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  • patricksorrel

Un degré cinq

Mis à jour : nov. 3

Dans la peau de Peter le dauphin...




1er chapitre : Le rêve de Peter

Ce matin, Peter se sent dans un état d'excitation jusqu'à présent inégalé. Il se sent traversé de petites décharges électriques d'impatience et d'envie furieuse de rodéo marin, tellement l'énergie qui l'anime est joyeuse et espiègle. D’ailleurs Maman, à laquelle il est collé comme à son habitude, le sent intensément. Non pas seulement parce qu’il gigote, ce petit bout de delpineau qu’elle aime tant… Non pas seulement parce qu’elle le sonde régulièrement de son sonar, pour voir s’il n’a pas un soucis qu’elle n’aurait pas su détecter à temps… Non, simplement parce que c’est son fils, qu’elle l’a porté pendant 12 mois, et qu’elle le sent de l’intérieur, sans avoir même besoin pour cela d’user de ses outils si puissants. Et puis cette agitation est contagieuse, et ce remue-ménage sous son ventre commence à la mettre elle-même dans un état de tension qui ne va pas faciliter le sommeil dans lequel elle tombe inexorablement, après cette nuit de chasse trépidante.

Mais pourquoi Peter est il aussi excité ce matin ? Est-ce le fait de leurs retrouvailles, après avoir été confié une grande partie de la nuit à Pâti pour que Maman puisse participer à la grande chasse à bulles ? Est-ce parce qu’il retrouve ainsi le contact si doux et sécurisant de sa maman, contre laquelle il aime tant se blottir, juste sous son ventre, là ou c'est chaud et moelleux ? Peut- être est-ce parce que Peter sent bien, quelque part au tréfonds de son âme, qu'il a été en contact plus intensément, beaucoup plus profondément qu’aujourd’hui, avec ce ventre si accueillant. Peut être même qu'il a gardé en mémoire, dans un coin de son être, bien caché mais néanmoins présent a chaque instant, comme un ancrage permanent, qu'il a été, petit delphineau, lui-même plongé dans ce cocon d'amour.

C’est vrai qu’il aime tant, Peter, suivre les mouvements de ce ventre, dans une danse sensuelle et symbiotique, qu'il pourrait presque ne jamais vouloir s'en détacher. Oui, même pas pour aller prendre son air à la surface ! Il se surprend même, parfois, a faire une apnée de plus que Maman, juste pour prolonger la danse d'amour, quand elle l'incite tendrement à respirer avec elle, c’est-à-dire à conspirer. La conspiration attendra bien encore quelques secondes ! Il sait bien, en plus, que dans ce cas Maman reste près de la surface, pour lui permettre de la suivre dans son prochain mouvement d’inspiration. Alors il profite !

Et puis ce qu'il aime par dessus tout, Peter, c'est de sonder le ventre de Maman, en une série de petits clics précis et incisifs, pour sentir dans ce ventre ce qu’elle ressent. Car le plus souvent, c'est cet accueil doux et aimant de son propre être, qu'il sent dans ce ventre maternel. Cette joie de partager une vie de plongées et de remontées. Cette communion de l'instant. C'est si bon ! Et puis parfois il y a aussi d’autres sentiments mêlés ou entremêlés à cet accueil : de l’agitation, de l’appréhension, du soucis et bien d’autres choses encore. Dans ce cas, Peter se blottit un peu plus serré encore contre ce ventre protecteur, comme s’il pouvait faire rempart entre lui et la réalité qu’il pressent en lisant maman.

Mais ce matin, rien de tout ça ne vient obscurcir la douceur et la chaleur de l’accueil maternel. Maman est paisible et prête à s’endormir dans la baie, la chasse a été magnifique cette nuit…

Pourquoi alors Peter est-il aussi excité, ce matin ?

Et bien c’est parce que ce soir est un soir spécial pour les jeunes delphineaux du groupe : c’est le moment pour eux de faire leurs preuves ! Peter se sent prêt, tout son être tendu vers l’instant où il va enfin pouvoir se joindre au groupe de chasseurs, plutôt que d’attendre un peu à l’écart, auprès de Pâti, que sa pitance lui soit offerte par l’une des mamans-chasseuses. Cela fait déjà un bon moment que Peter s’est résigné à ne plus téter Maman. Il a bien essayé, plusieurs fois, de presser à nouveau son rostre contre l’une des mamelles – gauche, puis droite – afin de sentir avec bonheur le lait s’écouler jusque dans sa bouche. Mais Maman lui a bien fait comprendre, avec sa douceur habituelle certes, mais avec fermeté, qu’il n’était plus temps pour lui de se nourrir ainsi. Pas besoin de geste pour cela, la lecture de l’impatience de Maman aurait suffi, si elle n’avait pas ajouté, pour le principe, cette petite série de clics tranchants qui n’appelaient pas à la discussion. Peter a donc accepté, comme beaucoup d’autres avant lui, de délaisser le lait sucré pour le poisson salé, au début prémâché, puis livré entier ou à la découpe.

Ceci dit, lait ou poisson, ce qui n’a pas changé jusqu’à présent, c’était que Peter n’a pas encore le privilège de se nourrir par ses propres moyens : il doit attendre que son repas lui soit offert. Quand il tétait Maman, il se sentait encore un peu maître du moment où il pressait la mamelle ; alors que maintenant il doit attendre… attendre… attendre que le poisson lui soit apporté par une bonne âme! Tahi, elle, semble se contenter avec joie de cette attente qui parfois n’en finit pas. Mais Peter, lui l’impatient et l’intrépide du groupe, il n’en peut plus d’attendre !

Heureusement, ce soir tout va changer, de manière beaucoup plus profonde que lors de cette première initiation, celle du passage du lait à la nourriture vivante. Ce soir, Peter va enfin pouvoir faire partie intégrante de la tribu, comme un jeune adulte reconnu : il va pouvoir se nourrir par lui-même ! Oh, il n’est pas le seul, embarqué dans cette aventure initiatique : ses copain-e-s de jeu Tahi et Loyo sont aussi en âge de s’embarquer dans leur toute première chasse. Peter s’imagine déjà la bande des 3 inséparables foncer sur les poissons qui ont été regroupés avec soin, dans une sphère d’une densité folle, par les rabatteurs improvisés.

Tout le monde a le droit de participer au rabattage et à l’encerclage des poissons, il l’a bien vu déjà lors des dernières chasses ; mais il faut pour cela avoir fait déjà ses preuves plusieurs fois, pour ne pas risquer d’éparpiller un banc, quitte à chercher à nouveau pendant de longues heures une autre manne… Alors ceux qui se proposent spontanément comme éclaireurs ou comme rabatteurs sont souvent des adultes très expérimentés, n’hésitant pas à varier les techniques selon la nature du banc, le nombre de poissons et le lieu où ils ont élu domicile pour un temps.

Peter a pu ainsi assister déjà, avec une admiration non dissimulée, à un encerclage en règle, opéré par 5 ou 6 compagnons de la bande, tournant en rond dans un cercle qu’ils rétrécissaient progressivement, afin de tasser toujours un peu plus – collés-serrés – les mets délicieux que d’autres compagnons n’auraient plus qu’à cueillir dans des traversées sauvages. Une danse d’une vélocité impressionnante… Mais ce qui avait le plus plu à Peter, la nuit précédente, c’était cette technique que sa tribu maîtrisait parfaitement, et qui avait un double avantage. D’abord les rabatteurs pouvaient être aussi les chasseurs, n’étant pas obligé de maintenir un cercle dynamique pour condenser la sphère de poissons. Ensuite l’encerclage n’était plus seulement à plat mais remontait doucement vers la surface, entourant les poissons dans un tube d’une efficacité redoutable ! C’était la fameuse chasse à bulles, la spécialité de sa tribu, enseignée à chaque nouvelle génération ; à laquelle il pourrait participer ce soir ! S’ils trouvaient un environnements et banc de poissons propices à cette technique, bien sûr. Il suffirait alors à chaque membre du groupe de participer à l’encerclage de bulles en relâchant un peu de son air, à un endroit choisi du cercle virtuel, puis de se délecter des poissons regroupés en une masse compacte, effrayés par les bulles qui les entourent et les ramènent vers la surface. Peter, lui, n’aurait pas encore le droit de participer à la création de la spirale de bulles. Trop risqué! Une bulle mal placée, s’échappant malheureusement vers le centre de la boule de poissons, et c’était la catastrophe, l’éparpillement prématuré… Il devrait donc se contenter ce soir de participer à ces traversées furtives, le bec ouvert, pour saisir dans des réflexes instinctifs géniaux les poissons qui tenteraient de glisser à droite ou à gauche de leur mort prochaine.

Le must, ce à quoi Peter avait pu assisté aussi la nuit précédente, c’était lorsque les poissons, au comble de la panique, rejoignaient la surface dans l’étau de bulles et se mettaient à sauter hors de l’eau pour pouvoir échapper au cercle, par les airs ! Il n’y avait plus qu’à attendre la bouche ouverte à la surface pour avoir le plaisir ineffable de recevoir un petit poisson frétillant pile dans la gueule. Le spectacle valait la peine d’être vu ! 6 ou 7 dauphins, en rang serrés, positionnés tout autour du cercle de bulles, saisissant au vol des poissons-éclairs aux yeux exorbités… Comment, après cela, ne pas être dans un état d’excitation extrême, à l’idée de pouvoir participer soi-même à ce jeu délicieux ? Comment ne pas être dans la danse, déjà, corps et âme, en train de pénétrer cette boule de chair ?

A la réflexion, Peter se rend compte tout à coup qu’il y est déjà depuis plusieurs minutes, dans cette chasse anticipée. Comme à son habitude, il a sombré dans le sommeil sans prévenir ni Maman, ni lui-même. Cette réflexion le réveille quelque peu, ou du moins accentue la vivacité de la part de lui qui ne dort pas. Il se sert un peu plus contre Maman, pour sentir sa peau qui s’efface sous la pression et lui livre le monde intérieur de sa mère, son cœur qui bat, le rythme de sa respiration, jusqu’aux émotions qui la traversent actuellement. Maman s’est endormie, elle aussi, accompagnant son fils dans le sommeil pour que leurs deux êtres se synchronisent dans la respiration et dans les plongées. Son corps dessine une courbe d’une tendresse infinie, une invitation à venir se blottir doucereusement, tandis qu’elle remonte prendre une inspiration à la surface. De son œil droit, ainsi que du sonar concomittant, elle surveille avec attention les alentours, jetant ici et là des ondes graves et profondes, que Peter peut recevoir aussi en retour, observant en lui-même ce que Maman perçoit de l’environnement. Derrière son œil gauche, pour l’heure fermé au monde extérieur, Peter tente de deviner quels personnages s’invitent dans les rêves de Maman, quels paysages elle traverse, quelles aventures elle vit… En tout cas, l’heure est au repos et à la sécurité, selon toute vraisemblance. La troupe est au complet : Moupha, Biadia et Jela, les trois mamans du groupe diurne, nageant paisiblement avec leur progéniture, Tahi, Loyo et… lui-même. Enfin, Pâti, la parraine du groupe, qui est restée incroyablement solidaire de cette joyeuse bande, même après la perte de son petit chéri, avec qui Peter aimait tant chahuter : Marso.

Moupha aussi a perdu son bébé à la même époque que Pâti, Peter s’en souvient comme si c’était hier, tellement le stress qui l’avait envahi alors est encore présent dans sa mémoire, dans chaque cellule de son corps. Ce stress, face à l’arrivée impromptue de l’agresseur des mers, il l’avait senti dans chaque membre du groupe, multiplié en fractal jusqu’à l’insupportable. Maman l’avait alors réveillé de sa torpeur, figé qu’il était par la peur ; et elle l’avait emmené le plus loin possible de la lutte qui s’engageait dans un mer rouge du sang de sa copine de jeu. Malgré la distance que Maman avait mise entre lui et le carnage qui se jouait là bas, Peter avait tout senti, dans son corps. Il avait senti la détresse de Bella qui se vidait de son sang, s’éloignant peu à peu de la vie… Il avait senti la rage de Moupha, l’intensité avec laquelle chaque partie de son corps vibrait pour son enfant…. Il avait senti la contre-attaque des mères contre l’agresseur des mers, les rostres qui frappaient aux endroits stratégiques, connus intuitivement ou par l’enseignement des générations précédentes. Il avait senti le repli du requin, abandonnant sa proie à la mer. Bella était inanimée maintenant, et flottait entre deux eaux, déchirée en deux, en lambeaux. Moupha l’avait poussée à la surface, encore et encore, des jours durant, espérant qu’elle reprenne une bouffée d’air salvateur, refusant de considérer sa mort, sachant bien pourtant, dans une partie de son être, que sa fille n’était plus. Bella n’était plus.

Et puis un jour, sans prévenir, Moupha était partie de la bande. Partie tellement loin que même leurs sonars ne parvenaient pas à la localiser, encore moins à communiquer avec elle. Elle était partie pendant longtemps, Moupha, beaucoup de lunes qui se lèvent et se couchent, beaucoup de chasses nocturnes. Et puis un jour elle était revenue au petit matin, transformée, visiblement apaisée et sereine. Elle n’était pas seule. Un bébé dauphin collé tout contre elle. Peter se rappelle encore cet instant où il a vu Tahi pour la première fois… Elle était si différente ! Elle ne pouvait pas être sa fille ; et pourtant elle était collée à sa maman comme lui est collé à la sienne. Si différente… D’abord, physiquement. Son bec était beaucoup plus long que le leur, son corps plus petit, malgré son âge plus avancé, que Peter pouvait sentir en la lisant. Elle est tachetée sur tout le ventre, alors que seuls les membres les plus âgés du groupe ont autant de taches… Et puis il était difficile d’entrer en lien avec elle, elle n’avait visiblement pas le même langage qu’eux. Pas les mêmes intonations dans le sifflement, pas la même qualité d’échange qu’avec Loyo ou Bella, ça c’est sûr ! Même Moupha ne semblait pas comprendre la totalité de ce qu’elle tentait de leur dire, dans un enthousiasme impressionnant. Elle semblait si heureuse de découvrir cette tribu, Tahi ! Elle leur a fait profiter de son nom, plusieurs fois, en le lançant joyeusement dans les eaux du lagon ; et il était si différent de ce que Peter avait pu entendre jusqu’à présent ! Ni le nom de la bande, ni même celui d’aucune bande qu’ils avaient déjà rencontrée ne s’y trouvait inclus : c’était un son entièrement nouveau !

Peter a appris, avec le temps, à communiquer avec Tahi. Il a appris à déchiffrer ses intonations, et elle-même a appris à les infléchir dans le sens du langage de la tribu, à tel point qu’elle n’a aujourd’hui plus aucun accent, quand elle fanfaronne avec eux lors de parties de jeu endiablées. Tout le groupe a appris beaucoup d’elle, et elle-même a beaucoup appris, en observant leur manière de sauter lors des jeux, leur manière de se frotter délicatement les nageoires lors des parades, etc. Tahi fait partie du groupe, sans aucun doute possible. Mais elle restera toujours dans la tête de Peter le « bébé » du groupe, tellement sa taille est plus petite que la leur ; et pourtant il n’en revient pas de se dire que cette nuit, tout comme lui et Loyo, elle va vivre le grand rituel de la chasse à bulle !

Oups! Nouveau micro-réveil, nouveau constat amusé : Peter s’était à nouveau endormi, plongé dans la reviviscence de la rencontre avec Tahi ! Il s’ébroue énergiquement, profite d’une inspiration proposée par Maman, et s’élance dans l’eau, à quelques nageoires d’elles, afin de sentir son propre corps pleinement éveillé, pleinement vivant. Il sait que Maman le regarde du coin de l’œil, tout en dormant paisiblement, l’autre œil bien fermé. Tiens, elle a changé d’œil ! Il a dû dormir quelques temps, pour que Maman change ainsi son côté d’éveil… Allez, il faut profiter de ces quelques instants à lui, car il sait bien, Peter, que dans quelques instants il va revenir se coller à Maman, attiré par la chaleur de son ventre comme par un aimant. Et puis, l’eau est si belle aujourd’hui, que ce serait gâcher, que de simplement dormir, à moitié conscient, sans pleinement profiter de toutes ces teintes, ces nuances de chaleur, de couleur et de saveurs !

D’abord il y a ce bleu profond, intense, immense, que Peter aime sonder pour tenter d’en détecter la fin, les limites. Comme s’il pouvait y avoir des limites au bleu ! Certes par en bas le bleu laisse place au vert, au jaune, au violet des fleurs de pierre qui poussent le bleu tout doucement, sans que l’on s’en aperçoive… Mais c’est seulement dans le lagon dans lequel ils viennent se reposer la journée ; car, la nuit, la profondeur du bleu est infinie, là où ils partent chasser ; d’ailleurs jamais personne n’est aller chercher les limites du bleu, il serait fou ! Et puis même si le bleu s’arrête aussi parfois pour laisser place au jaune de ces petits grains de plage dans lesquels il est si amusant de sonder les poissons qui se cachent ; il ne s’arrête pas de la même manière, de l’autre côté du monde, là où l’on va chasser. De ce côté du monde, en effet, il n’y a plus que du bleu dans toutes les directions, où que l’on aille ! La seule limite que l’on puisse apporter à ce bleu, à la rigueur, c’est là où l’on sort respirer avant de replonger ; et encore, c’est bien souvent encore du bleu, à l’infini, dans toutes les directions, que l’on voit là haut.

Et du bleu plus étrange, plus inquiétant même : car si l’on peut sonder le bleu d’en bas, celui d’en haut est littéralement insondable. Rien ne revient à lui, quand Peter lance avec fougue ces petits clics qui marchent si bien en bas. Ou alors après un temps interminable, et presque imperceptibles en plus ! Et puis s’ils ne sont pas perceptibles le jour, quand le ciel est bleu clair ; les grains de plage qui parsèment le haut de la nuit sont autrement plus inquiétants que ceux qui cachent les poissons d’en bas, car entre eux, c’est encore l’infini du bleu que l’on peut percevoir, sans aucune limite ! Alors Maman a beau rassurer Peter, en lui montrant les limites du bleu d’en bas qu’elle a perçues et gardées en mémoire, elle qui a voyagé beaucoup plus que lui ; cela ne parvient pas à le convaincre que le bleu ait une fin, une limite sécurisante, d’un côté ou d’un autre.

Tout à coup, Peter se sent d’ailleurs envahi d’inquiétude, comme souvent quand il se laisse aller à ces considérations métaquatiques. Il lance son sonar de reconnaissance dans toutes les directions, comme pour se rassurer, mais rien ne revient à lui, absolument rien, comme si le monde d’en bas était devenu celui d’en haut ! Il nage dans le bleu immense, le bleu dans lequel nul grain de plage, nulle fleur de pierre, pas même un petit poisson délicieux ne viennent à sa rencontre. Même Maman, il ne la sent plus à ses côtés… Maman ? Mais où est-elle passée ? Peter ne sent plus la douceur et la chaleur de sa peau, tout contre la sienne ; il ne sent plus son cœur qui bat, et encore moins sa tranquille présence, l’attention continue qu’elle lui porte, et qui lui permet d’aller dans le monde en toute sécurité.

Maman ?

Est-il à nouveau en train de rêver, ou bien Maman a-t-elle vraiment disparu ? Peter s’ébroue de toutes ses forces, vigoureusement, pour sortir de la torpeur dans laquelle il est quand il plonge dans le sommeil. A présent, il est bien éveillé, sans aucun doute, au vu de l’état de stress dans lequel il entre de plus en plus. Et pourtant il est seul, entièrement seul, perdu dans l’océan de bleu qui l’entoure sans fin. Sans fin, vraiment ? En s’y reprenant à plusieurs fois, il parvient à détecter des présences confuses, aux confins du bleu. Il y en a partout en fait, dans toutes les directions, mais elles sont si loin qu’il ne parvient pas encore à déterminer de quoi il s’agit. Pourtant, elles se rapprochent, c’est certain, et Peter peut maintenant sonder les contours de ces présences qui s’avancent vers lui, doucement mais infailliblement.

Comme lui, elles ont une nageoire à l’arrière et un corps profilé, un corps sculpté pour la course, pour la poursuite, pour l’attaque. Elles sont partout, elles forment un grand filet de corps soudés les uns aux autres, tout autour de lui, un peu comme ces filets qui se resserrent sur des centaines de poissons à l’arrières des engins de guerre des bipèdes. Sauf que là, Peter n’est pas du tout en train de se nourrir avec délectation des poissons emprisonnés, passant son rostre à travers les mailles du filet pour saisir sans effort un frétillement apeuré. Non, c’est au milieu du filet que Peter se situe, présentement ! Et il est seul. Absolument seul…

Ne pas paniquer. Sonder et réfléchir. Garder son énergie pour réagir adéquatement. Peter se souvient des leçons de Maman, aussi pesantes que régulières, et maintenant si précieuses. Le prochain sondage lui en apprend un peu plus sur la nature de ces chasseurs qui l’encerclent. Ils semblent avoir une énergie qu’il a déjà rencontrée, de manière diffuse, dans sa courte vie. L’énergie de ces jeunes mâles fougueux, que Maman sentait à des centaines de nageoires, tout son corps tendu contre la menace qu’ils pouvaient représenter. Ils n’étaient jamais seuls, toujours en bande de 4 ou 5 individus, à la recherche d’une delphine à séduire, voire à persuader quelque peu. Dans ces situations, Peter ne trouvait plus la sérénité qu’il aimait tant, dans le corps de Maman ; il découvrait l’inquiétude d’être elle-même la proie de cette chasse en règle. Il sentait que plus que jamais Maman cherchait à le protéger, lui qui aurait pu être éloigné, voire agressé par la bande de jeunes mâles, uniquement pour que elle, sa maman, puisse être à nouveau disponible. Heureusement, le plus souvent l’esprit n’était pas à l’agression mais au jeu : les mâles rencontraient dans la bande une delphine plus ou moins prête à jouer avec eux, et ils se désintéressaient des mamans, bien trop agressives et protectrices. Le plus souvent certes. Mais pas toujours.

Sauf qu’ici et maintenant, il n’y a pas Maman, ni aucun autre membre de sa tribu ; et pourtant ce ne sont pas 4 ou 5, mais des centaines de jeunes mâles qui s’avancent inexorablement, l’encerclant dans une boule de terreur sourde. Sonder, réfléchir. Est-ce que ce sont bien des membres de son espèce ? Ils l’auraient eux-même sondé dans ce cas, et Peter aurait pu percevoir ce qu’ils cherchent, ce qu’ils espèrent de lui. Mais aucun bruit ne lui parvient, ni clic ni sifflement, pas même le bruit d’une respiration. Et pourtant les chasseurs sont maintenant à quelques dizaines de nageoires, toujours plus denses autour de lui, toujours plus serrés les uns contre les autres. Et ils palment, à l’unisson, calmement mais avec une certitude sans faille.

Ils sont si sûrs d’eux ! A l’examen, ils n’ont pas une mais deux nageoires qui les propulsent à une vitesse folle. Ils palment… Ce ne sont pas ses frères et sœurs, non, ce sont des bipèdes humains ! Il n’y a que des bipèdes pour avoir cette couleur d’énergie, celle que Peter a déjà rencontrée quand, quelques lunes en arrière, l’un deux avait sauté de son engin sur Maman, pendant qu’elle dormait, pour s’accrocher à sa nageoire et se laisser traîner dans la vague de sa fuite affolée. L’énergie qui émanait alors du chasseur, Peter pouvait la reconnaître entre milles autres. Ce n’était ni de la séduction, ni de la persuasion, non. C’était une sorte d’assurance indéfectible, une certitude de l’emporter, sans combattre. L’orgueil.

Les chasseurs sont maintenant à quelques nageoires de lui, et ils ne laissent aucun trou entre leurs corps lourds de cette énergie orgueilleuse. Aucune issue possible. C’est comme si un mur d’eau les reliaient, un mur à travers lequel on peut voir certes, mais que l’on ne peut pas traverser. Ce mur, qui ne laisse pas même passer son sonar, mais le renvoie en écho, il peut le sentir se rapprocher, de chaque côté de lui, à droite et à gauche, en haut et en bas, en avant et en arrière. Peter est maintenant enfermé à l’intérieur de ce mur d’eau solide, à tel point qu’il ne peut faire aucun mouvement sans en toucher la paroi lisse et froide. Les chasseurs ont disparu, et avec eux tout le bleu qui compose son monde a disparu, a laissé la place a une couleur qu’il n’a vu que par intermittence, quand il remontait respirer en surface.

Du blanc. Du blanc a perte de vue, sans forme, sans vie. Il n’y a plus rien d’autre que ça maintenant : du blanc. Si ! Une forme s’approche de lui, bien en face, toute rose. C’est un humain bipède, il marche sur le blanc, sans effort, tranquillement. L’humain s’arrête juste en face de Peter, et le regarde droit dans les yeux, visiblement satisfait. Que peut-il bien lui vouloir ? Peter ne parvient pas à le lire, à travers le mur froid et épais qui les sépare. L’humain ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Pourtant Peter est sûr que l’humain veut lui dire quelque chose, et que cette chose est d’une importance fondamentale, qu’elle peut l’aider à se sortir de là. Mais il ne comprend pas. Il ne peut pas comprendre.

(à suivre)

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