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  • patricksorrel

Confinement II : entre sécurité et liberté


En Mars 2020, à l’occasion du 1er confinement, j’ai écrit un article sur « le paradoxe du virus ».

Aujourd’hui, 9 mois plus tard, nous vivons notre 2d confinement, et je crois que nous ne le vivons pas de la même manière que le précédent. Mais ce qui est certain, c’est que nous sommes traversés de paradoxes, qu’il nous faut assumer, bon gré mal gré. Quels sont ces paradoxes que nous propose l’actualité ? Comment pouvons-nous trouver ou retrouver une position cohérente, alignée, au sein de cette situation paradoxale ?



(photo tirée de l'adaptation au cinéma de "L'écume des jours" de Boris Van)

Ce qui a changé depuis Mars…

En Mars 2020, en plein début de printemps, clairement énoncé aussi bien par la météo radieuse que par le calendrier, il nous fallait rentrer chez nous, entrer en intériorisation, hiberner. Situation plutôt paradoxale! Le soleil éclatant et les arbres bourgeonnants n’aidaient pas vraiment à cela ; mais la peur du virus, amplement relayée par les médias principaux, nous a majoritairement incités à respecter les mesures gouvernementales, et à restreindre nos libertés, pour un soucis évident de sécurité. Je ne discuterai pas ici de la légitimité des mesures politiques, ni de leur efficacité : je tiens à me concentrer sur la manière dont nous avons vécu le confinement, ainsi que les problématiques philosophiques que nous avons rencontrées, dans nos corps autant que dans nos esprits.

En Mars 2020 donc, comme souvent en temps de crise, notre amour de la liberté a laissé place à un désir de sécurité, que ce soit pour nous ou pour notre entourage. La sécurité, semble-t-il, s’accompagne nécessairement d’une restriction des libertés, ou tout du moins d’une libre acceptation de la restriction de notre espace de mouvement, pour les plus stoïciens d’entre nous. Pour dissuader les plus libertaires, l’interdiction de sortir de chez soi, ou de vaquer à nos occupations habituelles, s’accompagnait d’une augmentation des contrôles policiers : il fallait donc ruser, contourner, et dans tous les cas légitimer les sorties intempestives par moultes attestations, formulaires ou applications téléphoniques. Nous nous sommes habitués, l’espace de quelques mois, à être contrôlés, et à devoir justifier nos actes devant la haute autorité.

Aujourd’hui, en ce début de 2d confinement, les choses ont un peu changé, et malgré l’étonnant silence des médias sur ce point, le confinement ne me semble que très partiellement respecté. Est-ce parce que ce confinement nous semble moins coercitif que le précédent, puisque nous avons beaucoup plus de « bonnes » raisons de sortir de chez nous ? Emmener nos enfants à l’école, continuer notre activité professionnelle, si nous avons réussi à la faire entrer dans la case « autorisée » ; en plus des activités déjà « tolérées » lors du 1er confinement : nous sommes beaucoup plus nombreux à sortir, et beaucoup plus souvent dehors que dedans, pour être très honnêtes. Il est impressionnant de constater que ce confinement est beaucoup moins que le précédent venu s’immiscer dans nos esprits, pour les rendre réceptifs à l’injonction « Restez chez vous ! ». Nous pouvons même aller jusqu’à oublier, parfois, de remplir notre attestation de sortie : comble de l’insouciance !


Peut-être est-ce aussi parce qu’il faut bien constater qu’il n’y a pas ou peu de contrôles policiers. Ceci aussi est paradoxal, et dans tous les cas contraire au discours médiatisé, qui affirme que tous les moyens sont mis en œuvre pour le respect du confinement. Pourquoi alors ne sommes-nous pas contrôlés, alors que nous sommes incités à justifier chacune de nos sorties, sous peine d’une amende de 135€ ? Parmi les différentes hypothèses de réponse – restrictions budgétaires ? surcharge des effectifs policiers ? confiance subite en la population ? – celle qui vient me chatouiller en ce moment est la suivante : et si l’idée était de nous habituer à penser que nos actions doivent être justifiées, par écrit, même en l’absence de tout contrôle ? Ce serait presque cynique, de penser cela de nos dirigeants, et cela me rapprocherait dangereusement de ce que l’on nomme aujourd’hui « complotisme ». Je me vois donc dans l’obligation de laisser cette hypothèse flotter dans un coin de mon cerveau : le coin « anarchisant ».

Ce qui est certain, et c’est le 1er paradoxe que je souhaite pointer ici, c’est que nous semblons plus libres que durant le 1er confinement ; et en même temps l’esprit sécuritaire – celui qui nous demande de justifier notre conduite ou nos actes – me semble toujours présent, voire intériorisé : qui ne s’est pas reproché, récemment, d’avoir oublié de remplir son formulaire de sortie ? Ce qui a changé donc, peut-être, c’est que l’esprit sécuritaire, s’il n’est plus assuré par une police effective, bien visible, et un peu effrayante, est maintenant à l’intérieur même de nos esprits avides de sécurité. Suis-je encore un bon citoyen, ou bien un insouciant égocentré, si je prends la responsabilité de sortir sans avoir pour cela une « bonne » raison ? C’est-à-dire une raison avalisée par les spécialistes de la sécurité : par l’autorité ? Ne parlons même pas de l’irrespect des « gestes barrières », que pourrait constituer le non port du masque dans les rues d’une grande ville, même si je ne suis qu’au volant de ma voiture ou sur mon vélo.

Une chose, peut-être, qui a selon moi changé depuis le 1er confinement, c’est donc le grand écart que nous devons faire quotidiennement. Grand écart entre les injonctions sécuritaires, qui pénètrent fort loin dans nos esprits, sans même avoir besoin pour cela de pression policière ; et nos propres aspirations libertaires, largement aidées par l’observation de nos consœurs et confrères qui vaquent à leurs activités, oubliant parfois jusqu’au concept de « confinement ». Comment se positionner de manière cohérente, dans ce dédale de contradictions ? Il n’est pas aisé de répondre à cette question. Ce ne peut être qu’un positionnement individuel, voire individualiste : jusqu’où suis-je prêt à aller, sans avoir à me reprocher par la suite d’avoir peut-être porté atteinte à ma sécurité ou à celle d’autrui, par mon comportement inconscient ?



Ce qui n’a pas tant changé que cela…

Si l’ambiance que nous vivons, dans ce 2d confinement, n’est donc clairement pas celle du 1er ; il est une chose qui, selon moi, n’a pas vraiment changé : c’est notre rapport à la sécurité. Je ne m’en étais pas rendu compte, avant de vivre une expérience un peu piquante. J’ai eu la chance, quelques jours avant le début du confinement, quelques jours aussi après le début du couvre-feu, de partir en Égypte pour un stage personnel. Je voyage rarement à l’étranger, et ce que j’ai vécu là bas m’a aidé à mieux cerner mon propre rapport à la sécurité. Si en France je fais partie de ces insouciants qui peuvent parfois oublier la ceinture lorsqu’ils démarrent la voiture, ou prendre le téléphone au volant pour répondre à un texto, en Égypte j’ai été confronté à un rapport à la sécurité un peu … différent.

Les rodéos routiers que j’ai pu vivre, dans un minibus ou un taxi dans lequel personne ne mettait sa ceinture, sur une route entre goudron et terre battue, le « pilote » doublant impitoyablement les rickshaws motorisés ou à traction animale, les piétons, les motos à 5 personnes sans casques ou les camions ; et ce même si le camion d’en face ne se décidait pas à nous laisser l’espace nécessaire pour nous faufiler en double file… tout cela m’a amené à reconsidérer mon rapport à la sécurité. Je me suis rendu compte qu’en bon français, imprégné d’une culture que je ne peux rejeter totalement, je possède parmi mes besoins fondamentaux un soucis de ma propre sécurité que je ne peux totalement remettre à Dieu : mon respect des lois françaises (dont celles du code de la route), m’assurant un certain sentiment de sécurité, puisque ces mêmes lois sont aussi respectées par mes compatriotes (en général).

En Égypte, je me suis donc rendu compte que, malgré mes allergies régulières au sécuritarisme (notamment anti-covid), je devais reconnaître mon propre besoin de sécurité ; et reconnaître par là que le commun respect du code de la route, qui me sécurise globalement en France, pouvait être vécu de la même manière, par d’autres personnes, concernant le respect des gestes barrière, par exemple, ou encore le respect du confinement. Je ne sais pas si je pourrais vivre dans un pays où je me sens aussi peu en sécurité sur les routes. Peut-être m’y habituerais-je, peut-être cela changerait mon rapport à la sécurité ; mais au jour d’aujourd’hui, je peux sentir que mon besoin de sécurité sur la route s’accompagne d’un certain respect du code de la route tel que je le connais.


Je peux comprendre, par là, pourquoi une bonne partie de la population française se sent en insécurité dans la situation sanitaire actuelle ; et demande donc à ce que des mesures plus coercitives soient prises, pour diminuer les risques de transmission du virus. Je peux comprendre que le simple fait de nous demander de limiter au maximum nos sorties et nos activités puisse constituer une base sécurisante pour une partie de la population, et ainsi nourrir ce besoin de sécurité que nous avons tous. Je peux observer qu’en rapport au Covid-19, je ne ressens pas ce même besoin de sécurité que d’autres personnes, peut-être parce que je ne partage pas les mêmes conceptions concernant la maladie. Peut-être suis-je dans une considération de la maladie semblable à celle que le pilote de mon minibus égyptien pouvait avoir, concernant les accidents possibles sur la route. « Que cela soit ». Je peux comprendre à quelle point cette considération peut être effrayante, insécurisante, dans notre culture actuelle.

Qu’est-ce qui n’a pas changé, donc, dans notre rapport à la sécurité, entre la 1ère et la sde vague épidémique liée au coronavirus ? Humainement parlant, nous avons un besoin de sécurité qui s’exprime de multiples manières (comme l’avait bien cerné Abraham Maslow, entre autres), et culturellement parlant nous cherchons à nous sécuriser par une politique commune qui édicte des lois, des règlements et une force coercitive pour qu’ils soient respectés. Nous pourrions trouver notre sécurité ailleurs, mais là n’est pas la question, puisqu’aujourd’hui nous sommes immergés dans cette stratégie de sécurisation : nous pouvons difficilement en percevoir d’autres. En réponse à l’épidémie actuelle, notre besoin de sécurité s’exprime majoritairement dans le fait de limiter les contacts, les déplacements, les activités, afin de freiner la propagation du virus. Limiter la spontanéité de nos comportements, en bref : limiter ce que nous nommons : « liberté ».

Sécurité et liberté…

Ce qui est paradoxal, en ce 2d confinement, c’est que, selon moi, ce besoin de sécurité n’a pas changé, il ne s’est pas transformé ; et pourtant nous sommes beaucoup moins enclins à respecter de manière stricte le confinement qui nous est proposé comme une sécurisation collective. Est-ce parce que nous sommes collectivement une « joyeuse bande d’inconscients » ? Est-ce, comme le crient certains, parce que l’intérêt individuel l’emporte allègrement dans les consciences sur la sécurité collective ? Est-ce parce que l’humain, cet animal sociable parfois identifié au mouton de Panurge, se laisse spontanément aller dans la même direction que la majorité de ses congénères, respectueux ou non du décret énoncé ?

Je propose une autre hypothèse : de toute évidence nous nous sentons suffisamment sécurisés pour nous sentir libres de sortir de chez nous, de vaquer à nos activités, dans le respect des règles de sécurité qu’une grande majorité d’entre nous suit scrupuleusement. Mais sécurisés par quoi, précisément ? Est-ce par le fait que lorsque nous avons coché la bonne case dans l’attestation dérogatoire, nous nous sentons légitimes, inclus dans un protocole sanitaire que nous respectons ? Est-ce que le port du masque, qui me semble s’être vraiment généralisé dans les rues de Grenoble, constitue une sorte de comportement rituel qui suffit à enrayer la peur de la contamination ? Ou est-ce que le respect plus global des gestes barrières suffit à sécuriser une bonne majorité, alors-même que le gouvernement proclame le contraire en nous confinant à nouveau ? Je ne parviens pas encore à me positionner sur ce point...

Mais ce qui m’est apparu dernièrement, lorsque je remplissais en bougonnant une énième attestation dérogatoire, c’est que paradoxalement cette activité contraignante me permettait d’éprouver ma liberté, plutôt que simplement de la restreindre. Pourquoi cela ? Tout d’abord, faire l’effort de réfléchir à la case dans laquelle nous allons placer telle ou telle sortie, imprimer ou télécharger un formulaire et le remplir : cela demande de placer sa conscience à un endroit inhabituel. Cela demande donc à chacun d’anticiper et de conscientiser son activité, au moins durant quelques instants. Ce qu’habituellement je ferai spontanément, presqu’instinctivement, aujourd’hui je le fais en conscience, puisque je me demande si je peux le faire ou non ; ou tout du moins je me demande comment rendre l’activité légitime, au sein du protocole sécuritaire.



« On n’a jamais été aussi libre que pendant l’Occupation », disait Sartre. Non pas seulement parce qu’enfin nos choix étaient pleinement engageants, pleinement responsabilisants, et qu’on ne pouvais plus échapper aux conséquences de ces actes : on était bien obligé de les assumer entièrement. Ce n’étaient certes pas des choix anodins, gratuits, indifférents. Mais, outre cela, je pense que c’est aussi parce que tout régime sécuritaire, tel que celui de l’Occupation allemande en France, place chacun dans la situation de devoir justifier en permanence de son activité, de devoir peser si celle-ci est nécessaire, appropriée, sécurisante pour lui. En faisant cela, l’Occupation a obligé chacun à mettre de la conscience sur des activités ou comportements qui pouvaient être habituels, inconscients, normaux. Et mettre de la conscience, c’est éclairer, c’est se permettre de faire un choix en conscience, un choix propre. N’est-ce pas aussi cela, ma liberté ? Choisir ce que je décide de faire, en conscience, dans telle ou telle situation ?

Certes, nous ne sommes pas aujourd’hui en temps d’occupation, mais nous devons actuellement justifier nos actes, dès que nous sortons de chez nous : et cela seul suffit à nous engager à choisir nos priorités, à conscientiser nos actions, à réfléchir et à sentir ce qui est juste pour nous. Thoreau, le père de la désobéissance civile, ne disait-il pas que « nous sommes humains, avant d’être citoyens, (…) la seule obligation que nous avons le devoir d’adopter, c’est d’agir toujours en fonction de ce que nous trouvons juste » (La désobéissance civile, 1849). Tout le monde ne s’accordera pas sur ce qui est juste pour moi, pour l’autre ; et heureusement d’ailleurs, si nous ne voulons pas être dans un « Meilleur des mondes » distopique. Ne pouvons-nous pas nous accorder, au moins, sur le fait que cet engagement à conscientiser notre comportement et à prioriser nos actions en fonction de ce que nous trouvons juste est bien un engagement LIBRE ? Avec ou sans formulaire à remplir, ne pourrais-je pas mettre, le plus souvent possible, la même intensité de conscience sur mes priorités, sur ce qui est important pour moi ?

Agir ainsi, selon moi, en temps de confinement ou en temps « normal », c’est s’assurer de l’effectivité de ma liberté. Et dans cette liberté, il y a, en tout cas pour moi, un sentiment de sécurité : je me sens plus en sécurité, entouré de personnes qui conscientisent leurs priorités et qui agissent en fonction de leurs valeurs, qu’entouré de personnes qui suivent des habitudes, des standards de comportement, ou encore des directives. Suis-je le seul à penser cela ? Je ne pense pas…




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