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Une expĂ©rience de quĂȘte de vision dans la nature.

  • patricksorrel
  • 10 dĂ©c. 2019
  • 15 min de lecture

DerniĂšre mise Ă  jour : 16 janv. 2020

Je voudrais partager ici le rĂ©cit de ce que j’ai vĂ©cu l’étĂ© dernier durant ces 4 jours et 4 nuits de quĂȘte de vision, en solitude, silence, jeĂ»ne sec, dans un espace limitĂ© Ă  2mÂČ environ.


Une autre maniÚre de vivre cette expérience :




Qu’est-ce qu’une quĂȘte de vision ?


Le rituel de la quĂȘte de vision fait partie de la « voix rouge » employĂ©e par les amĂ©rindiens, plus particuliĂšrement les Sioux Lakota. La voix rouge est la voix du CƓur : c’est la voix de la pacification intĂ©rieure, de l’acceptation de toutes les parts de soi, du pardon de tout ce par quoi nous avons pu passer pour ĂȘtre celui que nous sommes aujourd’hui. Et c’est aussi, par consĂ©quent, la voix de la pacification des relations extĂ©rieures. Celui qui a franchi les 4 Ă©tapes de la quĂȘte de vision, Ă©chelonnĂ©s sur 4 annĂ©es reprĂ©sentant les 4 grandes directions cardinales, peut aspirer Ă  ĂȘtre « porteur de la pipe » : il sera un mĂ©diateur auprĂšs de ses consƓurs et confrĂšres humains, porteur d’un discours et d’une maniĂšre de vivre pacifiques.


4 annĂ©es pour « gravir la montagne » de la connaissance et de la pacification de soi-mĂȘme.


Dans la tradition Lakota, la quĂȘte de la premiĂšre annĂ©e s’étale sur 4 jours et 4 nuits. La couleur de cette quĂȘte est le rouge, couleur de l’Est, du commencement (le soleil levant), et le travail sera celui de l’HumilitĂ©. Le quĂȘteur est au pied de la montagne, dans un mĂ©lange d’apprĂ©hension et d’enthousiasme. C’est le printemps, le renouveau.


L’annĂ©e suivante, il s’agit de travailler la VolontĂ©. L’ascension de la montagne commence, sur 7 jours et 7 nuits. La couleur de cette quĂȘte est le jaune, la couleur du Sud, celle de la Terre, du corps physique qui pĂšse, du Soleil Ă  son zĂ©nith, de l’étĂ© qui brĂ»le.

La 3Ăšme annĂ©e, le quĂȘteur entre par la porte de l’Ouest : la porte noire, celle de la transformation, de l’initiation, de la mort-renaissance. Il est au sommet de la montagne et va y rester 9 jours et 9 nuits, Ă  la recherche de lui-mĂȘme. Il travaille l’AuthenticitĂ©.


Enfin, la 4Ăšme annĂ©e, le quĂȘteur redescend de la montagne par la porte du Nord, la porte blanche, celle de l’intĂ©riorisation, du mental, de l’Hiver, de l'intĂ©gration des autres couleurs. Il travaille l’IntĂ©gritĂ©, le Don de soi, et sera prĂȘt Ă  partager sa connaissance ; il devient porteur de la pipe. Il aura passĂ© 13 jours et 13 nuits dans cette ultime quĂȘte.

En France, la durĂ©e de chaque quĂȘte, au sein du processus des 4 annĂ©es, est ramenĂ©e Ă  4 jours et 4 nuits, pour chacune des Ă©tapes traversĂ©es. L’épreuve est dĂ©jĂ  consĂ©quente, surtout que le jeĂ»ne d’une quĂȘte de vision se pratique sans boire d’eau, et que l’absence d’hydratation, durant 4 journĂ©e, est un challenge physique et moral important.


Comment se dĂ©roule une quĂȘte de vision ?


La prĂ©paration d’une quĂȘte de vision se fait plusieurs semaines Ă  l’avance. Physiquement, il s’agit de se prĂ©parer Ă  entrer dans un jeĂ»ne sec, certes d’une durĂ©e assez brĂšve pour ceux qui ont dĂ©jĂ  pratiquĂ© le jeĂ»ne sur une ou plusieurs semaines, mais tout de mĂȘme potentiellement Ă©prouvant pour l’organisme. Émotionnellement, il s’agit de se prĂ©parer Ă  quitter nos rythmes de vie, d’activitĂ©, et Ă  entrer dans une phase de repli sur soi-mĂȘme propice Ă  l’extĂ©riorisation massive d’émotions de toutes sortes. Et concrĂštement, il s’agit de fabriquer 365 sachets de tabac de la couleur de son annĂ©e de quĂȘte (rouge, pour moi, la premiĂšre annĂ©e), ainsi que les poteaux dĂ©limitant l’espace de la quĂȘte. Chaque sachet doit ĂȘtre conçu en conscience de la relation que l’on choisit de symboliser. C’est vraiment l’occasion de faire le tour de ses relations, et de choisir qui l’on veut placer autour de soi, en appui ou pour travailler le relation, durant cette quĂȘte.


La veille de la quĂȘte peut amener un Ă©tat de fĂ©brilitĂ© (en tout cas c’était le cas pour moi) : nous sommes au pied du mur ! Il s’agit de trouver un emplacement, ou de se laisser trouver par lui. De rendre hommage au lieu, d’y poser ses affaires : le minimum jugĂ© indispensable par le quĂȘteur (chacun estimera ce dont il a besoin : des vĂȘtements ou non, un matelas ou non, une bĂąche pour la pluie ou non
). Le repas du soir sera frugal, s’il y a repas. Personnellement je choisis toujours de commencer un jeĂ»ne en ayant arrĂȘtĂ© la nourriture solide au moins 1 Ă  2 jours auparavant, pour que la transition se fasse plus en douceur.


Le matin de la quĂȘte, le silence est dĂ©jĂ  sur toutes les bouches. AprĂšs avoir dĂ©posĂ© sa parole auprĂšs du feu, qui restera allumĂ© durant toute la quĂȘte - symbolisant le lien entre les participants, et le foyer auprĂšs duquel se ressourcer en conscience – chacun est amenĂ© en silence dans son lieu de quĂȘte, les dĂ©limitations de l’espace (poteaux, fils et sachets de tabac) sont posĂ©es, le quĂȘteur entre dans son espace intime par la porte qui correspond Ă  son annĂ©e de quĂȘte, puis l’espace est clĂŽt derriĂšre lui. Il restera dans cet espace, dans le silence, la solitude, souvent la nuditĂ©, et le jeĂ»ne sec, jusqu’à ce que le chaman vienne le chercher pour rentrer au « foyer », 4 jours et 4 nuits plus tard.


Comment ai-je vĂ©cu cette 1Ăšre annĂ©e de quĂȘte ?

Pour moi qui suis hyperactif, la perspective de passer 4 jours et 4 nuits, dans l’impossibilitĂ© totale d’occuper mon temps physiquement, Ă©tait plutĂŽt effrayante. La veille de la quĂȘte, j’étais dĂ©jĂ  rentrĂ© dans le processus, et je me sentais dans une grande fĂ©brilitĂ©. J’avais diminuĂ© progressivement mon alimentation depuis une semaine, comme je fais Ă  chaque jeĂ»ne, et j’étais Ă  jeun depuis la veille, en gardant tout de mĂȘme un peu d’hydratation pour supporter le long voyage sous la canicule de l’étĂ©, pour arriver jusqu’au lieu du stage. Je n’ai pas beaucoup dormi la nuit. Nous avions dĂ©cidĂ© de faire la quĂȘte ensemble avec ma compagne, et nous passions notre derniĂšre nuit ensemble avant de rejoindre chacun son lieu de quĂȘte, isolĂ© dans la nature sĂšche et caillouteuse de la garrigue provençale.


Le matin, quand mon tour est venu d’aller vers mon lieu de quĂȘte, je sentais une oppression dans ma gorge. Le jeĂ»ne ne me faisait pas peur, c’était vraiment la perspective de devoir ĂȘtre prĂ©sent au temps qui ne passe pas, Ă  chaque instant, durant ces longs jours, qui m’effrayait. J’avais vĂ©cu, dĂ©jĂ , une expĂ©rience du temps qui n’en finit pas de ne pas passer, durant une cĂ©rĂ©monie nocturne avec une plante maĂźtresse. Je savais que j’avais passĂ© cette Ă©preuve, mais je savais aussi Ă  quel point cela pouvait ĂȘtre insupportable pour moi de vivre cet extension indĂ©finie de la ligne temporelle.


1er jour, 1Ăšre nuit.


Au moment oĂč je me suis retrouvĂ© seul dans mon espace de quĂȘte, le chaman Ă©tant parti, j’ai senti cette angoisse monter trĂšs fort en moi. Comment serai-je 4 jours et 4 nuits plus tard ? Dans quel Ă©tat ? Aurai-je rĂ©ussi Ă  garder ma santĂ© mentale, que je sentais vaciller ? Je me suis alors plongĂ© dans ce Ă  quoi je m’étais raccrochĂ© la nuit de la cĂ©rĂ©monie, quand je sentais mon esprit qui pouvait basculer Ă  chaque instant dans un espace qui me terrifiait. Mon ancrage avait Ă©tĂ© la confiance totale dans l’instant prĂ©sent. L’abandon Ă  ce qui est vivant ici et maintenant, sans aucune rĂ©fĂ©rence au passĂ© ou Ă  l’à-venir. Quand je revenais Ă  ce pur instant, l’angoisse s’apaisait, tout redevenait supportable, et j’avais cette nuit-lĂ  Ă©tĂ© saisi d’un joie innommable, d’une euphorie d’enthousiasme. Mais ce n’était qu’une nuit, quelle que soit la durĂ©e subjective qu’elle avait prise dans mon esprit. Et aujourd’hui, il me faudrait reproduire ce retour Ă  l’instant prĂ©sent un nombre probablement illimitĂ© de fois. C’était cela qui effrayait mon mental. Je me mis donc rĂ©solument dans cet Ă©tat d’esprit : accueillir « ce qui seul existe ici et maintenant » : mon prĂ©sent.


Cela me soulagea profondĂ©ment, et je passais toute une journĂ©e Ă  revenir, dĂšs que je me sentais m’éloigner, vers cet accueil du pur instant prĂ©sent. La mĂ©ditation de la pleine conscience, sous toutes ses formes (dont la plus rude me semble ĂȘtre la retraite Vipassana), ne fait pas autre chose ; mais je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  mĂ©diter trĂšs longtemps : il me fallait donc cette Ă©preuve pour accepter la chose, dans l’impossibilitĂ© de faire autrement.


La lente, trĂšs lente course du soleil au dessus de ma tĂȘte, Ă  travers les arbres sous lesquels je m’étais rĂ©fugiĂ© pour ma quĂȘte
 L’attente de l’instant oĂč le soleil se coucherait enfin
 Le retour toujours renouvelĂ© vers l’instant dans lequel on n’est plus dans cette attente
 Les aller-retour innombrables que j’ai dĂ» faire durant cette premiĂšre journĂ©e
 Je me disais que si la nuit avait la mĂȘme longueur que le jour, je ne savais si j’oserais affronter une nouvelle journĂ©e et une nouvelle nuit de cette durĂ©e. Et il y en aurait 4 



Paradoxalement, la nuit est passĂ© assez rapidement. AprĂšs un temps indĂ©finissable, pendant lequel je la voyais s’installer tout doucement, je suis tombĂ© dans une torpeur dont le matin m’a arrachĂ© avec Ă©tonnement. J’avais passĂ© la 1Ăšre journĂ©e !


2Ăšme jour, 2de nuit.


AprĂšs cette petite « victoire » de la 1Ăšre journĂ©e (correspondant Ă  la mentalitĂ© du « guerrier », dans laquelle je m’étais positionnĂ© pour cette quĂȘte), j’envisageais assez sereinement la seconde journĂ©e. Mon mental semblait apaisĂ©, je ne souffrais absolument pas de la faim ou de la soif, j’étais un peu plus confortable que la veille dans mon corps, malgrĂ© l’absence de mouvement – si ce n’est un « gigotage » permanent pour trouver une position dans laquelle je puisse rester plus de 2 minutes. Je dĂ©cidais de pratiquer cette mĂ©ditation de la prĂ©sence toute la journĂ©e, et les jours suivants aussi.


Cela me donna du courage et une sĂ©rĂ©nitĂ© qui tourna bientĂŽt (je ne saurais donner de repĂšre temporel) Ă  la joie. Je sentais cette euphorie, ressentie durant la nuit cĂ©rĂ©moniale, revenir en pleine journĂ©e, je ne voyais aucun signe de fatigue, de stress corporal, malgrĂ© mon ventre vide depuis maintenant presque 3 jours (avec le jeĂ»ne prĂ©paratif et les lavements effectuĂ©s, il n’y avait rĂ©ellement plus grand-chose pour le remplir!) et ma gorge sĂšche. Cela n’avait rien Ă  voir avec les prĂ©cĂ©dentes expĂ©riences de jeĂ»ne que j’avais faites, et l’état de fĂ©brilitĂ© par lequel je passais toujours Ă  l’approche du 3Ăšme jour – ce qui s’explique physiologiquement par le passage d’une filiĂšre mĂ©tabolique Ă  une autre. J’ai commencĂ© Ă  me dire que, peut-ĂȘtre, j'Ă©tais en train de faire l’expĂ©rience de ce qui m’attirait depuis quelque temps : le pranisme. La confiance en moi a augmentĂ© durant cette journĂ©e, jusqu’à devenir une forme d’orgueil, Ă  me dire et me rĂ©pĂ©ter que oui, j’étais en train de faire cette expĂ©rience



Et puis le couperet est tombĂ©, et avec lui la couleur de cette premiĂšre annĂ©e : l’humilitĂ©. Mon corps a subi un revirement que je ne saurais dĂ©crire autrement que comme un profond inconfort. Ce n’était pas la faim, ni la soif. Quelque chose d’indĂ©finissable, qui m’a replongĂ© dans l’état que je ne voulais absolument pas vivre : le sentiment que jamais je ne sortirai de l’inconfort prĂ©sent. J’ai compris alors, dans mon corps, ce qu’est l’humilitĂ©. Cette comprĂ©hension est certes passĂ© par une forme d’auto-humiliation – ou encore d’auto-flagellation, si cela parle plus – ce qui ne me semble pas profondĂ©ment nĂ©cessaire aujourd’hui. D’autres voies plus douces sont possibles. Mais Ă  cet instant, c’est ce que j’ai vĂ©cu. Et j’ai compris aussi ce que les amĂ©rindiens appellent « vision » : il ne s’agit pas nĂ©cessairement d’une « apparition », d’une image ou d’une scĂšne qui se joue devant les yeux de la conscience. Il s’agit bien plus souvent d’un enseignement, d’une profonde comprĂ©hension qui se fait dans le corps, et non pas dans le mental seulement.


La comprĂ©hension de l’humilitĂ© Ă©tait donc ma premiĂšre vision.

Je ne sais plus combien de temps tout cela a pris. Le temps Ă©tait Ă©lastique. Je sais que la seconde nuit est arrivĂ© Ă  un moment, aussi interminablement lente Ă  venir que la prĂ©cĂ©dente. Mais cette nuit j’ai moins dormi, ou plutĂŽt j’ai mis plus longtemps Ă  tomber dans cet Ă©tat lĂ©thargique qui ressemblait Ă  une pause offerte dans l’épreuve traversĂ©e.


3Ăšme jour, 3Ăšme nuit.


Le matin du 3Ăšme jour, je me suis rĂ©veillĂ© avec cet enseignement en tĂȘte. Garder l’humilitĂ©. Comme le jour prĂ©cĂ©dent, mon corps semblait tout Ă  fait serein, lui. Je me sentais plus en forme que la veille encore, et je dĂ©cidais mĂȘme de me lever, moi qui Ă©tait restĂ© assis ou couchĂ© 48h, pour voir si je rĂ©ussirais Ă  tenir debout. Certes la tĂȘte tournait au dĂ©but, mais trĂšs vite, en me tenant Ă  un poteau, je pouvais tenir debout, et j’avais la joie de laisser mon regard se porter au-delĂ  de la frontiĂšre de mon cercle de quĂȘte. Je sentais aussi Ă  quel point mon espace se transformait, et devenait un lieu sĂ©curisant, comme une matrice maternelle, au lieu d’ĂȘtre vĂ©cu comme une cage oppressante. Enfin, je n’oubliais plus de joindre l’humilitĂ© Ă  la confiance corporelle que je ressentais. Et Ă  rester lĂ , ici et maintenant. Juste lĂ .


Je ne me souviens plus de tout ce qui s’est passĂ© durant ce 3Ăšme jour, il y a une telle infinitĂ© de dĂ©tails dans une seule journĂ©e, quand on ne fait qu’écouter ce qui vient
 Je sais que la matinĂ©e a Ă©tĂ© teintĂ©e d’une lĂ©gĂšre pluie, tout juste suffisante pour me faire tendre le gosier comme un oisillon dans son nid, dans l’espoir de recevoir une goutte rafraĂźchissante. Puis la pluie s'en est allĂ©e comme elle Ă©tait venue, et a laissĂ© place Ă  un ciel de plomb qui a durĂ© un semblant d’éternitĂ©. Chercher l’ombre d’une branche. Accepter l’inconfort. Un slogan qui se transformait en leitmotiv...


J’ai oubliĂ© de prĂ©ciser que j’étais totalement nu, depuis le premiĂšre jour, sauf quand je ressentais le froid arriver le soir ou au petit matin. La nuditĂ© a ceci de beau qu’elle dĂ©voile la profonde vulnĂ©rabilitĂ© du corps, et qu’elle met – si on n’est y est pas habituĂ© – dans un Ă©tat de dĂ©nuement qui encourage le retour Ă  l’essentiel, l’humilitĂ©. J’avais choisi aussi de ne pas prendre de matelas ni d’oreiller, encore moins une tente : une couverture et une bĂąche au cas oĂč il pleuve vraiment, voilĂ  tout.


J’avais pris une bouteille d’eau aussi. Parce que j’avais compris, d’un autre tĂ©moignage, que la panique pouvais ĂȘtre vraiment dĂ©stabilisante si on souffrait de la soif sans avoir mĂȘme la possibilitĂ© de l’étancher. Alors qu’avec cette sĂ©curitĂ©, l’on pouvait envisager plus sereinement l’épreuve de la soif, et l’affronter – c’est ma maniĂšre guerriĂšre d’envisager la chose – plus en confiance. Or je n’avais pas vĂ©ritablement soif, Ă©trangement. Mais la gorge Ă©tait de plus en plus inconfortable, sĂšche. J’avais donc dĂ©cidĂ©, au matin du 3Ăšme jour, de laisser une petite gorgĂ©e de cette eau emplir ma bouche, pour sentir le plaisir de l’humiditĂ©, puis de la recracher en dehors de mon cercle de quĂȘte. C’était un instant de plaisir vrai. Un hommage profond Ă  l’eau. A sa dĂ©licatesse, Ă  son goĂ»t, que trop souvent je ne sens pas.


Le soucis, c’est que durant cette journĂ©e, quand le soleil a commencĂ© Ă  peser lourdement, la tentation de reprendre Ă  nouveau un peu d’eau dans ma bouche est venue. TrĂšs souvent. C’était un sacrĂ© dĂ©fi : travailler la volontĂ©, rester dans les principes que je m’étais fixĂ© ; et en mĂȘme temps ne pas trop jouer au guerrier, accepter de transiger avec ces principes rigides, de les questionner, de pouvoir nĂ©gocier. Chercher le juste milieu. La position mentale avec laquelle on sera confortable. J’essayais de garder la bouche fermĂ©e, m’apercevant que c’était quand elle Ă©tait ouverte qu’elle s’assĂ©chait plus vite. Mais ma respiration en souffrait, et je n’étais pas aussi Ă  l’aise dans mon corps, ayant l’habitude de respirer par la bouche
 Finalement, le meilleur compromis que j’ai pu trouver, ce jour-lĂ , fĂ»t de m’autoriser Ă  quelques gouttes d’eau sur le palais, 4 Ă  5 fois dans la journĂ©e peut-ĂȘtre, pour pouvoir profiter pleinement de ma respiration, la bouche ouverte.


Respirer



Cette nuit-lĂ  je ne dormis que trĂšs peu, et jamais je ne sentis ce soulagement de me rĂ©veiller aprĂšs un phase de profond sommeil, comme une pause dans le processus. La nuit passa, comme le jour qui l’avait prĂ©cĂ©dĂ©, Ă  observer ce qui se passait en moi et en dehors de moi. Ce fut long. Je pĂšse mes mots



4Ăšme jour, 4Ăšme nuit.


Le quatriĂšme matin, j’attendais, comme la veille – mais avec plus d’insistance peut-ĂȘtre – de voir enfin le soleil se lever, petit Ă  petit, nanomĂštre par nanomĂštre. J’avais hĂąte de pouvoir faire le chekpoint corporel que j’avais fait la veille dĂ©jĂ , comme si l’installation de ce rituel pouvait me sortir un peu de l’éternitĂ© du temps prĂ©sent. J’avais hĂąte de me dire aussi, certainement, que ça y Ă©tait, c’était le dernier jour de quĂȘte ! J’apprĂ©hendais un peu le soleil, qui avait Ă©tĂ© trĂšs prĂ©sent la veille, mais j’apprĂ©hendais l’absence de soleil, qui rendait l’attente plus longue encore, en enlevant le seul repĂšre temporel (la course infiniment lente du soleil) qu’il me restait. Un fameux dilemme



Au niveau corporel, j’étais dans une forme olympique – toutes mesures conservĂ©es n’est-ce pas ! - et c’est avec plaisir que je me levais, que je faisais quelques exercices de yoga, que je tenais debout sur une jambe, puis que je faisais mĂȘme quelques abdominaux au sol. Je sentais que mes forces revenaient progressivement, malgrĂ© l’engourdissement provoquĂ© par les positions statiques. Je sentais que j’avais envie de bouger, de sortir du nid, de dĂ©ployer mon Ă©nergie. J’avais arrĂȘtĂ© deux ans auparavant le sport que j’avais fait en compĂ©tition durant 17 ans : le hockey subaquatique. Les jeĂ»nes successifs et la dĂ©couverte de mon corps sensitif, cachĂ© derriĂšre mon corps de guerrier, m’avaient enlevĂ© toute envie de faire de la compĂ©tition. Mais lĂ , nu et Ă  jeun depuis 5 jours, je sentais l’énergie monter en moi, et j’avais une grande envie d’un match de hockey



Je sentais aussi l’apprĂ©hension de retomber dans l’état d’inconfort successif Ă  la trop grande confiance du 2d jour, et je restais rĂ©solument dans l’humilitĂ©. Non je n’étais pas pranique ou respirianiste, me disais-je. J’étais juste en train de faire l’expĂ©rience de ma propre puissance, jointe Ă  ma vulnĂ©rabilitĂ©. Peut-ĂȘtre est-ce le chemin vers une forme de pranisme. Mais je dĂ©cidais de ne pas m’attacher Ă  cela. Demain, ce serait fini et peut-ĂȘtre que je mangerais Ă  nouveau. Mais avais-je envie de manger ??? Je voyais bien que non, que j’avais envie de prolonger l’expĂ©rience. Et en mĂȘme temps envie de profiter du rituel final de la reprise collective de nourriture. Ne pas m’isoler du groupe, ne pas « faire le beau », ne pas me sentir au dessus des autres, comme cela m’arrivait rĂ©guliĂšrement


Ce jour, le soleil se leva pour se recoucher aussi vite, sembla-t-il. Ou plutĂŽt, d’épais nuages recouvrirent tout, et il fallu attendre – non ! pas attendre, c’est encore ne pas accueillir l’instant ! goĂ»ter, c’est dĂ©jĂ  mieux dit !- que le temps fasse son travail, pendant que je faisais le mien



Je m’aperçois que j’ai oubliĂ© de prĂ©ciser deux dĂ©tails fondamentaux, par rapport Ă  la nourriture et Ă  la boisson. La veille de la quĂȘte, notre chaman-helpeur nous avait donnĂ© quelques conseils pour nous nourrir, si nous ressentions trop le besoin de manger ou de boire. Nous Ă©tions 8 Ă  quĂȘter, et il Ă©tait seul Ă  nous assister de l’endroit oĂč lui-mĂȘme se tenait, prĂšs du feu qu’il entretenait jour et nuit. Il veillait, « dans l’énergie » comme il disait, sur chacun de nous, et se nourrissait lorsqu’il sentait le besoin de le faire.


Son premier conseil avait donc Ă©tĂ© de ne pas hĂ©siter Ă  lui demander, mentalement, de la nourriture, lorsque nous en sentions le besoin. Peut-ĂȘtre se sentirait-il alors appelĂ© Ă  manger, et cela nous nourrirait aussi. J’aimais cette idĂ©e, mĂȘme si je ne pouvais lui trouver aucun ancrage empirique ou rationnel. Cela faisait longtemps que j’avais acceptĂ© que la seule chose qui compte pour moi, par rapport Ă  une idĂ©e que je peux avoir, c’est son efficacitĂ© pratique. Je dĂ©cidais donc de lui demander, Ă  quelques moments, de manger pour moi un fruit, une pĂȘche par exemple. C’était plus de l’amusement qu’un besoin, car je n’avais pas faim, en rĂ©alitĂ©. Mais cela m’amusait beaucoup.


Le second conseil qu’il nous avait donnĂ© concernait la boisson. Il s’agissait, pour lui, de tenter de s’hydrater par le coccyx. En reliant (mentalement) ce point Ă  la terre, et en imaginant une Ă©tendue d’eau sous notre corps, nous pouvions absorber la fraĂźcheur de l’eau, et rendre Ă  la terre notre eau sale, nos Ă©motions nĂ©gatives. Je dĂ©cidai de pratiquer ce rituel quand j’y pensais, et en rĂ©alitĂ© je le fis peut-ĂȘtre 4 ou 5 fois durant la quĂȘte. Mais Ă  chaque fois je ressentais une grande fraĂźcheur dans le bas du dos, et bientĂŽt dans tout mon corps. RĂ©alitĂ© ou auto-persuasion ? La diffĂ©rence n’a pas lieu d’ĂȘtre dans ma conception pragmatique : ce qui est efficace est vrai, pour moi.


La 4Ăšme journĂ©e passa donc, comme les prĂ©cĂ©dentes, bien qu’allongĂ©e encore par l’absence de repĂšre temporel venant du soleil. Il fut plus difficile aussi de voir le jour se coucher et la nuit s’installer. La transition ne se faisant pas aussi bien que les jours prĂ©cĂ©dents, j’entrais dans la nuit comme si c’était encore le jour. Je n’étais absolument pas fatiguĂ©, je n’avais aucunement sommeil, et la seule chose qui me rĂ©confortait, c’était que le lendemain matin, enfin, la quĂȘte toucherait Ă  sa fin.


Cette nuit fĂ»t la plus longue de tout le processus, Ă©videmment. Curieusement, je ne me souviens plus de tout ce qui s’y est passĂ©, et je sais pourtant qu’elle fĂ»t fondamentale pour moi. Un point de basculement. Quelque chose que mon mental a peut-ĂȘtre choisi de ne pas retenir, pour qu’il ne puisse pas s’y accrocher, l’interprĂ©ter, et le placer dans son TĂ©tris rationnel et conceptuel. Mais c'Ă©tait fort...


Je me souviens d’avoir Ă©tĂ© pris Ă  un instant d’un sentiment de fĂ©licitĂ© innommable. Un peu comme quand je suis en apnĂ©e basse, aprĂšs avoir expirĂ© tout mon air, et que je ressens la plĂ©nitude d’ĂȘtre totalement vide d’air, et pourtant si serein. Mais cet instant de vacuitĂ© semblait se prolonger indĂ©finiment ! Pourtant il s’est arrĂȘtĂ© Ă  un moment, et je n’ai pas rĂ©ussi Ă  le retrouver par la suite



Et la nuit a finalement passé 


Le retour.


Le matin du 5Ăšme jour, mon Ă©nergie corporelle Ă©tait au paroxysme. Je sentais bien que mon ventre Ă©tait vide et que je n’étais pas hydratĂ©. Je ne sentais pourtant ni la faim ni la soif. Je ne voulais qu’une chose : retrouver ma compagne, que j’imaginais souvent, durant cette quĂȘte, dans son propre espace, dans sa propre intĂ©rioritĂ©. Le temps Ă©tait venu, et je bouillais d’impatience. Quand le chaman est venu me chercher, m’apportant une tisane chaude pour me dĂ©saltĂ©rer, et quelques olĂ©agineux, je ne sentais pas le besoin de manger. Je bus tout de mĂȘme la tisane, pour me dire clairement que le temps Ă©tait venu, que je pouvais revenir doucement Ă  mon mode de vie habituel : manger et boire.


Les retrouvailles avec ma compagne furent intenses. J’avais besoin de lĂącher, dans ses bras, tous ces pleurs qui tĂ©moignaient de l’intensitĂ© de ce que j’avais vĂ©cu. Elle avait bien maigri, me semblait-il. Moi aussi, apparemment ! 4 kg perdus en 4 jours de quĂȘte. Et une Ă©nergie folle, que je gardais jusqu’au repas du midi – assez frugal, somme toute. La digestion aidant, les corps s’assoupirent, la torpeur gagna le groupe. C’était la fin de cette quĂȘte, que chacun avait eu le loisir de relater aux autres durant la matinĂ©e.


Fin.


Lien vers l'organisateur du stage de cet été :


https://descouleursdanstavie.org/events/quete-de-vision/




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