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  • patricksorrel

Le Cri Primal : une thérapie miracle ?

Mis à jour : janv. 16












En 1970 sort le premier ouvrage publique d’Arthur Janov, intitulé Le cri Primal. Le livre fait apparemment fureur aux Etats-Unis et est traduit dans plusieurs langues. La même année, Janov fonde son institut de thérapie primale : le « primal institut » (encore existant aujourd’hui : https://www.primalinstitute.com/). Cela fait quelques années déjà qu’il a progressivement mis en place sa théorie du rôle de la reviviscence de la souffrance primale dans le soin des névroses.


(Si vous préférez le son et l'image à la lecture, vous pouvez regarder cette vidéo :)




Quel est l’origine du Cri Primal ?


Dans les années 60, Janov est psychiatre dans un hôpital de Los Angeles, et psychologue de formation freudienne. Un jour de 1967, lors d’une pause entre les séries de témoignages d’une séance de groupe, l’un des participants lui raconte avec admiration un spectacle théatral dans lequel le protagoniste principal, un certain « Ortiz », habillé en jeune bébé, appelle hystériquement « papa, maman ! » jusqu’à se faire vomir, ce qui déclenche la même chose dans le public.


Janov décide de demander à son patient de faire la même chose, ce qui va provoquer chez lui un état de transe et des convulsions qui se solderont par le fameux cri d’agonie, qu’on ne « saurait comparer qu’au hurlement de quelqu’un qu’on assassine » (1), dit Janov. Après avoir reproduit cette demande sur d’autres patients, Janov s’aperçoit progressivement que les effets de ce hurlement d’agonie sont remarquables et immédiats : un sentiment d’intense soulagement, une plus grande lucidité, un changement dans la voix et l’attitude, une disparition de symptômes névrotiques.

Janov va alors consacrer le reste de sa carrière à tenter de comprendre ce processus et de le reproduite de manière la plus efficace possible.


Comprendre le Cri Primal…


La théorie de Janov repose sur les découvertes de la psychanalyse, et s’éloignent tout de même significativement de la théorie freudienne. L’idée principale est que la névrose, cette incapacité de la conscience a faire disparaître des troubles psycho-somatiques dont elle connaît pourtant l’absurdité (obsessions, compulsions alimentaires ou sexuelles, phobies, comportements sociaux inadaptés, etc.) ne peut être soignée par la parole seulement. Car chacun possède un mécanisme de défense remarquablement opérationnel, construit très tôt pour empêcher l’accès de la conscience aux souvenirs les plus pénibles de la vie de l’individu. Pour l’instant, rien de bien nouveau par rapport à Freud.


La nouveauté de Janov est d’envisager que le seul moyen de faire disparaître la névrose est de contourner le mécanisme de défense, et de retourner à l’exact moment où s’est jouée la pire des souffrances éprouvées par l’enfant, celle qu’il a tout fait pour ne plus jamais ressentir : la souffrance « primale ». Le comportement névrotique étant uniquement une stratégie compensatoire pour ne pas ressentir cette souffrance insupportable, il ne peut que disparaître, d’après Janov, si la souffrance est revécue dans son entièreté et sans aucun échappatoire. Ce que l’enfant n’avait pas la force de supporter, à l’époque, est maintenant supportable par l’adulte, mais l’enfant en lui ne le sait pas, et il maintient fermement la pression sur la résurgence du souvenir traumatisant.

Le cri primal est donc la revivisence d’un état paroxystique de détresse et de souffrance psychologique, un état qui aurait pu détruire l’enfant ou le rendre fou s’il avait été vécu intégralement à l’époque. Le revivre aujourd’hui permet de s’en libérer, de ne plus garder en soi tous les mécanismes de défense mis en place, et aujourd’hui destructeurs pour l’individu. La thérapie primale repose donc entièrement sur une régression progressive dans le passé de l’adulte, jusqu’à atteindre la toute petite enfance, voire la naissance. Cela n’est pas sans rappeler les découvertes d’un autre psychiatre totalement inconnu de Janov, puisque tchèque (alors que Janov est américain) : Stanislav Grof (voir article sur la respiration holotropique). Grof a même réussi à soigner des troubles psychotiques, en utilisant des méthodes de régression dans l’enfance jugées radicales à l’époque (psychédéliques, hyperventilation, musiques chamaniques…).


Comment faire pour contourner le mécanisme de défense ?


Quant à lui, Janov part du principe que tout ce qui peut entretenir le mécanisme de défense, donc le comportement névrotique, doit être mis à mal, pour que le sujet ait de nouveau accès à sa souffrance primale. Pour cela, il va demander à ses patients volontaires de rester dans un isolement de 3 semaines (en générale dans un hôtel), sans contact, ni TV, ni radio, et avec pour seule relation le thérapeute qui les verra chaque jour de longues heures, pour une séance primale. Durant les séances, le thérapeute pousse son patient à revenir sans cesse à qu’il ressent dans son corps à l’occasion de tel ou tel souvenir. Il l’empêche de mettre en place ses stratégies habituelles (gestes, procédés de langage, rire, bâillement, etc.), et le pousse vers un état d’inconfort renforcé par la solitude et souvent l’absence de sommeil.


En effet, quand l’isolement et les souvenirs qui remontent par flots continus à la surface de la conscience ne suffisent pas à produire des insomnies – ce qui est assez rare - , le thérapeute peut conseiller au patient de ne pas dormir au moins les premières nuits. Des procédés assez comparables d’une part aux manipulations employées par les sectes afin d’affaiblir la volonté des prosélytes ; d’autre part aux quêtes de visions employées dans les traditions chamaniques pour voyager au centre de soi (voir mon article sur la quête de vision). Entre les deux, la différence est souvent extrêmement ténue !


Après les 3 semaines d’isolement et de thérapie, durant lesquelles il serait étonnant que la personne n’ait pas poussé ses premiers cris primals, des séances de groupe sont mises en place de manière régulières avec d’autres patients de la thérapie primale (d’où l’idée de créer un centre de thérapie). Durant ces séances d’une à deux heures, l’effet du groupe et des cris poussés par les autres va faciliter grandement l’accès à sa propre souffrance. Janov avoue qu’il ne s’agit pas d’une thérapie de groupe à proprement parler, puisqu’il n’y a aucune interaction entre les participants, autrement que dans l’empathie créée chez les uns par le cri des autres.


Chacun est dans sa bulle de souffrance, mais chaque bulle provoque des vibrations largement accessibles aux autres bulles ! Durant un à deux ans maximum, les séances vont se poursuivre, jusqu’à que le patient ou le thérapeute décident qu’elles ne sont plus nécessaires. La personne est redevenue « normale » ou « réelle », pour employer le langage de Janov. Elle n’a plus besoin de dépenser cette extraordinaire quantité d’énergie pour se cacher sa propre souffrance.


Sommes-nous tous traumatisés ?


La question se pose, lorsque l’on observe l’incroyable quantité de symptômes névrotiques définis par Janov. Ceux-ci dépassent très largement la définition freudienne de la névrose, pour inclure tous les comportements jugés « normaux » ou « habituels » par la plupart d’entre nous, dans lesquels on peut percevoir une stratégie pour entretenir un état de tension. De l’obsession pour le travail, l’argent, les conquêtes, le sport, à la consommation excessive de viandes, de boissons sucrées, de médicaments ou encore de drogues (dont l’alcool et le tabac), etc. : nombreuses sont les pratiques quotidiennes visant à éviter à tout prix de ressentir ce que cela ferait d’être seul avec soi-même, seul avec sa souffrance.


Cela n’est pas sans rappeler le texte magistral de Pascal sur l’ennui et le divertissement chargé de palier au caractère insupportable d’une réelle présence à soi (2). Mais contrairement à Pascal, Janov ne pense pas que la foi religieuse pourra sortir la personne du dilemme de l’ennui : elle n’est qu’une manière symbolique de chercher à éviter la souffrance, un mécanisme de défense névrotique supplémentaire. La méditation non plus n’y fera rien, pour Janov : des années à se fuir ne pourront être réduites à néant simplement en tentant de se poser sans rien faire !


Mais d’où peut alors venir l’intensité de cette tension, qui nous maintient en activité permanente ? Avons-nous tous vécus des événements aussi traumatisants que cela ? Pour Janov, l’intensité de la souffrance revécue en séance primale ne peut s’expliquer par un seul événement, aussi marquant soit-il ; mais par une série de petits événements qui, mis les uns après les autres dans la petite enfance, produisent à un moment un débordement massif. C’est ce moment, où l’enfant n’est plus capable de supporter un nouvel événement blessant, et décide (bien inconsciemment) de se cliver – c’est-à-dire de se couper de ses sentiments pour ne plus ressentir la souffrance – que Janov appelle le « primal ».


A écouter les histoires racontées par les patients de Janov, il ne s’agit pas forcément de choses extraordinaires, mais d’une succession de frustrations éprouvées par un être sans défense, en recherche de soutien, d’amour, de reconnaissance. « Papa, ne me fait pas de mal ! » (châtiment corporel) ; « Maman ne m’abandonne pas ! » (tout seul au lit alors que je pleure), « Papa ne me demande pas cela ! » (de me taire sans cesse, d’être poli, gentil, silencieux, brillant, etc.)… La liste des témoignages de non-reconnaissance de la nature de l’enfant est malheureusement incroyablement longue. Et l’enfant finit par considérer que s’il veut être aimé de ses parents (seule stratégie pour survivre!), il faut qu’il se plie à leurs désirs, qu’il s’oublie lui-même, qui change ce qu’il est.

Il faudrait, pour éviter ce nombre incalculable de demandes contradictoires et inconsciemment malveillantes, de la part des parents, qu’eux-mêmes aient pu être qui ils étaient quand ils étaient enfants. Qu’eux-mêmes aient pu être aimés pour ce qu’ils étaient… La base fondamentale de la fracture ouverte de chaque enfant, selon Janov, peut donc se résumer à cette simple phrase : « Aime Moi !!! ».


Aime Moi !


La plus grosse différence, entre la théorie primale et la psychanalyse freudienne, réside dans cette hypothèse de départ : le bébé ne naît pas névrosé pour Janov, et il ne possède pas une part de désirs insatiables (ce que Freud appelle le CA) qui rendrait toute vie sociale impossible s’ils n’étaient pas refoulés. Le bébé naît avec des besoins dont le principal est d’être aimé de ses parents. Nourri, sécurisé, inclus dans le groupe famille, estimé : alors il pourra s’épanouir, selon la fameuse pyramide de Maslow que Janov ne connaissait sans doute pas. Tout cela se résume à de l’amour !


Pour Janov, la complication des interprétations freudienne sur les désirs masochistes refoulés par l’enfant (complexe d’Oedipe, etc.) n’est qu’une stratégies supplémentaire pour cacher la simple vérité : trop souvent les parents, s’ils ne sont pas dans la violence et l’agression sexuelle réelles avec leurs enfants, sont du moins dans la violence verbale et l’agression physique. Ou alors dans l’abandon, voire l’isolement.


Et il faut se construire avec cela, avec ce manque d’amour venant de ceux dont on dépend. Les nombreux outils élaborés par les inventeurs de la communication bienveillante, non violente, transformative (et d’autres appellations proches) ne disent jamais autre chose : « pour pouvoir aimer, il nous faut avoir le droit d’être ce que nous sommes, sans échappatoire, sans masque, sans façade » (3). Or les échappatoires sont nombreux, parce que les demandes de porter un masque pour se sentir aimé des parents le sont tout autant. Tout cela parce que les parents eux-mêmes tentent désespérément de soulager leur propre tension, leur propre souffrance, leur propre manque d’amour. Le cercle vicieux promet un avenir terne encore quelque temps…


La thérapie primale : un remède miracle ?


L’espoir que Janov place dans sa théorie, et dans la thérapie qui lui est associée, est immense : « je crois que [le patient soigné par la thérapie primale] va construire un monde nouveau : un monde réel qui apporte des solutions aux problèmes réels de ses habitants » (4). Personnellement, je ne suis pas aussi optimiste que lui sur l’efficacité de cette seule solution. Je pense même que certains de ses travers, poussés à l’extrême, peuvent représenter un réel danger pour l’équilibre psychologique et l’épanouissement de l’individu. Dans un soucis d’honnêteté, il me faut pointer ici quelque uns des travers de cette idéologie.


Pour commencer, je me suis senti à plusieurs reprises gêné par mes lectures et mes échanges concernant le procédé thérapeutique en lui-même. Pour contourner le mécanisme de défense de l’individu (trop souvent appelé « patient » ou « malade » à mon goût), il convient de le mettre dans un inconfort qui, même s’il est accepté en début de thérapie, peut s’avérer très déséquilibrant pour la personne, à mon avis, car proche d’un état de panique. Or si l’inconfort permet l’évolution, la panique la bloque instantanément, selon moi. L’isolement, la privation de sommeil, de nourriture, de boisson-même : tout cela pour moi n’est pas en soi un problème, si c’est librement accepté par la personne ; mais surtout si l’accompagnement est alors d’une extrême bienveillance, à la mesure de l’extrême vulnérabilité d’un être qui est maintenant nu, sans ses défenses et ses années de constructions de cuirasses.


Casser les mécanismes de défense...


Je crois que le souhait de Janov était réellement de faire régresser l’individu dans sa petite enfance, durant les 3 premières semaines de thérapie. Et je crois que cette régression est possible. Mais l’être que nous avons alors en face de nous est assez comparable à un bébé, dans sa vulnérabilité : il est aussi fragile que lui, et demande à être accompagné avec toute la bienveillance que l’on aurait pour un nouveau né. Or, à ce qu’il me semble, le comportement du thérapeute primal se veut sec et tranchant, justement pour ne donner aucun répit au mécanisme de défense, aucune bouée à laquelle s’accrocher pour échapper à nouveau à la souffrance fondamentale. Ce faisant, il me semble tout à fait possible qu’il créé un nouveau traumatisme chez son patient, qui ne dispose pas dans cet état de faiblesse des défenses qu’il a construites tout au long de son existence. Faire revivre émotionnellement à une personne ses propres souvenirs traumatisants est une chose. Recréer une situation traumatisante pendant le processus thérapeutique en est une autre !


Ce qui m’a étonné aussi, en écoutant les témoignages de personnes ayant « subi » une thérapie primale, c’est la facilité avec laquelle ils avaient accepté les traitements parfois d’une dureté extrême. Officiellement, ils savaient qu’il leur fallait cette dureté pour passer derrière les mécanismes de défense. Mais une autre version est possible : ils se donnaient, encore et encore, une occasion de revivre leur traumatisme de manière stérile, comme une femme battue qui ne rencontre encore et toujours que des hommes violents. Et ceci, en se plaçant dans une position de soumission à une autorité – comme les expériences de Milgram l’ont bien montré (5) – une position de soumission à la cruauté d’un parent symbolique. Et ce qui n’est pas si surprenant à l’analyse, c’est qu’ils pouvaient assez facilement trouver en face d’eux un thérapeute qui ne soit pas aussi « réel » - c’est-à-dire soigné de toutes ses propres névroses – qu’il puisse l’affirmer.


Que se passait-il alors ? Ce qui s’est déroulé durant 8 années dans le Center for Feeling Therapy de Los Angeles, fondé en 1970 par trois thérapeutes formés par Janov : Joe Hart, Jerry Binder, Steven Gold. Après 8 années de sévices corporels, d’injures verbales et d’humiliations diverses (nudité, flagellation, etc.), l’institut a finalement fermé ses portes suite aux trop nombreuses plaintes, ce qui fut aux Etats-Unis l’un des plus gros scandales médicaux. 8 ans pour se rendre compte de l’inanité de la chose… C’est si peu, par rapport à une vie entière à tenter de se cacher à soi-même les sévices vécus dans l’enfance…


Or ceci n’est pas qu’une déformation intégriste (c’est-à-dire une radicalisation par rapport à la position nuancée de la théorie originelle) de la thérapie primale, à mon avis : c’en est la conséquence la plus probable. Janov lui-même n’avouait-il pas, dans son best-seller, qu’il fallait user de la force - voire de la violence - pour lutter contre la force et la violence du mécanisme qui en chacun de nous bloquait l’accès à la souffrance primale ? Or, selon moi, employer les mêmes stratégies que ce que l’on veut combattre revient au mieux à ne pas pouvoir le vaincre ; et au pire : à le renforcer.


A la frontière de la folie…


A cela, je crois devoir ajouter que le risque de basculement dans la folie – c’est-à-dire une forme de décompensation psychotique – est assez élevé, lorsque l’on ôte à un être toutes ses défenses, sans lui proposer une ressource, un appui empathique, une aide pour pouvoir affronter ce qu’il va découvrir. Or c’est ce que produit justement la thérapie primale dans les 3 premières semaines (ou dans le début de la thérapie de nos jours, puisque la plupart des thérapeutes en primal ont abandonné les 3 semaines d’isolement pour ne faire que des séances en cabinet) : il s’agit de ne proposer au « patient » aucune béquille sur laquelle il pourrait s’appuyer et, peut-être, échapper ainsi à sa souffrance. Janov lui-même témoigne que la plupart de ses patients avait « peur de devenir fous quand ils sont sur le point de ressentir leur souffrance [primale] » (6). Et cette peur est légitime !


Pour comprendre ce point, il faut se tourner vers les récits de personnes ayant vécu ce que Abraham Maslow, le père de la psychologie humaniste, appelle « peak experiences » : des expériences paroxystiques. Qu’elles aient eu lieu lors d’un coma, d’une chute en montagne, d’un orgasme, d’une montée subite de Kundalini, ou dans une situation toute banale ; ces expériences initiatiques – c’est-à-dire faisant intervenir un changement radical et brutal dans la vie d’un individu – ont souvent amené la personne à la frontière de la folie. Nombreux sont les récits d’EMI (expériences de mort imminente) qui révèlent que le changement vécu par le témoin semble trop rapide, trop brutal, pour que le corps l’accepte dans toutes ses dimensions (biologique, émotionnel, mental, etc.). Le sentiment d’être à deux doigts de devenir fou est alors souvent présent, et de nombreux emistes avouent qu’il leur a fallu des années d’intégration pour « digérer » l’épreuve qu’ils ont traversé. Ce n’est donc pas le « cadeau » que l’on en fait souvent dans les médias. Pour avoir fait partie du comité scientifique de l’IANDS-France (7), et étudié des centaines de témoignages, je peux témoigner que l’équilibre d’après expérience est d’une précarité folle, si je puis m’exprimer ainsi.

Pourquoi cela ? Tout simplement parce qu’un organisme vivant possède un rythme évolutif, que ce soit au niveau mental, émotionnel ou physique (les 3 rythmes étant par ailleurs bien différents). Vouloir dépasser ce rythme présente toujours le risque d’une décompensation, c’est-à-dire d’une perte d’équilibre plus violente encore que le déséquilibre originel. Et il faudra des années pour tenter de restaurer un nouvel équilibre précaire, si cela est possible. Il est parfois plus judicieux d’avancer à petits pas, dans l’accompagnement attentif à l’équilibre émotionnel de la personne, plutôt que de vouloir forcer à tout prix le passage, au risque de la déstabiliser profondément. Et avant toute chose, il convient d’après moi de respecter son système actuel de croyances et de l’aimer pour ce qu’il est : c’est-à-dire comme une stratégie de survie qui a été jugée la plus à même de répondre aux différents besoins passés ou présents d’un sujet.


Vouloir ôter l’armure sans proposer ne serait-ce qu’un vêtement de secours ; vouloir briser le système de croyances d’un seul coup, sans voir qu’il ne s’agit que d’une barque flottant déjà à grand peine ; vouloir en quelques séances produire un effet plus remarquable qu’une année de confiance chèrement acquise : voilà qui me semble pour le moins risqué. Mais quel est l’effet que recherche alors la thérapie primale, d’après ce que je crois en avoir compris ?


Vivre sa vie « réelle ».


Le pilier de la thérapie primale est le principe réalité. Ce principe est très simple à comprendre dans son fonctionnement, mais questionnable dans ses justifications. Il repose sur une position philosophique que j’appelle « réaliste » : il n’existe qu’une seule réalité, et celle-ci est clairement identifiable. Pour les empiristes, cette réalité est notre champ d’expériences sensorielles possibles. Pour les rationalistes, la réalité est l’essence logique, rationnelle (parfois : mathématique) de toute chose, cachée derrières les apparences sensorielles trompeuses. Dans les deux idéologies, il existe une réalité, et donc une « irréalité » : une illusion. Le découpage du monde en deux catégories – réel et irréel – permet un gain conséquent au niveau théorique : le monde est comme ceci ou cela, mais pas autrement. Au niveau pratique, il produit quelques simplifications excessives, et parfois des absurdités.


La thérapie primale repose sur un réalisme empirique assez basique : une personne réelle est une personne capable de ressentir ses sensations, émotions et sentiments réels. C’est-à-dire non pas ceux fabriqués par le mécanisme de défense, non pas ceux fictifs, symboliques, virtuels. Le but de toute la thérapie primale repose sur cette idée réaliste : il faut retrouver la personne réelle qui se cache derrière sa névrose, la personne qui ressent réellement les choses. Mais à partir de quand peut-on affirmer qu’un sentiment est « irréel » plutôt que « réel » ? Et selon quel critère ? C’est ainsi que Janov se laisse parfois aller à affirmer que les expériences spirituelles ou mystiques, vécues lors de transes méditatives ou autres, sont tout à fait irréelles, puisque symboliques. Elles correspondent certainement à un besoin de se fabriquer une autre réalité, pour échapper à la souffrance de la sienne propre. Sur ce point, Janov n’est pas si éloigné du scepticisme freudien.


Par extension, toute recherche de spiritualité et toute expérience transcendante ou paroxystique est taxée de la même manière : une tentative symbolique de palier à une souffrance réelle. L’humain réel, celui qui hypothétiquement n’est plus sujet à la névrose, est donc dépourvu de tout désir d’aller dans ce sens : il se contente de vivre la réalité telle qu’elle est : c’est-à-dire réduite à ce que le corps ressent.


Il y a quelque chose de tentant dans cette approche, selon moi, et je peux facilement tomber d’accord sur le fait que tout le sens (au sens de signification mais aussi de direction) de notre existence peut se réduire au fait de vivre pleinement nos sensations. Mais je ne pense pas que l’on puisse réduire le sens de l’existence à ce que l’on est capable de ressentir actuellement. Nos capacités de perception sont si grandes, indéfinies, infinies peut-être, qu’il me paraît présomptueux de chercher à déterminer un espace à partir duquel elles deviendraient irréelles. Les expériences paroxystiques – EMI, Kundalini, extase, révélation, etc. - ne nous prouvent-elles pas le contraire ? Qui sommes-nous pour les taxer d’irréalité, coincés que nous sommes dans la petitesse de nos propres capacités perceptives ?


Se satisfaire d’un malheur banal ?


Mais ce qui me paraît plus délicat encore, c’est cette tentative de réduire l’espoir que peut représenter une quête de vie à ce réalisme somme toute assez fade. Janov lui-même « tient à souligner que le patient qui achève la thérapie ne vit pas dans l’extase ni même dans le bonheur. Le bonheur n’est pas l’objectif de la thérapie. » (8). Ceci peut paraître assez honnête comme aveu, surtout si l’on comprend à quel point un être totalement « réel », dans l’idéologie de Janov, est un idéal fort éloigné de ce qu’un humain peut espérer atteindre durant sa vie. Il y a peut-être trop de thérapeutes qui promettent le bonheur à leurs clients, comme si le bonheur pouvait être l’aboutissement d’une thérapie, ou même d’une pratique en général.


Sans aller jusqu’à affirmer cela, il me semble regrettable de réduire le rôle d’une thérapie à la restauration d’un équilibre « normal » : c’est-à-dire au simple fait de ressentir sa souffrance de manière transparente, « réelle ». Cela semble assez proche de l’enjeu que Freud donnait à la psychanalyse : « transformer sa misère hystérique en malheur banal » (9). Contrairement à cette définition palliative de la thérapie, je m’inscris résolument dans le courant humaniste de la psychologie, qui vise à donner à chacun des outils pour nourrir ses besoins, agrandir son espace de bien-être, gagner en puissance de vie et en affirmation de soi.


D'abord parce que je pense que tout être vivant est un être de be-soin, dont il faut prendre soin avec une extrême délicatesse, bienveillance, Amour. Surtout lorsque cela n'a visiblement pas été fait dans son enfance. Toute blessure vient de là, toute souffrance vient de là. Il ne suffit donc pas de constater, ni même simplement de vivre sa souffrance : il faut nourrir le besoin qui est derrière cette blessure, prendre soin de l'enfant qui crie, en chacun de nous, sa détresse de ne pas avoir été nourri ! Aucune promesse d'à venir, selon moi, si cela n'est ps fait, ou au moins commencé.


Ensuite, je ne peux pas me résoudre à accepter la réduction de la thérapie à la simple acceptation d'une souffrance "réelle", tout simplement parce que je ne conçois pas la réalité comme un ensemble figé, dont on sait bien ce qu’elle est (le fameux « réalisme »), mais comme un ensemble en constante évolution, mort, renaissance à ce que l’on ne pouvait même pas imaginer auparavant.


Conclusion : rechercher l’équilibre ou l’évolution ?


Et c’est cela, d’après moi, qui constitue le paradoxe le plus surprenant de la thérapie primale. D’un côté, Janov me semble avoir organisé un véritable processus initiatique pour permettre à chacun d’accueillir sa souffrance, afin de pouvoir évoluer. Faire le deuil d’une étape de soi, pour pouvoir naître à un autre soi : telle est pour moi le but d’une initiation. Et la thérapie primale ressemble fort à un processus initiatique, dans lequel l’individu prend d’ailleurs un gros risque (celui de la folie), pour pouvoir accéder à un nouvel état d’être. Mais d’un autre côté, il me semble que Janov refuse de considérer la possibilité d’évoluer toujours encore : le but de la thérapie n’est pas selon lui l’évolution, mais la reconquête d’un idéal perdu. Peut-être même est-ce un idéal qui n’a jamais existé et n’existera jamais, tellement il est éloigné de ce que nous sommes ici et maintenant. Mais il est pourtant clairement défini par Janov dans un chapitre résolument manichéen, binaire (« qu’est-ce qu’être normal ? ») : il y a le malade irréel et la personne normale, réelle, soignée, non névrotique.


Si le but d’une thérapie est de redevenir « normal », quelle que soit la définition de cette normalité, alors je ne souhaite pas être soigné. En premier lieu, parce que je mesure l’incroyable don qu’a été ma « maladie », la force qu’elle m’a donné si je la comprend pour ce qu’elle est, ainsi que les qualités que j’ai acquises en développant mes mécanismes de défense. Chacune de nos blessures comporte un bénéfice immense pour l’individu, s’il comprend à quoi cette blessure lui a servi, dans sa propre évolution. Serais-je aussi déterminé et résolu à aller là où je veux, si je n’avais pas été humilié enfant, si je n’avais pas été freiné dans mes aspirations ? Attention, je ne veux pas dire qu’il faille provoquer ces situations, ni même qu’en soit elles soient positives. Simplement, je suis encore là, et j’ai grandi en utilisant le plomb pour en faire de l’or. Cela reste du plomb, mais j’en ai fait de l’or.


En second lieu, je ne veux pas être simplement « normal », ni même « équilibré », parce que j’ai compris qu’il n’y a pas d’équilibre définitif tant que je suis vivant : la vie est principe d’évolution, donc de déséquilibre constant. Mourir à ce que j’étais pour naître à ce que je ne connais pas, voilà ce que j’appelle la Vie. Atteindre un état, quel qu’il soit, ne m’intéresse pas. Continuer le processus que j’ai commencé en naissant – en mourant à ce que j’étais avant ma naissance - , telle est ma foi et ma motivation. Et cela me remplit de joie, de bonheur.



Notes :


1 Arthur Janov, Le Cri Primal, p. 17


2 Pascal, Pensées diverses (Laf. 622, Sel. 515). " Ennui. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme, l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir."


3 Alice Miller, Libre de savoir, ouvrir les yeux sur notre propre histoire.


4 A. Janov, Le Cri Primal, p. 202


5 Un exemple vidéo des expériences de Millgram menées dans les années 60, donc durant la même période : https://www.youtube.com/watch?v=D3aShsV0HJw


6 A. Janov, Le Cri Primal, p. 48


7 L’IANDS-France est l’institut français qui étudie scientifiquement les expériences mort imminente dans le but de les comprendre.


8 A. Janov, Le Cri Primal, p. 125


9 Freud, Etudes sur l’hystérie



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