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Choisir ou ne pas choisir : telle est ma croyance...

Je me propose ici d’expliquer brièvement le postulat fondamental de ma pratique philothérapique : à savoir que nous baignons tous dans un univers de croyances, qui sont autant de choix répondant (avec plus ou moins de justesse, d'efficacité) à un ensemble de besoins insatisfaits.










Croire ou ne pas croire ?


Ce qui rend ce postulat difficile à accepter, en tout premier lieu, c’est cette idée (disons plutôt cette « croyance » !) que l’on peut croire ou ne pas croire : c’est-à-dire que la croyance est une attitude psychique que l’on peut adopter ou non. Après tout, n’y a-t-il pas des croyants et des incroyants ? Quand on me demande si je suis croyant, on présuppose que je pourrais ne pas l’être ! Or que me demande-t-on, précisément, dans ce cas ? La plupart du temps, la question est de savoir si je crois en Dieu ou pas : ce qui montre bien que le concept de croyance est en général restreint au domaine de la religion, ou du moins au domaine de l’affirmation de l’existence de Dieu.


Sans rentrer ici dans les difficultés concernant la nature du Dieu auquel il faudrait que je croie ou non, force est de constater que j’ai immédiatement le choix entre deux attitudes psychiques : croire ou ne pas croire. Pourtant, l’attitude de celui qui dit ne pas croire en Dieu est pour le moins ambiguë : choisit-il d’affirmer qu’il ne croit pas en l’existence d’un Dieu (pour de multiples raisons qui sont certainement très pertinentes pour lui), ou au contraire qu’il ne sait pas que croire, n’ayant pas assez d’éléments pour se prononcer ? La première hypothèse définit l’athée, celui qui affirme que l’existence de Dieu est fortement improbable, voire invraisemblable. C’est ce que l’on nomme aussi de l’incroyance. Or cette incroyance ressemble à s’y méprendre à la croyance qu’elle combat (l’existence de Dieu), à la fois dans la force de sa conviction et dans son indémontrabilité…


Objectivité et subjectivité de la croyance


Peut-être est-ce le moment d’avancer une première définition de la croyance. Pour moi, une croyance se définit par deux facettes complémentaires. L’une est objective et l’autre subjective. Subjectivement (c’est-à-dire en ce qui concerne l’attitude psychique du sujet qui affirme cette croyance), une croyance se définit par une force d’assertion : c’est-à-dire la force avec laquelle le sujet affirme sa conviction. Et derrière cette conviction, allant parfois jusqu’au dogmatisme (je refuse d’envisager autre chose que l’objet de ma croyance), se cache bien souvent une charge émotionnelle immense, qui suffit à révéler la puissance de la conviction, de la certitude subjective possédée par le sujet qui affirme. Il suffit d’observer la colère qui peut naître d’un conflit entre croyances, pour commencer à comprendre l’ampleur du besoin qui est protégé par l’affirmation d’une croyance.


Venons-en à l’aspect objectif d’une croyance, c’est-à-dire sa connexion avec un monde d’objets, de faits, ce que l’on nomme aussi la « réalité ». De ce point de vue, la croyance se définit traditionnellement comme une affirmation n’ayant pas une connexion démontrable avec la réalité, avec cet ensemble de faits qui donne à une affirmation son objectivité. C’est pour cette raison que l’on dit souvent qu’une croyance est subjective : elle ne possède pas, pensons-nous, l’objectivité d’une connaissance scientifique, établie démonstrativement ou expérimentalement. Remarquons juste pour l’instant, sans entrer encore dans l’analyse détaillée, l’aspect paradoxal de cette définition qui repose sur l'idée qu'il existerait des "faits", bien connus de tous, et entièrement indépendants des réseaux linguistiques dans lesquels on les débusque bien souvent ; entièrement indépendants même des consciences dans lesquels ils se dévoilent originellement. Commençons par accepter cette « croyance » en l’existence d’une réalité, fondement de toute vérité possible.


La question est simple : en quoi l’affirmation que Dieu existe serait plus difficile à démontrer (c’est-à-dire à relier à cette réalité objective) que l’affirmation contraire, à savoir que Dieu n’existe pas ? En réalité, si je puis m’exprimer ainsi, les deux affirmations sont aussi indémontrables l’une que l’autre : elles sont donc deux croyances. L’athéisme est une croyance, tout comme son contraire ; et il ne semble plus aussi pertinent de diviser le monde en deux catégories (croyants et non-croyants), si on accepte que dans les deux cas, il y a eu un choix d’effectué. Ce choix ne concerne pas le fait de croire ou de ne pas croire, mais le choix de ce dans quoi nous voulons placer notre croyance, notre conviction (par exemple ici l’existence ou la non existence de Dieu). Et ce choix, quel qu’il soit, revêt bien souvent le vêtement de la conviction, cette certitude subjective qui rend le dialogue si délicat. Entre croyant et incroyant, qui démontre le plus de conviction ? Qui est le plus croyant ? Question fondamentalement épineuse….


Le scepticisme est-il là où l’on croit ?


Existe-t-il alors une position neutre, qui ne prendrait pas la couleur de la croyance ? La position médiane (si elle existe), consisterait à affirmer que l’on ne peut pas se prononcer sur la question : c’est ce que l’on nomme l’agnosticisme (du grec « gnoséo » et du privatif a- : je ne connais pas). Imaginons quelques instants la possibilité de l’existence d’une telle position psychologique, et surtout la possibilité de sa sérénité dans l’esprit d’une personne. Ce serait là que l’on trouverait le vrai scepticisme, et non dans la position de « l’incroyant », qui s’affirme sceptique parce que sa propre conviction ne va pas dans le sens de celle qu’il remet en question.


Si l’on accepte mon postulat pragmatique (dont j’essaierai de montrer l’utilité dans un autre article), on peut considérer que cette absence de positionnement, qui caractérise le scepticisme, provient fondamentalement d’une absence d’intérêt pour la question. En d’autres termes, le sujet sceptique – vraiment sceptique je veux dire, et non pas incroyant – n’a pas besoin de se positionner sur la question. Sa croyance, qu’elle prenne l’une ou l’autre des directions proposées, ne satisfera pas un besoin inassouvi en lui : elle est donc profondément inutile.


Un tel positionnement est-il possible, et s’il l’est, est-il durable dans le temps? Peut-être. La question n’a pas grand intérêt pour l’instant. Ce qui est intéressant ici selon moi, c’est de montrer qu’en dehors de cette position médiane, théoriquement envisageable, toutes les autres positions sont des formes de croyances, plus ou moins intenses dans la force de conviction qu’elles développent. Imaginons un curseur, allant de -10 (la profonde incroyance : Dieu n’existe pas ! ) à +10 (la croyance profonde en l’existence de Dieu), en passant par 0, siège de l’agnosticisme. La courbe correspondant à l’intensité de la croyance ressemblerait fort à la parabole de x² en algèbre : la force de la conviction est d’autant plus grande que l’on s’éloigne de la position médiane.











En d’autres termes, l’intensité du besoin de croire de l’athée – celui qui choisit de croire que Dieu n’existe pas – est aussi forte que celle du croyant, du religieux, de l’intégriste. Il y a un intégrisme athée, selon moi, au moins aussi dangereux que l’intégrisme religieux, dans ses effets sur l’individu, sur son entourage, parfois sur un groupe social plus vaste. Et pourquoi est-elle aussi dangereuse, cette position psychologique ? Parce que derrière l’intensité de la croyance, hurle un besoin non assouvi. L’excessivité du comportement concret va bien souvent correspondre à l’intensité de la conviction élaborée par l’individu, elle-même conséquence de l’intensité de la souffrance liée à l’insatisfaction du besoin.


Notre positionnement, dans la courbe parabolique de nos croyances, dépend donc en premier lieu de l’urgence dans laquelle nous sommes par rapport à la satisfaction d’un besoin : tel est le postulat initial de ma pratique philothérapique.


Je suis tout à fait conscient qu’il s’agit, en soi, d’une croyance. Donc de la réponse à un besoin, dont l’intensité est proportionnel à la puissance de conviction que je place dans cette affirmation. Autrement dit, je ne place pas ma position philosophique au dessus de son objet la croyance ; mais à l’intérieur de celle-ci. Nous ne pouvons pas sortir de nos croyances : nous ne pouvons que nous situer à l’intérieur de celles-ci. Cela n’est pas en soi un problème, si je parviens à comprendre quel est le besoin qui engendre en moi telle ou telle croyance. Cela pourrait faire l’objet d’un article à part entière. Mais on peut dès à présent en dessiner les lignes principales.


Analyser notre système de croyances


Revenons au point de départ de cet article : nous baignons tous dans un univers de croyances, chacune étant une réponse à un besoin bien spécifique. Il serait illusoire de vouloir analyser chaque croyance individuellement, pour trouver le besoin correspondant. Nous sommes des êtres de besoin, et nous sommes aussi des constructions temporelles possédant de multiples étages, des galeries, des ascenseurs, des passages secrets… Chacun de nos besoin est imbriqués dans une somme impressionnante de relations à d’autres besoins, de telle manière qu’il est tout à fait impossible d’en isoler un pour l’étudier séparément. C’est comme si l’on voulait disséquer un animal pour comprendre le fonctionnement de l’un de ses organes, sans voir que l’on ne comprendra que le centième (au mieux!) de sa fonction, si on ne le relie pas à l’ensemble des autres organes du corps.


L’an-alyse (étymologiquement : ce qui découpe, qui sépare) est certes un premier pas dans la com-préhension (le fait de prendre ensemble plusieurs choses), mais elle ne peut en être l’aboutissement. La syn-thèse (le fait de voir l’ensemble) ne pourra se faire que si l’on reconstruit le système que l’on a tenté de déconstruire par l’analyse. Encore n’aurons-nous qu’une vision partielle du processus, une sorte de construction qui tente de ressembler à la vie, sans la posséder pour autant. Un peu comme un mécanisme qui tente d’imiter un organisme naturel (ce qui passionne actuellement le domaine des biotechnologies) : nécessairement grossier et réducteur, il peut tout de même s’avérer fonctionnel. Nous pourrons alors éclairer certaines zones d’ombre qui, sans cela, resteraient cachées et inconnues. Tel est l’objet d’une séance philothérapique, selon moi.


Commençons donc par rendre visible nos croyances, souvent profondément cachées dans l’ombre. Commençons à les analyser, à la lumière de la conscience, afin de voir si nous sommes confortables dans ces croyances. Cherchons quel est le réseau de besoins impliqués dans telle ou telle affirmation, demandons-nous : « qu’est-ce que nous ne pourrons plus affirmer, faire, ressentir, si l’on remet en doute telle ou telle croyance ? » Cherchons l’utilité de nos croyances. Et décidons, en conscience, de faire à nouveau le choix de la croyance, ou au contraire de déplacer notre conviction, de choisir un autre habit, plus confortable, plus ample peut-être.


Vouloir être nu, sans habits, sans croyances réconfortantes et nourrissantes, cela serait à la fois illusoire et dangereux, dans l’état de conscience dans lequel nous sommes actuellement. Idéalement, on pourrait comparer cet état à celui d’un être « éveillé » ou encore « illuminé », qui se déplace dans la réalité comme dans le jeu qu’il aurait lui-même créé. Il y aurait certes un bénéfice immense à procéder ainsi, et je crois pour ma part que l’affirmation n’est pas tout à fait vide de sens. Mais c’est encore une croyance, que j’ai choisi d’adopter, car elle m’aide à avancer sur mon propre chemin, ici et maintenant. Et ici et maintenant, je ne peux avancer nu. Je n’ai pas la force mentale et physique de m’extraire de mon tissu de besoins naturels, et je crois que je n’en ai pas l’envie. Je suis un être humain dans un corps, un être de besoins ; peut-être même ai-je fais le choix de l’aventure de l’incarnation pour vivre tout ce qui m’est offert par cette expérience. Peut-être, ou pas. Il dépend de moi de croire, ou non, à chacun des énoncés que je viens de formuler. Il dépend de moi de croire, ou non, à une infinité d’autres énoncés, dont certains que je n’imagine même pas. Que l’on ne se méprenne cependant pas sur ce que j’affirme : ne pas croire à l’un de ces énoncés ne revient pas à ne pas croire du tout, mais juste à croire à un autre énoncé, incompatible avec le premier. Je ne peux pas ne pas croire, semble-t-il ; je ne peux que croire à quelque chose ou à autre chose…


Chaque croyance est un choix


Chaque croyance est donc un choix, un positionnement individuel et subjectif, et je porte une responsabilité dans chacun des choix que j’ai fait, dans chacune des croyances que j’habite pour un temps. Cela veut-il dire que j’ai toujours choisi, en pleine conscience, d’investir telle ou telle croyance ? Bien sûr que non : la plus grande partie de mes choix sont effectués dans une sorte d’opacité dont je peux certes sortir théoriquement, mais difficilement. Cette opacité est parfois protégée par une multiplicité d’autres choix, d’autres croyances, d’autres convictions. Et la raison est simple : la remise en question de certains des choix que j’ai fait pourrait représenter un danger pour tout l’édifice que j’ai construit, et que je nomme « personnalité ». Enlevons l’un des piliers de soutien, par exemple, et la tour vacille, s’effondre bientôt peut-être. Le choix n’est peut-être pas aussi libre qu’il pourrait l’être, si je l’avais fait en pleine conscience, après moult hésitations, réflexions et considérations. Mais est-ce même possible ? C’est un peu comme la première bouffée d’oxygène que j’ai pris à la naissance : certes dans l’absolu j’avais le choix de respirer ou non ; mais avais-je vraiment le temps d’y réfléchir ? Il a fallu faire un choix, quel que soit ce choix ; et il n’est plus d’actualité maintenant de le suspendre dans un scepticisme dangereux. Pourquoi alors devrai-je mettre de la lumière sur ce choix nécessaire ?

Prenons un exemple concret, afin de répondre à cette question. Nous disions un peu plus haut que la notion-même d’objectivité (certaines croyances semblent plus objectives que d’autres, c’est-à-dire qu’elles collent mieux aux faits objectifs, réels, que d’autres) repose sur une croyance fondamentalement inquestionnée : l’existence de faits objectifs. Il existerait des faits, des événements qui se produisent dans le monde, indépendemment de tout observateur, de toute perception, de toute interprétation subjective. La réalité existerait, bien avant d’être perçue par un sujet ; et elle serait la base à partir de laquelle se construisent nos perceptions. Cette croyance – « il existe une réalité en dehors de moi, qui ne dépend pas de moi, et dans laquelle je m’inscris comme individu » – est tout aussi indémontrable que la croyance qui lui serait totalement opposée : « il n’existe aucune réalité indépendante de moi, car j’ai créé tout ce que je vois autour de moi, tout ce que je vis ».


Essayez, pour le jeu (si toutefois vous trouvez cela plaisant, sinon renoncez immédiatement, cela déstabilise trop rapidement votre édifice), d’argumenter la position normative : l’existence d’une réalité indépendante de vous. Essayez de mettre un peu de lumière sur les croyances qui sont impliquées dans l’affirmation de celle-ci. Voyez tout ce que cela remet en question, si l’on commence à douter de cette première proposition. Enfin, observez la vie qui pourrait être la vôtre, concrètement, dans la matière, si vous abandonniez cette simple proposition : « il existe une réalité objective dans laquelle je m’inscris comme individu existant ». Vous êtes au cœur du problème.


Pourquoi, alors faisons nous le choix constant de croire en cette proposition profondément indémontrable, à savoir qu’il existe une réalité ? Tout simplement parce qu’autrement la vie serait bien plus compliquée pour nous. Voire impossible. Rappelons-nous, pour l’exemple, de la difficulté que rencontre Mal, l’épouse de Cobb dans le film « Inception », à continuer à vivre jour après jour, ne sachant plus si elle n’est pas en train de rêver sa vie… Mettre fin à ses jours pourrait lui permettre de se réveiller, et la réalité qu’elle espère retrouver lui semble bien plus intéressante que ce qu’elle imagine de plus en plus n’être qu’un rêve fade. Lorsque la croyance que la vie n’est qu’un rêve l’emporte sur son opposée, Mal passe à l’acte et se suicide, au grand désespoir de son mari, Cobb.

Or ce doute existentiel profond est bien plus présent, dans la subjectivité individuelle, que l’on ne voudrait s’en apercevoir. Ne nous sommes pas tous déjà demandé, durant un moment de doute, si notre existence entière n’était pas un rêve, ou une sorte d’immense jeu, dans lequel nous ne sommes qu’un pantin ? Poussé à son paroxysme psychotique, ce questionnement devient une forme de paranoïa dont on ne ressortira pas indemne, si jamais on parvient à s’en sortir. Mettons nous quelques instants « dans la peau » d’une personne qui ne veut plus faire le choix de croire qu’il existe une réalité indépendante de lui. Voire qui croit exactement le contraire. D’une manière ou d’une autre, le fil de sa vie est menacé par cette croyance, car pour désirer vivre, pour désirer continuer cette aventure extraordinaire qu’est la vie, il faut sans doute se laisser prendre au jeu et s’engager pleinement dans la partie. Quitte à l’oublier…


Ce que l’on nomme « instinct de survie » ne serait-il pas un choix que l’on a fait par avance, et que l’on refait en permanence, bien qu’inconsciemment ? Le choix de préférer continuer l’aventure le plus longtemps possible, parce que c’est pour cela que l’on a signé, déjà, hier ? Ici encore nous sommes dans la croyance, profondément indémontrable. Et derrière cette croyance, en soutien, il y en a encore une autre, ou plutôt une infinité d’autres. Pourquoi choisissons-nous la vie plutôt que l’inverse ? Parce que nous sommes programmés pour cela, que c’est dans notre code génétique ? Mais quel est la raison d’être de ce code ? Ou alors est-ce parce que nous avons choisi de nous incarner pour vivre une expérience ? Mais quelle est la raison d’être de ce choix ? Ou, enfin, est-ce parce que Dieu ne veut pas que sa création s’auto-détruise ? Et pourquoi ne veut-il pas cela ? Parce que, parce que, parce que… L’interrogation existentielle est vertigineuse, dès que l’on soulève le voile opaque de l’évidence.


Conclusion : être sceptique est-il une solution ?


Deux choses ressortent au final de cette analyse. En premier lieu, comme le disait déjà Sartre, choisir de ne pas choisir est impossible. Nous sommes condamnés à être libre, c’est-à-dire à choisir à chaque instant qui nous voulons être, en quoi nous voulons croire. En second lieu, choisir est fondamentalement important, même si choisir est aussi fondamentalement angoissant, oppressant. Et le scepticisme ressemble souvent à une fuite plutôt qu’à un choix engagé : il ressemble à la dé-pression de celui qui ne supporte plus l’op-pression.


En premier lieu, choisir de ne pas choisir est impossible : car même si l’on suspend son jugement, théoriquement, pour jouer par exemple, le choix est déjà fait en dessous du niveau conscient. Je peux, par exemple, choisir de suspendre mon jugement sur l’existence d’une réalité indépendante de moi. Mais tous mes actes, minute après minute, montrerons le contraire : j’ai choisi de croire en l’existence d’une réalité. Autrement, comment pourrais-je écrire, parler, manger, enfin faire tout qui semble nécessaire à la continuation de la vie en moi ? Je suis comme attiré comme un aimant par cette croyance, porté à revenir à elle à chaque instant, quand je quitte le domaine cotonneux de mes pérégrinations mentales, et que je rentre dans mon corps. Et si je choisis vraiment de faire le choix inverse, je ne peux plus faire tout ce que je fais quotidiennement pour me maintenir en vie, pour ne pas me mettre en danger. Mon choix est donc visible, immédiatement, par les actions qui en sont la conséquence ! Mon choix n’est jamais simplement théorique, désintéressé : il est pratique, actionnel, et le cours de ma vie en dépend. C’est peut-être ça qui rend le choix oppressant, ce qui est le second point de ma conclusion.


La suspension du jugement, ce que l’on nomme « scepticisme » - ou « agnosticisme » dans le domaine de la religion – est donc une attitude seulement théorique, car elle ne peut être prolongée très longtemps. J’aime comparer cet état de suspension du jugement à la dépression dans laquelle je tombe lorsque je n’ai plus l’énergie d’avancer dans la vie, à l’occasion d’une souffrance insupportable, ou d’un deuil qui me semble impossible à faire. La dépression, selon moi, est salutaire en ce qu’elle permet de suspendre toutes les activités que je faisais quotidiennement, et ainsi de faire une sorte de bilan, susceptible de créer par la suite un état d’équilibre supérieur à celui que j’ai quitté en entrant en dépression. Mais ce n’est qu’une théorie, car si je restais longtemps dans cet état de dépression, cet état de suspension entre deux mondes (celui de la vie et celui de la mort), je me mettrais en danger moi-même. La suspension du jugement, de la même manière, ne peux qu’être provisoire, thérapeutique – comme la dépression.


Au final, c’est bien dans le bain de mes croyances – anciennes ou nouvelles – qu’il me faudra replonger. Pour que de nouveau la vie émerge en moi, et que je me fraye un chemin, dans cet océan de croyances inextricablement liées et solidaires. Mon propre chemin, celui qui me convient, dans lequel je me sens confortable. Mon propre univers de croyances, conscient, assumé, et élastique. Élastique si je suis capable de conserver l’humilité et la présence d’esprit de ne pas trop m’identifier à mes croyances, mais de les considérer avec le sourire bienveillant du créateur pour sa marionnette. Ne pas laisser ma marionnette me manipuler, mes croyances me posséder…


...car se serait tout de même un comble !

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