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  • patricksorrel

Un degré cinq, le roman : Chapitre 2.

"Le journal de John"



- Note du 6 mai 1963, 15 h 15

Ils étaient cinq ce jour-là. Tous morts. Sans même que je puisse savoir pourquoi. Je les ai tous tués, de sang-froid, l’un après l’autre. Je le sais maintenant ; mais il a fallu ces dix longues années qui me séparent de cette terrible journée de 1953, pour comprendre ce que j’avais fait. Pas comme on capte un théorème, une leçon ou un cours à l’université. Pas même comme on saisit, dans une intuition géniale, toute une partie d’un problème théorique, qui nous échappait jusqu’à présent. Je connais trop bien ces éclairs de génie pour savoir que, non, ce n’est pas ça qui m’est tombé dessus la nuit dernière. Non, cette nuit c’était bien plus profond, et en même temps bien plus cruel, bien plus horrible que ça. Je n’ai pas pu faire autrement que de comprendre, en réalité. Dans mon corps, dans ma chair, dans ma peau, j’ai com-pris ce que j’avais fait. Ils me l’ont fait savoir, nul doute là-dessus. Il a fallu… « ça ». Comment ai-je pu être si bête, si aveugle, durant toutes ces années, pour ne pas saisir cela ? Aurais-je eu à le vivre, si j’avais été moins obtus ?

Cette nuit, John est mort, lui aussi. Ou plutôt, c’est tout un pan de l’identité de John qui s’est effondré sur lui-même, comme un château de cartes soufflé par un espiègle enfant. Il ne me reste plus qu’à tenter de me reconstruire, maintenant. Construire un nouveau château, peut-être. Il sera moins solide que le précédent, c’est certain. Plus vulnérable, plus sujet à l’ébranlement des vents et marées. Mais plus humain aussi. Et c’est tant mieux. Le mensonge de John ne pouvait plus durer, en vérité.


Mais qui était ce « John » ?


John était un scientifique reconnu, renommé, presque… célèbre. A la pointe de la recherche scientifique sur le cerveau des dauphins. Il faut dire que John était un fonceur : il avait cet enthousiasme que donne souvent la jeunesse, et que garde rarement la maturité. Cette sorte de témérité, doublée d’un brin d’inconscience, qui ressemble tant au courage, de l’extérieur. Et qui fait terriblement envie, alors qu’elle n’est que de l’innocence et de la naïveté, traversant, intacte, les épreuves de la vie. John, il avait su la conserver, cette soif insatiable de savoir, de découvertes, de connaissances, cette soif perpétuelle. Il avait testé, sur sa propre personne, tout ce qu’il faisait endurer à ses patients, humains ou animaux, pour la gloire de la science. Tout, sauf la trépanation, dont on sait bien que l’on ne revient que rarement indemne, il est vrai. Mais, oui, il était allé loin, tout de même. Jusqu’à se faire enfoncer une pointe dans le crâne, d’un coup sec de marteau, pour y planter la précieuse électrode, qu’il avait taillée sur mesure, pour aller tester telle ou telle zone de son propre cerveau. « Arriverai-je à faire que ma jambe se soulève d’une impulsion électrique ? Et mon bras ? Ou mon sexe, peut-être ? »...

Vous le voyez, John était quand même un peu téméraire. L’effarant, dans tout cela, c’est que jusqu’à présent, la chance lui avait plutôt souri. En effet, il pouvait se targuer d’un certain nombre de découvertes majeures, dans l’univers scientifico-technique dans lequel il baignait. N’était-ce pas lui qui avait inventé le tout premier manomètre électrique, pour mesurer la pression sanguine ? Ou encore ce fameux caisson d’isolation sensorielle, qu’il avait maintes et maintes fois testé sur lui-même ?

Oui, mais à quel prix, cette témérité ? N’était-ce pas en y laissant des plumes, des bouts d’âme, un bout par-ci, un bout par-là, sans vraiment s’en rendre compte ? Sans vouloir s’en rendre compte ! Cinq bouts d’âmes perdus, par exemple, en une seule nuit. C’était le 5 mai 1955. Non pas seulement les âmes des malheureux objets vivants de son expérimentation, non. Ses propres bouts d’âme à lui, pourtant si précieux, si utiles… Cinq parts de lui se sont envolées cette nuit-là !


Comment se rend-on compte que l’on perd un bout d’âme ? Ce n’est pourtant pas matériel, l’âme ! Et puis, en bon scientifique, on peut tout de même, amplement, remettre en question l’existence même de ce mythe, de ce bout de tissu flottant entre terre et ciel comme un cerf-volant qui aurait perdu son maître… Surtout quand on a fait de la taille du cerveau le seul moyen d’avoir une preuve de l’intelligence ; surtout quand on a fait du cerveau l’objet principal de sa recherche scientifique, en bon neurologue… Alors, la conscience fermement attachée au cerveau, seul objet concret donc réel, John avait continué, malgré les signes, malgré les menaces de plus en plus pressantes, malgré les accidents de la vie, même. Il avait continué à foncer, puisque c’était la seule chose qu’il savait encore faire. Vous avez un problème ? Trouvez une solution dans la matière ! Cela vous a créé un problème plus terrible encore ? Mais, Bon Dieu – si toutefois il existait – ne pouvez-vous pas trouver une solution plus fine, plus rationnelle, plus… smart ?

Mais on ne fonce jamais bien loin, en réalité. C’est ce que j’ai compris cette nuit, dont il m’a fallu traverser absolument chaque moment, chaque infime instant ; comme un supplice infiniment renouvelé. Je crois aujourd’hui que plus on fonce vite, plus on cherche à s’éloigner de ce qui, pourtant, nous poursuit, et plus vite on sera rattrapé. Il faudrait y mettre de la subtilité, avancer masqué, faire semblant de comprendre, tout en continuant à aller de l’avant. Tricher, quoi ! Certes, on serait tout de même rattrapé un jour. Mais peut-être qu’au final on serait allé plus loin ainsi, plutôt qu’en cherchant à brûler la chandelle par les deux bouts et avancer le plus possible avant que l’évidence ne nous rattrape au poteau.

Voyez vous-même comme les réflexes sont tenaces ! Comme je cherche, maintenant encore, à repousser le moment où il me faudra bien vous dire ce qui m’a traversé, cette nuit. C’est parce que j’ai peur en réalité. Peur que les mots ne réveillent la bête, celle qui s’est assoupie après m’avoir déchiré les tripes, des heures durant. Peur que le souvenir reprenne vie en moi, se taille à nouveau un corps, peur que je doive, une nouvelle fois, vivre l’insoutenable. Une fois de trop ! Et pourtant, chacune des flèches qui m’a traversé a été… de trop. Serais-je capable d’en supporter encore la moitié d’une ? Rien n’est moins certain. Il faut que je guérisse, que je me reconstitue un corps, une armure. Le temps aidant…


Ok, j’y vais.


Comme je l’ai écrit, nous sommes aujourd’hui le 6 mai 1963, et il est maintenant 16 h 25. Dix ans, jour pour jour – plus une nuit – que je les ai tués. Évidemment, je n’étais pas, hier soir, dans l’esprit de fêter l’anniversaire d’un événement que j’avais soigneusement recouvert d’une bonne couche d’oubli nonchalant. Et puis cela fait dix ans aussi, ou presque, que j’ai déposé le brevet de mon célèbre caisson d’isolation. Tant d’années à explorer ses possibilités infinies, à m’explorer à travers lui... Tant d’années à chercher à comprendre mes propres programmes, à fouiller le disque dur « de l’intérieur », et à tenter de mettre en place des métaprogrammes performants… Dix ans de voyages intérieurs, de doutes, de sublimes révélations, et de doutes encore… Il a fallu tout ce temps, semble-t-il, pour en arriver là.


- 20 heures, hier soir.


Comme à mon habitude, je m’installe confortablement dans le caisson, pour un voyage d’une heure. Sans musique, alors que, dernièrement, je l’ai pourtant doté de hauts parleurs, pour tester les effets du son sur mon état de conscience. Non, je préfère tellement ce silence, d’une profondeur infinie, qui s’installe en moi lorsque je referme le caisson... Une sorte de bulle ovoïde plongée dans l’obscurité, à moitié remplie d’une eau chauffée à la température de mon corps, et dotée d’une concentration de chlorure de magnésium qui assure une flottaison optimale, sans avoir à faire le moindre geste. Il faut dire que j’en étais assez fier ! Comme d’habitude, je m’allonge sur le tapis d’eau salée, laissant mon corps se détendre et perdre progressivement ses repères sensoriels : la vue tout d’abord, tant le noir est intense dans le caisson ; puis l’ouïe, l’odorat, jusqu’au toucher, puisque mon corps ne rencontre plus aucun obstacle matériel, aucune surface qui pourrait transmettre des informations à ma peau. Comme d’habitude, je me sens couler dans une sorte de spirale descendante d’intériorisation : chaque cercle me rapprochant un peu plus du point infinitésimal qui compose mon essence, mon être profond. Après les centaines de voyages en privation sensorielle que j’ai effectués, ce n’est plus le folklore des hallucinations visuelles en tous genres que je cherche – si je les ai déjà cherchées réellement –, c’est plutôt le dépouillement d’un rapport à soi qui fait l’économie des différentes couches de fard social que l’on dépose sans trop s’en rendre compte, et qui sautent une à une sous l’effet du caisson. Être seul face à soi-même, dans sa nudité, sans aucune stimulation sensorielle, cela peut être effrayant à première vue. C’est pourtant cela, et cela seul, que je cherche.

- 20 h 05, à vue d’œil.


Même dans la cécité, je garde normalement une image très précise du temps. A ma surprise, ce sont des souvenirs vieux de dix ans qui remontent à la surface de ma conscience. Une époque si enthousiasmante ! J’avais été chargé d’étudier le cerveau de jeunes dauphins qui avaient été gentiment mis à ma disposition par le parc aquatique de la ville de Marineland, en Floride. En substance, il n’y avait rien de bien compliqué, au niveau chirurgical, pour le jeune neurologue talentueux que j’étais. Il s’agissait d’endormir l’animal, de lui ouvrir la calotte crânienne, d’insérer des électrodes à des endroits précis du cerveau, et de réveiller la bête pour observer ses réactions aux impulsions électriques. Une opération maintes fois réalisée sur divers mammifères, des rats, des primates ; mais jamais encore sur des dauphins !


- 20 h 10, à peu près.


Une opération techniquement aisée ? Pourquoi, alors, suis-je tout à coup envahi par une forme de stress que je ne me connais pas habituellement ? Est-ce parce que je n’ai encore jamais ouvert de dauphin... vivant ? Des cadavres, j’en ai disséqué un bon nombre, déjà, mais jamais encore je n’ai eu l’opportunité d’étudier un dauphin vivant. Non, ce ne peut pas être cela. Je sens bien que la peur qui m’envahit ne m’est pas familière. Je crois même pouvoir dire qu’elle n’a jamais encore habité mon corps. Il s’agit d’une peur viscérale, entière, effroyable, comme jamais je n’en ai eu. Cette terreur, à la réflexion, ne ressemble en rien à une émotion humaine, telle que j’ai pu déjà en vivre. Elle est totale. Elle accapare tout mon système nerveux, tout mon réseau sensoriel ; elle a un goût particulier, elle a une odeur, une couleur, elle bourdonne aussi dans mes oreilles. Cette peur ne paralyse pas mes perceptions ; au contraire elle trace des ponts entre mes différents canaux sensoriels, elle me réunifie en quelque sorte : elle me condense. Elle n’excite pas seulement mon cœur, qui s’agite comme s’il pouvait à lui seul stopper le processus ; non, c’est chacune de mes cellules qui est embarquée dans cette danse macabre, une sorte de tragédie dont je semble pressentir le dénouement. Non pas en tant que John, non. Je ne suis plus John, à cet instant, je le comprends maintenant. Je suis le dauphin que John est en train d’endormir !

Je peux sentir la paroi glacée qui enserre mon corps et empêche tout mouvement. Je peux sentir les harnais de cuir qui agressent ma peau ultrasensible. Je peux sentir le poids de mes organes internes, sous la pression atmosphérique, puisque l’on m’a suspendu dans les airs pour l’opération. Je dois forcer ma respiration pour ne pas m’étouffer sous l’effet de mon propre poids : je peux sentir l’effort que représente chaque nouvelle bouffée d’air, arrachée à la mort. Je peux sentir la détermination et l’assurance de mes bourreaux, sans leur en vouloir le moins du monde, non. Ils ne savent pas encore. C’est fou ce qui m’arrive ! Je suis bel et bien John qui analyse, John qui flotte au fond de son caisson de solitude ; et pourtant je suis aussi ce dauphin qui sent, ce dauphin suspendu dans un caisson dont la solitude est infiniment plus palpable que celle de John l’analyste. Et je sens. Je suis traversé de sensations pures, brutales, totales.


- 20 h 20, ou peut-être plus.


Je sens que le produit anesthésiant coule maintenant dans mes veines ; je sens que les couleurs du monde deviennent pastel, se fondent dans un camaïeu qui s’obscurcit rapidement… Je sens mon cœur qui se débat pour continuer quelques instants encore à alimenter la machine, alors que je prends peut-être ma dernière inspiration ; je sens ma propre chair qui écrase mes poumons au fur et à mesure que mes muscles se relâchent… Je sens, je SAIS ce qu’ils ne savent pas, ceux qui respirent machinalement, le plus souvent sans y songer, sans s’en rendre compte. Ils ne savent pas ce que je sais, de manière innée. Si je ne vais pas chercher mon air, dans un élan volontaire, c’est vers la mort que je vais. Nul réflexe respiratoire, nulle souffrance intolérable ne me poussera à inspirer à nouveau. Je suis responsable de ma respiration, de jour comme de nuit, dormant seulement à moitié, afin de continuer à respirer consciemment.

Je ne veux pas mourir ! Je sens la bataille qui fait rage en moi, la bataille entre l’élan de vie et l’élan de torpeur qui m’envahit … La nuit qui gagne du terrain, petit à petit… L’asphyxie qui se fait sentir plus violemment, les muscles qui se tétanisent maintenant, les poumons qui se condensent comme deux raisins secs, comme s’ils cherchaient la plus petite particule d’oxygène encore disponible, la plus petite étincelle de vie... Je sens que l’en-vie de respirer se fait plus discrète, plus ténue… Plus…


Et puis tout à coup je sens que je prends de la distance par rapport à ce corps qui a arrêté de respirer. Je sens la souffrance s’éloigner, avec elle je sens l’élan de vie s’amenuiser encore un peu plus. Je ne suis plus dans ce corps que j’ai contribué à tuer, moi, John. Comme je sens partir la conscience qui habitait ce corps, maintenant inerte, je reviens petit à petit vers l’exclusivité qui m’est habituelle, je reviens habiter John, seulement John. Je sens que je ne suis pas autorisé à accompagner plus en avant la conscience que je quitte, et c’est mieux ainsi. Il va me falloir du temps pour intégrer ce que je viens de vivre, pour digérer ce que je viens d’éprouver. Je me sens… meurtri.


- Il est 21 heures peut-être. Je ne sais plus...


Mais voilà que je me sens habité à nouveau par une conscience qui ne m’est pas commune. Une conscience qui éprouve de la peur, la même peur que celle du dauphin que j’ai tué par ignorance. C’est le deuxième que l’on va chercher dans le delphinarium, et c’est en lui – ou lui en moi – que je me sens maintenant, à mon plus grand effroi ! Me va-t-il falloir vivre encore une fois l’agonie ? Une seule n’aura-t-elle pas suffi à l’enseignement ? Je concentre toute l’énergie mentale dont je suis capable, celle qui m’a permis de grandes choses déjà, au niveau scientifique, et je la tourne vers ma prière actuelle. « S’il te plaît, John, épargne-toi cette nouvelle épreuve, cette nouvelle mort. Tu as compris ce qu’il fallait comprendre : tu l’as compris dans ta chair ; nul besoin d’aller plus loin ! ».

Mais déjà, mes perceptions se précisent et s’interconnectent les unes aux autres, chaque canal sensoriel s’alliant à son complémentaire dans une synesthésie que jamais je n’avais connue dans ma vie d’humain. Je suis à nouveau dauphin, goûtant la couleur, voyant de manière sonore... Il n’y a pas de mot dans notre langue pour décrire la puissance et l’unité de ma perception. Alors je me mets à prier mon hôte – ou bien est-ce moi qui suis son hôte ? - « S’il te plaît, Dauphin, ne me fais pas revivre une seconde fois le supplice de ta propre mort ! Je me sens déjà si marqué dans ma chair, que je ne sais si mon corps supportera une seconde asphyxie ! »

Je sais bien, tout au fond de moi, la vacuité de cette prière. Car je suis dauphin, en même temps qu’humain, et je sens, dans mon propre corps – mais lequel est-ce ? – que je vais devoir mourir. Nulle échappatoire n’est possible, pour John comme pour le dauphin. Comme si nos deux existences, nos deux êtres étaient maintenant liés à la vie à la mort, le destin de l’un scellant celui de l’autre... Il faut donc se rendre à l’évidence, brutale et incontestable : John va mourir une seconde fois, blotti dans la chaleur utérine de son caisson d’isolation. Et il va mourir par l’effet de sa propre volonté : celle qui a présidé, dix ans en arrière, à la mort de ce dauphin qui le rattrape aujourd’hui.


Fin des tergiversations intellectuelles. Fin des prières et des tentatives de gagner du temps. C’est la sensation pure, unique et froide de l’agonie qui me rattrape maintenant. Je suis ce poumon oppressé, écrabouillé sous une masse de 200 kg, humide et convulsée. Je suis cette trachée, luttant avec l’énergie du désespoir pour permettre à ce mince filet d’air de passer la chape de béton qui l’enserre comme dans un étau. Je suis ce cœur, ce cœur qui bat pour son bourreau, qui bat d’amour pour l’humain qui le tue de son ignorance. Car oui, je peux sentir, au fond de mon supplice, ce qui me relie à celui qui me regarde m’asphyxier. Jamais je ne lui ferai de mal, je ne peux pas ! Jamais je ne lui voudrai de mal, car je sens dans tout mon corps l’énergie qui l’anime. Me comprendre ; il veut me comprendre ! Si je pouvais trouver un moyen de lui faire réaliser, en un éclair de génie, quel lien nous unit…

Mais voilà que la souffrance est telle que mon cœur donne des signes de détresse, des signes de fatigue face à une lutte perdue d’avance. John sait cela, lui qui a demandé que la dose de sédatif soit significativement diminuée, pensant qu’elle était seule responsable de la mort de mon frère dauphin. John, qui est encore là, caché dans un coin, sait cela. Et moi, qui suis suspendu à sa volonté, par un harnais d’acharnement, je sens que l’épuisement gagne ma propre volonté, ma propre détermination. Je m’étouffe sous le poids de mon effort désespéré et j’abandonne toujours un peu plus ce corps obstiné, ce corps qui veut continuer à vivre…

John s’affole, il me voit mourir devant lui, il crie, il donne des ordres, il s’agite en tous sens. Je sens un tuyau rugueux et agressif s’enfoncer sans ménagement dans ma gorge, entaillant au passage des petits bouts de muqueuse qui sonnent comme autant de piqûres insupportables. Je sens bien que je voudrais pouvoir le régurgiter, ce petit bout de plastique intrusif ; mais je n’ai plus de muscles maintenant, tous pris par l’asphyxie, tous remplis d’acide aigu, comme dissout par l’acide. Je sens cet air de machine qu’on envoie de force dans mes poumons ; je sens son odeur détestable, je sens la peur qui l’anime et le salit de l’intérieur. Ils ne veulent pas que je meure ! Ils font tout pour me sauver de leur action ! Alors, je réunis la quantité infinitésimale d’énergie de vie qui sommeille encore en moi et j’aspire cet air, je le respire, je tente de m’en nourrir. Ça brûle ! Ça brûle dans chaque cellule pénétrée par l’oxygène, ça brûle dans chaque partie de mon corps qui aspire à se remettre en marche, malgré la tétanie insoutenable.

Et je sens, je vois qu’ils reprennent espoir ; je vois que le lien, presque rompu, entre eux et moi se retisse, petit à petit. Je reprends espoir, moi aussi, par l’effet de ce lien empathique. Je suis redescendu dans l’eau salvatrice et ils desserrent l’étau de cuir qui me tenait suspendu. Je peux sentir à nouveau les miens qui me sondent, à l’autre bout du bassin, sachant à l’instant même où j’ai pénétré le liquide de vie que j’étais sérieusement mal en point. Alors, dans un dernier effort, dans la douleur insupportable de ce tuyau qui m’a mis à feu et à sang, je pousse le cri d’alerte ultime des dauphins. Un cri que nul ne peut ignorer – pas même l’humain – tellement il est déchirant de vérité pure. Un cri universel, un cri que tous mes frères et sœurs dauphins peuvent comprendre, quelle que soit leur espèce, leur langage, leur culture. Je crie, et je coule, incapable de faire l’effort nécessaire pour me maintenir proche de la surface, emporté par mon propre poids inerte.


Mais bientôt, je sens ce poids s’alléger, sous l’effet de la poussée folle de deux compagnons, je sens l’air âcre de la pièce qui crépite au contact de mon évent. Je suis à nouveau à la surface, maintenu avec fougue par mes congénères – quel soin ils prennent à me sauver, ces dauphins que jamais encore je n’ai rencontrés ! « Allez, ouvre ton évent et respire ! Respire tout ce que tu peux, prends ton air, bats-toi et vis ! » Voilà ce que j’entends se dire en moi, ce que j’entends hurler en moi. Est-ce ma voix, ou celles de mes frères et sœurs ? A moins que ce ne soit John, qui lui aussi hurle intérieurement, à ce moment précis ? Je ne sais plus, je ne suis plus capable de distinguer qui, de moi ou de l’autre, parle en moi à cet instant. Car je sens, je SAIS que je n’y parviendrai pas. A respirer. Tout est trop aiguë, trop acide, trop teinté de cet orange criard qui envahit toutes les autres couleurs, toutes les nuances, toute la subtilité de la vie. Je suis empoisonné tout entier, et c’est tout entier que je m’éteins à la vie, ici et maintenant. Fini. Vaincu.


Tout à coup, je me sens expulsé brutalement de ce corps agonisant, gisant dans l’eau à deux pas de moi. L’évidence ne laisse aucun doute en moi : je suis revenu dans le caisson, en John. Une expulsion qui sonne comme une interdiction, je ne saurais dire pourquoi, mais j’en suis sûr, totalement sûr. Il ne me reste plus que le poids de mes propres émotions, le poids de ce sentiment de culpabilité qui m’écrase à peu près autant que la chair de ce dauphin ; à cela près que je sens bien que je ne peux pas mourir de ce poids-ci. Pas aujourd’hui. D’abord, parce que l’heure n’est pas à l’apitoiement, non. Il faut agir, il faut réfléchir, il faut savoir quoi faire – tiens, c’est John du passé qui parle, là ! Trouver des solutions. Parce qu’il faut bien continuer, on ne peut pas tout abandonner comme ça, lâchement, surtout après deux morts. On ne peut pas les abandonner, eux. Il faut qu’on puisse se dire qu’ils n’auront pas servi à rien, que leur mort n’aura pas servi à rien ! Alors je vois John appeler ses collègues, donner des instructions, élaborer un plan pour la suite du combat. Et je me vois, à nouveau dans le caisson, m’agiter en tous sens pour éviter de vivre, dans mon corps d’humain, ce que j’ai vécu dans le corps de ce dauphin. Pourtant, je suis sidéré par ce que je viens de traverser, incapable de sortir de ma prison, ni même d’appeler au secours pour que l’on vienne mettre fin à mon supplice. Et tous ces John, tous ces personnages que je suis, s’entremêlent et semblent fusionner, créant une sorte de fondu-enchainé qui me donne la nausée, sans me laisser le loisir d’expulser ce qui me contamine de l’intérieur. Je suis en enfer ! Mon enfer…

Atteindre mon point Zéro… Atteindre cet état de néant pur qui m’a sauvé de l’horreur tant de fois déjà, quand je subissais les assauts de mes propres démons, durant les premières expériences dans le caisson… Il me faut maintenant atteindre le point Zéro pour me sauver des morts qui m’attendent encore sans nul doute ! Car je sais combien de dauphins sont morts cette nuit-là. Je sais combien de morts il me reste à vivre, si je dois traverser l’entièreté de cette nuit, ici, dans ma chair. Et je crois que je ne le supporterai pas. Atteindre le point Zéro, faire le vide en moi, comme me l’a enseigné mon maître en méditation Samatha, celui qui m’a sauvé la vie par ses enseignements… Réduire tout ce qui peut exister à ce point infinitésimal que je suis, et réduire encore ce point jusqu’à sa vérité ultime : la vacuité. Ce néant absolu, tant craint par ceux qui m’ont raconté, autrefois, leurs expériences proches de la mort ; je ne le crains pas, moi. Car je sais, comme une conviction intime – certainement partagée avec bon nombres de personnes plongées dans un désespoir sans fin – que parfois le néant est préférable à ce que l’on vit. Ce qui n’est pas est préférable à ce qui est. Parfois…


Soulagement… Je me sens déjà m’effacer, me rapetisser sous l’effet de mon propre oubli. Je sens les couleurs de la vie, les sons et les odeurs qui peuvent encore s’agiter en moi – comme les guignols dans le théâtre –, se mélanger et se confondre en un camaïeu de gris qui, lui-même, s’homogénéise doucement, tout doucement, vers le noir. Le point Zéro ! J’y vais avec cette assurance que m’ont procuré les centaines d’expériences passées dans le caisson. Je vais pouvoir... enfin… respirer !


Cette idée m’interpelle. « Respirer ?Alors que je suis en train de mettre en pause le mouvement même de la vie, le mouvement de respiration, qui va et vient entre inspiration et expiration ? L’apnée sensorielle que constitue le point Zéro serait-elle une respiration ? Non, l’apnée dans laquelle je plonge maintenant ne peut pas être une respiration : c’est bien plutôt l’arrêt du mouvement, l’arrêt de ce processus de tension et de relâchement indéfiniment reproduit. En vérité, je ne veux pas respirer, je ne veux pas vivre ce que j’ai à vivre : je veux juste que la souffrance s’arrête ; et avec elle la vie, la respiration vivante. Je préfère l’apnée inconsciente à l’asphyxie du dauphin ; je préfère la nuit noire du néant à la nuit rouge du sang de ce dauphin. Je suis un lâche ! Un lâche ! »


Trop tard. Cette simple réflexion a anéanti tout le processus m’emmenant sereinement vers le point Zéro. Je suis revenu dans ce corps, ici et maintenant. Ce corps qui se prépare à vivre à nouveau sa propre mort, ne sachant pas comment il s’en sortira – s’il s’en sort. Déjà, je peux sentir l’acuité de ma perception tactile s’affiner à un point que je n’ai jamais connu en tant que John. Déjà, je peux sentir l’ensemble de ma peau, cette interface infiniment mince entre mon intérieur et mon extérieur, se tendre et vibrer à l’unisson. Comme une myriade de cordes de violon qui seraient toutes interconnectées, de telle sorte que la vibration d’une corde, à un bout de l’instrument, ferait vibrer toutes les autres, dans un seul et unique mouvement symphonique. Je suis cette vibration, en réalité, et je vibre avec ce qui vibre dans ce corps de dauphin. Je sens les moindres aspérités de la sangle qui me scie les chairs pour m’extraire de l’eau protectrice. Je sens l’air humide et chaud qui pénètre les puits et les volcans qui parcourent ma surface. Et je sens la piqûre de la seringue, chargée du liquide mortifère, qui ouvre mes chairs et les sculpte en forme de siphon, prêtes à aspirer la mort.


Je crois que c’est à ce moment que j’ai commencé à paniquer à nouveau. « Sauve-toi, John ! Sors de ce corps, tout de suite, direction le point Zéro ! » Alors, je me vois courir, comme un soldat court jusqu’au bunker qui pourrait le protéger des rafales et des obus ennemis. Je me vois courir à nouveau vers le point Zéro, non plus avec douceur et sérénité, mais comme un forcené qui veut sauver sa peau d’humain ! Une peau pourtant si insensible, par rapport au dauphin que je quitte… C’est cela, justement, que je cherche présentement : l’insensibilité ! Je croyais que je n’avais pas peur de la mort – pas après tout ce que j’avais vécu. Mais ce n’est pas la mort que je crains, cette nuit : c’est bien pire que la mort. C’est la souffrance intolérable, interminable et incontrôlable qui précède la mort du dauphin. L’enfer pur. Alors je m’évanouis, comme un lâche, certes, mais comme un humain que je suis, avant toute chose. Je disparais dans le point Zéro…


Le point Zéro…


Le Point…


Le…


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