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  • patricksorrel

Epilogue du roman "Un degré Cinq"



Été 1993. Collioure, petit village à la frontière espagnole. La Côte Vermeille est baignée de soleil et de touristes, rayonnante de sourires et de crème solaire, débordante d’enthousiasme bronzé et de peau cramoisie-vermeille : donnant ainsi tout son sens à ce curieux endroit, où les dos humains sont plus rouges que les rochers... Debout à la proue d’un Zodiac filant sur la mer opale, plongé dans ses pensées, Éric se repasse des scènes de l’aventure de John, telle qu’elle lui a été contée. Quarante années se sont écoulées depuis la fameuse journée du 5 mai 1953 !

Toute cette histoire le laisse aussi rêveur que circonspect : une aventure qui sonne pour lui, de manière indistincte, comme une invitation et un avertissement. Quelque chose dont il faut entretenir la mémoire, peut-être pour ne pas avoir à reproduire les mêmes erreurs, les mêmes apories… Entrer en relation avec un dauphin, oui ! Mais pas un dauphin en cage, encore moins un dauphin honteusement capturé, arraché à la mer, à SA mère ! Un dauphin en liberté, un point, c’est tout ! Gagner sa confiance, petit à petit, dans son milieu naturel, ne pas chercher à le brusquer en l’approchant trop rapidement, le laisser venir… Vouloir le toucher, le caresser, le câliner ? Et quoi encore ? Ce serait dilapider des heures de patience et d’humble prière, des heures à tenter de montrer à notre alter ego que nous sommes comme lui, sur un pied d’égalité : curieux. Après tout, Dolphy n’a-t-elle pas pris l’initiative du contact, dès les premiers instants de leur rencontre, en venant sonder cet étrange bipède palmé encore un peu mal à l’aise dans un milieu qu’il ne fréquentait pas depuis si longtemps ?

C’était en mars 1992, Éric revenait à peine des eaux chaudes de Bunbury, en Australie, où il était allé à la rencontre des dauphins sauvages. Il lui avait fallu réunir toute sa motivation pour plonger dans l’eau glacée de la Méditerranée, emporté par son désir de voir de plus près ce dauphin ambassadeur dont on lui avait tant parlé. Dolphy, avait-on surnommé la delphine qui préférait visiblement la compagnie humaine à celle de ses congénères. Pourquoi agissait-elle ainsi ? Était-elle vraiment sauvage, exclue ou rejetée par sa tribu native, condamnée à la solitude d’une relation qui ne satisfaisait pas tous ses besoins, ou bien avait-elle été relâchée après une aventure telle que celle de Pamela ou de Sissy ? Éric voulait comprendre. Un an et demi plus tard, l’homme n’a toujours pas trouvé de réponse définitive à cette épineuse question. D’un côté, Dolphy est d’une telle familiarité avec les humains, elle aime tant se trémousser devant des plages entières en émoi, faisant la ola au passage de la star, qu’on pourrait soupçonner qu’elle a déjà connu le monde de la représentation scénique, et même qu’elle n’a pas l’intention de lâcher la scène ! Et puis il y a ces sauts spectaculaires, ou encore cette « marche arrière », qu’on n’a encore jamais vu faire chez un dauphin sauvage… Mais d’un autre côté, la fière refuse catégoriquement d’être nourrie par l’homme. Jamais elle ne saisira le poisson mort qui lui est jeté à la volée : elle préfère aller chasser le poisson vif à l’embranchement de l’estuaire voisin, là où il est encore tout frétillant de peur !

Mais ce n'est pas tout : il y a son sommeil… D’un côté elle a pris l’habitude de dormir sous un bateau, toujours le même, dans le port de Collioure, au lieu de tracer ces longues courbes à plusieurs, dans quelque calanque voisine, qui font le bonheur de ses frères et sœurs. Et d’un autre côté, elle n’a pas abandonné sa technique naturelle de sommeil dynamique, enseignée de génération en génération à l’état sauvage et malheureusement souvent perdue chez les dauphins en captivité : le cercle. Un œil fermé, vers l’intérieur, et un œil ouvert vers le danger potentiel, qui vient toujours de l’extérieur du cercle. Pas dans les bassins du Marineland, non : dans l'océan sauvage ! Dolphy : dauphin libre ou libéré ? Difficile de trancher : elle semble l’une et l’autre, ou plutôt… ni vraiment l’une, ni vraiment l’autre


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Les humains sont si fatigants, parfois ! Pourquoi mettent-ils autant de temps à comprendre qu’ils blessent la delphine quand ils tentent, une énième fois, de s’accrocher à sa nageoire ? Pourquoi mettent-ils autant d’énergie à vouloir l’emporter par la force, alors qu’ils ne peuvent que constater, par la fuite de leur objet d'admiration, qu’ils aboutissent au contraire de ce qu’ils souhaitent : entrer en relation ? À moins que ce ne soit cela qu’ils désirent : la faire fuir ? Mais non, pourtant, Dolphy en est certaine : leur énergie est assez simple à lire ! Beaucoup plus facile à sonder que celle des dauphins avec lesquels la malheureuse tente régulièrement d’entrer en contact. Visiblement, la delphine a passé trop de temps avec les humains ; à moins que son manque de compréhension et de tact, avec les siens, ne soit plus ancien, plus profondément ancré… Y a-t-il déjà eu une époque de compréhension mutuelle, une époque d’entente et d’intégration dans le clan des dauphins, pour la jeune extra-marine ? A-t-elle déjà été acceptée dans une bande, a-t-elle déjà reçu les enseignements nécessaires à son apprentissage social ? Dolphy ne s’en souvient pas. Ou alors, plus. Tout s’emmêle, dans son esprit, quand elle tente de faire renaître les souvenirs de sa prime enfance. Trop de personnages, pour une seule histoire. Trop de sensations différentes, trop de paysages, trop d’univers si particuliers, pour une si courte vie. À croire qu'elle a vécu plusieurs vies : il y a vraiment de quoi s’y perdre !

Une chose est certaine, parmi ce dédale de souvenirs mélangés aux inventions que la maligne aime se raconter : l’humain a toujours été là, jusque dans ses rêves. Surtout dans celui-ci, venant trop souvent troubler le semi sommeil de la dormeuse… Il y a ce blanc… ce blanc si total et si vide à la fois, si plein et si nu… Et puis il y a cet homme à l’énergie si ambiguë… Est-il là pour l’aider ou pour la tuer ? L’un… ou l’autre ? Ou les deux ? C’est à n’y rien comprendre… Dolphy sent confusément que ce rêve est différent d’un simple souvenir. C’est un peu comme s’il appartenait à un autre espace que le sien, un peu comme si plusieurs histoires venaient s’entremêler jusqu’à créer un nœud, oui un véritable nœud dans son esprit ! Ce qui est sûr, tout du moins, c’est que l’énergie de cet homme, l’énergie de l’humain en général l’attire et lui fait peur, de manière indistincte. Il y a comme un appel, mêlé d’un avertissement : « Méfie-toi de l’homme ! » Et Dolphy ne parvient pas à savoir pourquoi…


Et puis il y a eu cet homme. Éric. Jamais il n’a essayé de lui apprendre son prénom, par force répétition, non. Il n’en n’a pas l’envie, et la delphine n’a même pas eu besoin de lui demander son signe de reconnaissance, comme il est de coutume quand on rencontre quelqu’un que l’on ne connaît pas : elle l’a compris d’elle-même quand il le lance, rageur, à ses frères humains qu’il n’apprécie pas toujours. À croire qu’il est aussi peu doué avec les siens qu’elle avec ses propres congénères ! Alors, certes, ça ne part pas, chez lui aussi souvent que chez elle, en dispute, en morsure et en intimidation. Mais la delphine sent bien, chez son protecteur, l’énergie de colère monter en flèche, quand un humain ose s’approcher de sa protégée de manière trop brutale. Oui, il la protège ! C’est si bon de se sentir ainsi sécurisée… Jamais encore, aussi loin que la delphine puisse faire remonter ses obscurs souvenirs, cela ne lui était arrivé. L’homme se comporte avec elle comme une mère le ferait avec sa progéniture. C’est comme cela que sa propre mère aurait dû la protéger quand elle était toute petite, encore trop faible pour s’assumer !

Oh, il y a bien, quelque part dans l’esprit de la delphine, des images de mères, traçant dans le bleu de la mer des courbes langoureuses avec leur bébé ; mais Dolphy ne parvient pas à s’identifier au bébé, dans ce cas… Elle ne parvient pas à ressentir cette émotion unique, celle qu’elle ressent pourtant quand elle vient coller sa tête juste sous le pied d’Éric, alors qu’il est assis à califourchon sur le boudin de son petit bateau, laissant nonchalamment traîner un pied dans l’eau… Pourquoi ? Pourquoi ne se souvient-elle pas de cette époque de son enfance, ou alors, comme si ce n'était pas à elle que tout cela était arrivé ? Depuis que la delphine a découvert le bonheur de s’abandonner ainsi à son humain protecteur, cette question tourne en boucle dans son esprit, jusqu’à la pousser à ces nombreuses excursions en haute mer, à la recherche de ses congénères. Et puis elle revient vers l’humain, la peau meurtrie par les témoignages d’hostilité et de rejet de sa propre race…


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Ce matin, lorsqu’Éric retrouve enfin Dolphy, à quelques lieux de la plage de Collioure, celle-ci a une nouvelle balafre qui lui parcourt le visage du rostre jusque sous l’œil, par bonheur épargné de justesse. L’homme est perplexe : sa protégée est-elle encore allée jouer avec les hélices d’un petit bateau, ou bien a-t-elle une nouvelle fois tenté d’approcher les siens ? Il faudrait pouvoir le lui demander, mais Éric n’a jamais eu ce talent que d’autres prétendent avoir et qui consiste à dialoguer avec le dauphin, comme si de rien n’était, comme si nous étions de la même espèce… Et il a décidé de placer, à cet endroit, une méfiance tout à fait légitime : ne nous inventons-nous pas, parfois, des histoires à dormir debout, auxquelles nous croyons ensuite d’un coup de baguette magique, comme un enfant croit au mythe qu’il vient d’imaginer ? Oh, bien sûr, le sceptique a déjà pu vivre ces instants surprenants où la barrière avec l’animal s’efface pour lui livrer, dans une intuition géniale, telle ou telle information qu’il ne peut pas avoir imaginée. Comme quand, par exemple, il a entendu ce cri perçant, depuis son lit, la nuit où, des kilomètres plus au large, le bébé de Sarana rendait l’âme… C’était en Australie. Ou encore quand, au beau milieu d’un repas au restaurant du coin, il a senti l’arrivée de Dolphy dans le port et a accouru pour aller à sa rencontre. De là à prétendre qu’il peut dialoguer avec la delphine, il y a un pas qu’il ne se risquerait pas à faire !

Et pourtant… N’est-ce pas un dialogue, cette danse aquatique qui se dessine, juste au-dessous de la surface de l’eau, lorsque les deux inséparables se retrouvent après quelque excursion de Dolphy en dehors de la Côte Vermeille ? N’est-ce pas communiquer que de se mettre à la hauteur de l’autre et de se livrer à lui, corps et âme, afin de lui partager ses ressentis, ses émotions, jusqu’à ses intentions ? Dans ces instants, tout aussi magiques que si Dolphy lui répondait dans son propre langage, Éric sent bien que leur connexion se fait sur un autre plan que celui des mots ou des idées. Ce lien ineffable, mais d’une profondeur abyssale, c’est tout simplement… l’amour !


L’amour d’un père pour sa fille ou celui d’une delphine pour sa mère de substitution, l’amour d’un homme pour un animal ou celui d’un dauphin pour un humain : quelle que soit la forme que prend ce sentiment, dans un sens ou dans l’autre, le résultat est le même. Quelle joie de partager un bout d’existence, quelle joie de se chercher, de se trouver aussi parfois, comme lorsque l’ingénue delphine s’amuse à entortiller la corde de la bouée autour du Zodiac, puis regarde avec comme un sourire espiègle son énervé compagnon tenter de défaire les nœuds, parfois des heures durant… Se trouver, aussi, comme quand le fier montre à son amie qu’il peut la battre à plate couture à la course, maintenant qu’il possède son Zodiac flambant neuf, offert par la mairie de Collioure pour qu’il puisse surveiller jour et nuit la delphine…

C’est si bon de la voir bouder, abandonnant la partie lorsqu’elle se fait ainsi dépasser alors que c’était elle – oui, elle ! – qui s’amusait de le voir peiner quand ils faisaient la course presque à égalité, palmes de chasse contre caudale… Et puis, la fierté de battre son compagnon ne suffisant visiblement pas, la delphine s’amusait encore, un peu trop souvent d’ailleurs, à s’arrêter d’un seul coup, juste devant celui qu’elle venait de dépasser, de telle sorte qu’il ne pouvait faire autrement que se prendre la caudale de la delphine en pleine tête ! Quel choc ! Ou alors, autre spécialité de l’impertinente, elle savait placer, en un éclair, son bec juste au creux de la main de son partenaire de course, et elle le tractait alors sur plusieurs mètres, lui montrant par là que, non contente de le battre à plate couture, elle pouvait encore le déplacer sans trop d’efforts ! Il faut dire qu’elle a une musculature si impressionnante, cette sportive de compétition… À force d’accompagner systématiquement les bateaux qui sortent du port, pour pouvoir briller en surfant à la proue du navire, sous les cris de joie des passagers, il y a de quoi se faire un entrainement de championne !


Tout à coup, Éric arrête le Zodiac et s’assoit sur le boudin, pensif. Tous ces sentiments, intentions et stratégies qu’il prête à la delphine ne sont-ils pas des projections de son propre esprit fertile ? Pourrait-il prouver de manière scientifique le dixième de ce qu’il avance, à propos de Dolphy ? Non, assurément. Et pour quoi faire, d’ailleurs ? Cela changerait-il la face du monde ? Cela suffirait-il à convaincre les sceptiques, les pires, ceux qui vont jusqu’à nier que l’animal ait une intériorité, un espace mental interne, une conscience réflexive ? Et pour les autres, ceux qui, comme lui, ont pu faire l’expérience de la relation avec une sœur ou un frère de la mer ou de la terre, une « preuve » scientifique apporterait-elle l’ombre d’une plus-value ?

C’est à cet instant précis, exactement à cet instant que l’homme, perdu dans ses réflexions métaphysiques, sent le contact doux et moelleux – un peu comme un œuf dur, cuit juste à point, oui, c’est cela ! –, le contact de la peau de la delphine qui est venue se coller juste sous la plante de son pied gauche. Et à travers l’eau limpide de la calanque illuminée par le soleil matinal, à quelques centimètres sous la surface de la mer, Éric ne peut s’empêcher d’être attiré, comme aimanté, même, par cet œil qui le dévisage avec une bienveillance infinie. Jamais il n’a réussi à résister à ce regard. Jamais il ne s’est senti aussi vivant que quand il est ainsi percé à jour, traversé de part en part par l’œil de sa compagne delphine. Alors, abandonnant navire et prudence, réflexions philosophiques et questionnements insolubles, abandonnant le bassin vaseux dans lequel flottent ses doutes et ses croyances, Éric se laisse entrainer par cette invitation matinale. Glissant le long du boudin, il se retrouve en un instant entouré de petite bulles de bonheur, fraiches et enjouées. Simplicité… Il est 9 heures du matin, en cette magnifique journée du 5 mai 1993. L’eau est à quatorze degrés et l’imprudent n’a pas eu le temps d’enfiler sa combinaison. Mais le froid qui le saisit est bien le dernier de ses soucis. Ce qui le porte, Éric, ce matin-là, c’est l’amour. Une vague d’amour, un tsunami d’euphorie sur lequel on ne peut que se laisser porter, s’abandonner et surfer jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à la mort, peut-être.


Vivant. Vibrant.


Humain


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