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  • patricksorrel

Chapitre 9 : Être Ensemble...



Le matin tarde à se lever, dans la pièce exiguë dans laquelle Margaret feint encore de dormir. Peter connaît bien cette stratégie qu’emploie si souvent sa compagne de jeu pour échapper aux élans impétueux du jeune dauphin. Alors, il attend avec une impatience à peine dissimulée que les premiers rayons de soleil viennent grignoter un peu de la pénombre dans laquelle la jeune femme se réfugie, histoire de prolonger encore d’un iota la torpeur dans laquelle elle s’abandonne au petit matin. Certes, Margaret n’a pas beaucoup dormi cette nuit, tellement l’envie de jouer de Peter était forte, impérieuse, pulsionnelle. Est-ce une raison pour ignorer à ce point son nouvel ami ? Le dauphin s’étonne lui-même, à se voir ainsi passer ses nuits à secouer la jeune femme pour la sortir des rêves – trop nombreux à son goût – dans lesquels elle plonge, épuisée. Oui, c’est étonnant : c’est exactement ce que faisait Cati avec lui ! Lorsqu’il s’assoupissait, au soleil couchant, et que Maman venait le secouer en lui disant que la plus belle partie de la journée commençait ! Maman… Fait-elle encore partie de ce monde, dont Peter sait qu’il est bien plus grand que cette pièce, bien plus grand que cette maison et que l’ensemble de tous les bassins dans lesquels il a pu nager ? A l’évidence, oui. Et pourtant, aucun moyen d’en être certain, car aucun des appels désespérés du jeune dauphin n’a jusqu’à présent trouvé de réponse : seul l’écho de son cri, parfaitement renvoyé par les murs lisses du bassin, lui revient, intact, lorsqu’il tente une énième fois d’établir le contact.

D’où lui vient cette évidence, alors ? Sans doute de ce que lui a appris Cati, cette véritable mer de sagesse. Que là-bas, dans l’infini bleu de l’océan dans lequel Peter n’a pas pu grandir, il n’y a aucun mur pour lui renvoyer l’écho de son sonar. Aucune surface plane, aucune barrière nette. Il y a même des endroits où il n’y a que du bleu, du bleu cobalt, à perte de vue. Peter se souvient de l’amusement de sa mère, lorsqu’elle lui contait la peur que pouvait éprouver Pita, ce père que le jeune dauphin n’a jamais connu, lorsque celui-ci réalisait, tout petit encore, que le bleu n’avait peut-être pas de fin. Alors, depuis ce jour, Peter essaye de se mettre dans la peau de Pita, en imagination tout du moins : il se retrouve au milieu de cet océan de bleu, perdu dans l’immensité que rien ne peut enfermer dans une cage, et il ne se sent pas apeuré, oh non ! Il se sent… Quel est ce sentiment qu’il ne parvient pas bien à définir, mais qui fait vibrer chacune de ses cellules, ce matin encore, dans un concerto d’une harmonie folle, lorsqu’il pense à l’océan qui a vu naître Maman ? Oui, c’est cela, Peter en a gardé le souvenir corporel, cellulaire, sans pourtant jamais en avoir éprouvé la réalité : cela sonne comme de la « Liberté » !

Et dans cette liberté, dans cet espace que rien ne peut contenir mais qui contient tout, quelque part, assurément, il y a Maman. Où ? Ça, il ne sait pas. Mais quelque part : c’est cette certitude qui pousse le jeune dauphin à continuer l’aventure, chaque matin qui se lève, quand il pourrait se laisser aller à ce sentiment de nostalgie qui a accompagné Papa tout au fond du bassin gris. Alors, pour ne pas se laisser tomber lui aussi au fond de son bassin – il aurait bien du mal, le pauvre dauphin, étant donné que l’eau recouvre à peine son dos ! – Peter a décidé d’investir chaque millimètre de sa relation avec Margaret. Il ne sait pas trop déterminer ce qu’elle représente pour lui, aujourd’hui ; mais une chose est certaine, pour lui. Il l’aime, cette jeune femme à l’attitude si paradoxale. Pas tout à fait comme une mère, bien qu’elle fasse preuve de beaucoup d’élan maternel envers lui, il le sent bien. Pas exactement de la manière dont il aime Pamela et Sissy, lorsque l’excitation les emporte dans une danse voluptueuse, et bientôt piquante jusqu’à l’insupportable. Non pas qu’il ne sente pas cet élan de désir envers la jeune femme : il aurait bien du mal à s’en défaire ! Mais la réaction de sa compagne de jeu est alors… désarçonnante. C’est comme si elle se décomposait, en un instant, sous les yeux effarés du jeune naïf. Elle a peur de lui, aucun doute là-dessus. Une peur viscérale, profonde, totale, une peur qui envahit en un instant tout son corps et ne laisse plus aucune place pour ces autres sentiments que le dauphin aime tant sonder chez elle.

En temps normal, Margaret se laisse volontiers sonder : elle se prête même avec un amusement perceptible à ces longs moments de découverte mutuelle. Peter peut passer des heures à observer telle ou telle partie de son anatomie féminine – ses genoux, par exemple, que c’est bon de les sonder ! –, pendant que la jeune femme laisse aller ses pensées au gré du flux et du reflux de son imagination océanique. Dans ces moments-là, délicieux au possible, le sentiment de complétude que ressent le dauphin n’a aucune commune mesure avec ce qu’il a pu ressentir pour d’autres humains : car il sait que ce sentiment est partagé par cet être qui pourtant est si différent de lui. Durant ces quelques instants qui sont comme un présent, comme un cadeau de la vie, Peter comprend ce que Cati lui enseignait avec ferveur, lorsqu’elle lui décrivait la qualité de présence qu’elle avait pu partager avec Pita, avant d’être séparée de lui. Cela s’appelait : « Être Ensemble ».

Mais tout cela s’évanouit en un instant, lorsque la peur envahit le corps de Margaret. Il y a cette tension musculaire qui asphyxie les cellules, il y a comme un poison, un acide qui coule dans les veines de la jeune femme et qui l’emporte loin, très loin du dauphin hébété. « Être ensemble » a disparu, est parti au large, quelque part dans l’infinité de cet océan dont on ne sait pas trop quelles sont les limites. Comment le retrouver ? Cela peut prendre un certain temps. Mais le temps ne compte pas pour le dauphin, tellement est insupportable cette distance qui vient entacher la relation, qui vient séparer les corps, les laissant chacun dans une mare de passions tristes. Et puis du temps, il en a ! Cela fait déjà quelque temps que les deux acolytes partagent la nuit et le jour, dans ce bassin dans lequel on mange, on joue, on dort, et puis on mange à nouveau… Des lunes et des rayons de soleil qui viennent réchauffer les corps, il y en a eu, déjà ! Alors, Peter attend, patiemment. Il attend celle avec laquelle il aime tant « être ensemble », celle avec laquelle il pourrait passer sans souci tout son temps. C’est bien la première fois que le jeune dauphin sent, comme une évidence, qu’il peut faire confiance à un être humain. Le hic, c’est que pour l’instant, cette jeune femme, qui s’abandonne pourtant avec tant de sincérité à leur relation, ne lui fait pas totalement confiance. Et Peter sait ce qu’il va passer les prochains temps – quelle que soit la durée que cela lui prendra, peu importe ! – à tenter d’enseigner à Margaret.

Il veut… , il va… gagner la confiance de la jeune femme.


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Margaret, justement, ouvre un œil, timidement, puis de manière plus résolue et volontaire. Assez rêvé ! Même si elle aime profondément ces instants qu’elle s’autorise sur sa « mission », ces instants de divagation et de liberté mentale qui participent tant à son équilibre depuis qu’elle est toute petite, ceux-ci ne doivent pas prendre trop de place sur la journée, réglée comme une horloge, qu’elle s’impose pour ne pas perdre pied. Il y aurait de quoi, en effet ! Quatre semaines déjà se sont écoulées, depuis le début de cette nouvelle expérience d’exclusivité relationnelle, avec Peter cette fois-ci. Quatre semaines à baigner dans cette eau salée jour et nuit, avec pour seul compagnon un dauphin. Et quel compagnon ! Ce n’est pas comme avec un animal de compagnie, non. Ce n’est pas non plus comme avec un ami, qui vient vous voir puis repart chez lui, ou qui décide un jour de rester, et de venir habiter avec vous. Car même dans ce cas extrême – que Margaret n’a jamais encore eu l’occasion de rencontrer – cet ami vous laisse des moments à vous, des moments pour vous retrouver. Peter, lui, non. À aucun moment il ne semble prêt à se reposer de sa compagne de circonstance. De jour comme de nuit, il vient au contact, le plus proche possible ! Une caresse du rostre ou des nageoires, un cliquetis qui vient faire résonner la colonne vertébrale de la jeune femme comme un violon parfaitement accordé, ou encore un éclaboussement en règle – de la caudale s’il vous plaît ! –, s’il vient à considérer que sa partenaire de jeu se disperse trop dans ses pensées. Peter est intransigeant, il est exclusif, et il est attentif à chacun des mouvements, visibles ou émotionnels, de la jeune étudiante. Prêt à partager chaque instant, chaque sentiment, chaque vague émotionnelle qui emporte parfois Margaret assez loin des rivages sécurisants du raisonnement et de la planification des tâches à faire dans la journée.

Elle sent bien, Margaret, qu’elle pourrait dangereusement vriller sous l’effet de cette attention bienveillante et un tantinet oppressante. Les dauphins sont-ils tout le temps comme ça, entre eux ? Ou bien est-ce la captivité et l’ennui qui les rend si tactiles, si présents, si exclusifs ? A cette question, la jeune femme n’a pas de réponse. John non plus, apparemment. Alors, pour ne pas basculer dans ce comportement phobique qu’elle connaît si bien, et qui se déclare quand elle se sent prise au piège – quelle idée aussi d’avoir accepté cette expérience, quand on sait cela ! –, Margaret s’emploie à deux stratégies bien distinctes. Qui ne marchent pas, ni l’une ni l’autre, pour être honnête avec elle-même.


La première consiste à sur-planifier la journée de travail :


- 7 h 30 : lever, douche, petit déjeuner.

- 8 heures : 1ère leçon avec Peter, prévoir 5 livres de poisson.

- 9 heures : ménage, nettoyage, etc.

- 10 heures : jeux avec Peter

- 11 heures : une petite sortie dans le bassin extérieur, avec Peter.

- 11 h 30 : déjeuner.

- Midi : 2ème leçon d’anglais avec Peter, encore 5 livres de poisson.

- 13 heures : une petite sieste, et/ou lecture, écriture : bref des moments pour soi.

- 15 heures : 3ème leçon d’anglais, toujours 5 livres de poisson.

- 16 heures : un temps de travail à remplir selon les besoins du jour.

- 17 heures : un temps pour noter les événements de la journée, prévoir le planning du lendemain…

- 18 heures : c’est le repas !

- 18 h 30 : c’est l’heure de jouer avec Peter, de recevoir les quelques visites d’ami-e-s, de lire un peu, parfois, aussi…

- 22 heures : enfin le lit !


Alors évidemment, une journée ne se passe jamais comme cela. Cela fait déjà quelques semaines, d’ailleurs, que Margaret a déplacé son centre d’intérêt, concernant les cours de langue humaine. Non pas qu’elle les ait abandonnés, ça jamais ! Mais elle a compris qu’avant de pouvoir observer ces progrès fulgurants – tels qu’elle les avait espérés – dans la diction et dans la conversation du jeune dauphin, il allait lui falloir travailler sur un autre plan, beaucoup plus complexe : celui de la relation. Apprendre à Peter à se contenir durant les séances de travail, à ne pas disperser son attention, et surtout à ne pas parler en même temps qu’elle. Jamais il ne faisait cela, quand elle ne venait le voir que pour lui donner des cours : bref, avant le début de cette téméraire expérience. Jamais il n’a fait cela, non plus, quand il entretenait avec ses amies delphines des conversations fort polies, par téléphone interposé, dans les bassins extérieurs : les enregistrements sont probants ! Pourquoi, alors, se permet-il sans cesse, maintenant, de chevaucher les leçons de la jeune femme, tantôt de quelque sifflement impertinent, parfois même par de longs gémissements d’ennui qui ne s’arrêtent que lorsque l’enseignante n’en peut plus et se met à lui crier dessus ? Comprendre la raison de tout cela est devenu pour Margaret l’objectif principal des jours, voire des semaines à venir.

Mais cela prend du temps, et de l’énergie aussi. Mais cette énergie nécessaire à la relation, la jeune étudiante se rend compte qu’elle n’est pas illimitée, en ce moment. Les humains lui manquent, en réalité. Ils lui manquent terriblement, monumentalement, démesurément, même. Et le soir, quand le dernier ouvrier – qu’il répare une canalisation ou qu’il vienne remastiquer l’un des bassins, peu importe, mais qu’il soit là, dans le coin, pour qu’on puisse entendre sa voix, sentir sa présence ! – malheureusement repart chez lui, se reposer auprès de sa douce compagne, peut-être lui faire l’amour, c’est justement à ce moment que Margaret craque. Tous les soirs, en ce moment. Alors, elle s’emploie à mettre en place cette seconde stratégie, qui déplaît tant à Peter : elle trouve n’importe quel prétexte pour se soustraire à sa présence. Un coup de fil à passer, un disjoncteur à réenclencher, un bassin à purger : l’étudiante se fait tour à tour secrétaire, électricienne, pisciniste… quoi d’autre encore ? Ou alors, changement subtil dans sa stratégie, elle se livre à ce jeu qu’elle pratiquait tant, enfant, et qui désespérait ses parents, tout portés qu’ils étaient à lui coller l’étiquette de l’autisme… Quel est ce jeu ? Oh, il est assez simple, somme toute. Elle part. Elle s’enfuit dans son monde onirique, elle s’envole dans ce lieu dans lequel c’est elle qui fait et qui défait à loisir le tissu de la réalité, qui en dessine les formes et qui les remplit des couleurs qu’elle aime tant. Qu’il est bon, ce jeu !

C’est à ce moment, en général, que Peter devient le plus insistant. À croire qu’il ne supporte pas ces écarts d’attention ! Et en un éclair, la jeune femme passe d’enseignante à élève, se faisant vertement tancer par son maître exaspéré. Cela aussi, elle l’a vécu, petite ! Le revivre ici, avec Peter, c’est étrange et déstabilisant, voire carrément angoissant. Car cela pose à nouveau l’épineuse question de la relation : à quelle place doit-elle se situer, par rapport à Peter ? Comment gagner sa confiance, tout en se faisant respecter de lui ? Encore une question qui ne trouve pas de réponse, pour l’instant, dans l’esprit de Margaret. Ce dont elle est sûre, en tout cas, c’est qu’il lui faut apprendre à se faire respecter du jeune dauphin. Ce n’est pas du tout comme avec Pamela, en réalité : jamais la delphine ne l’a bousculée, dans une volonté délibérée de la faire basculer la tête la première dans l’eau salée, lorsqu’elle s’ennuyait ! Et puis quand Peter se trouve tout à coup très excité, comme cela lui arrive de plus en plus souvent, Margaret sent bien qu’il ne parvient plus à se contrôler. Ses caresses deviennent alors des pressions du rostre, à différents endroits du corps vulnérable de la jeune femme. Cela fait mal ! Alors, l’étudiante s’est résolue à ne jamais quitter son bâton des mains, lorsqu’elle se déplace difficilement d’un endroit à l’autre de cette piscine géante. Si Peter devient trop rude avec elle, elle n’hésite pas à le tapoter de manière certes mesurée, mais ferme ! Si un jour on lui avait prédit qu’elle userait d’un bâton pour enseigner la langue anglaise à un dauphin, l’aurait-elle cru ?


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Ce bâton… Le bâton est inscrit dans la mémoire de Peter, dans la catégorie « souvenirs pénibles », juste à côté des paroles humiliantes qu’ils acceptaient de recevoir des dresseurs, Maman et lui, quand ils étaient encore ensemble dans cet immense parc. Le bâton n’atteignait pourtant que très rarement la peau du delphineau : il y avait toujours le corps de Cati, rempart solide et déterminé, entre l’élan vindicatif du bâton et sa propre surface fragile. Mais ce qui atteignait le jeune dauphin, c’étaient les vibrations de douleur qui traversaient Maman de part en part. Elle avait beau se contenir de telle sorte qu’aucun cri, aucun son ne sortait de son corps meurtri, Peter ressentait l’intégralité de ce qu’elle pouvait vivre à ce moment, comme s’il prenait lui-même les coups, la trace visible sur la chair en moins. Alors quand sa compagne de jeu a commencé à prendre le bâton, le jeune dauphin s’est senti déstabilisé, et même coupé en deux. Perdu. D’un côté, il y a cet élan d’amour – et parfois d’un amour pressant, charnel, certes – envers cette jeune femme qui semble si souvent deviner ce qu’il pense : un peu comme une mère, quoi ! Et puis de l’autre côté, il y a ce souvenir, détestable au possible, cette incompréhension de ce qui habite l’humain lorsqu’il entre dans une transe de colère…

Ce n’est pourtant pas de la colère qui habite sa compagne de jeu, quand elle prend le bâton. C’est plutôt de la frayeur, une sorte de peur démesurée, qui va même jusqu’à effrayer le jeune dauphin. Cette émotion partagée, paradoxalement, le rapproche encore de Margaret, et le motive à poursuivre son enseignement. Il faut qu’elle puisse lui faire confiance, qu’elle puisse s’abandonner totalement à lui, comme lui-même s’est abandonné à Sissy après sa terreur initiale, s’ils veulent vraiment « être ensemble » ! S’ils veulent vraiment se comprendre l’un l’autre. Alors Peter poursuit ses efforts avec patience et tact, dans deux directions opposées mais absolument complémentaires.

D’abord, il lui a fallu adapter ses élans d’amour à la sensibilité de sa partenaire de jeu. Exercice redoutable, lorsqu’il se sent traversé par ces décharges électriques de désir, qui plus est ne préviennent absolument pas, avant de venir s’inscrire dans sa chair, dans ses muscles et jusque dans ses envies de nages folles et de tourbillons à deux. Transformer l’impétuosité en délicatesse, la fougue en tendresse et la pulsion en caresse, en voilà un défi ! Mais le résultat est à la hauteur de l’effort fourni, et Margaret se laisse beaucoup plus facilement approcher quand le dauphin transcende son amour sauvage en une invitation à la douceur partagée. Le chemin est raide, toutefois, car il y a ces moments, de plus en plus fréquents, où Peter sent qu’il perd pied, sous l’impulsion du besoin impérieux…

C’est pour cela qu’il a engagé avec Margaret, depuis maintenant plusieurs lunes montantes, un autre exercice passionnant, dont le but affiché est de rassurer sa partenaire et d’emporter sa confiance, quel que soit son propre élan d’excitation. Le dauphin a bien compris que ce qui effraie le plus sa compagne de jeu, c’est l’idée de pouvoir être blessée, atteinte dans sa vulnérabilité. Margaret a été la seule, dès le début de leur relation, à refuser obstinément ce petit jeu qui plaît pourtant tellement au dauphin – mais aussi aux autres humains, visiblement… Il s’agit juste de prendre une jambe ou un bras humain dans son bec, et de caresser délicatement la peau vibrante d’appréhension en la parcourant de ses dents acérées et tranchantes. L’effet est incroyable : Peter peut sentir le mélange coloré qu’il produit ainsi chez l’humain, et qui est composé de cette peur d’être déchiqueté, mêlée du frisson sensuel de la subtile caresse. Cela est très excitant ! Mais pour Margaret, c’est tout simplement impossible d’envisager cela, à l’évidence. Alors le dauphin y va étape par étape, millimètre par millimètre : et cela fonctionne !

Pour commencer, il a fallu raccourcir peu à peu la distance qui séparait prudemment la main de la jeune femme du bec du dauphin. Pour cela, le jeu de la balle, que Peter adore littéralement, était tout indiqué ! Il s’agit de rattraper la balle lancée par la jeune femme, et de lui lancer à son tour. De manière tout à faire malheureuse, le lancer de Peter s’est fait de plus en plus court, obligeant sa partenaire à venir chercher la balle de plus en plus près de lui, et quasiment jusque dans son bec. Cela a duré des lunes. Et puis quand Margaret a commencé à venir chercher la balle dans son bec, quand Peter a senti le plaisir qu’elle pouvait ressentir à prendre ainsi ce risque, il est passé à l’étape suivante. La gueule maintenue ouverte par le petit ballon, il a commencé à effleurer la peau de la main de la jeune femme, puis son bras, avec ses fines dents de delphineau. Il pouvait tout à fait sentir la tétanie de sa partenaire lorsqu’il faisait cela ; mais Margaret s’efforçait de laisser sa main en place, tant que le dauphin avait bien la balle dans la bouche. Cela aussi a duré des lunes. Et puis – ô maladresse ! – la balle est tombée de sa bouche, quelques fois. Au début, Margaret a crié, sous l’effet du stress qui l’envahissait, et Peter s’est empressé d’aller chercher à nouveau la balle. Et puis les malencontreuses chutes se sont vues plus fréquentes, jusqu’à rendre au final la présence de la balle inutile. Le dauphin a maintenant le bras de la jeune femme entre ses dents, et il caresse cette peau si fragile avec toute la délicatesse et la subtilité qu’il peut mettre dans son mouvement longitudinal. Lui-même est traversé par les émotions qui emportent Margaret bien loin de sa terreur initiale : plutôt dans un feu d’artifice d’euphorie mêlée d’appréhension, puis de confiance. Cette sensation est vraiment délicieuse…


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Quatre semaines… Voilà le temps qu’il a fallu à Peter pour apprivoiser la jeune étudiante, qui commence seulement à réaliser, ce matin, tout ce qu’il a fallu que le dauphin mette en place pour en arriver à ce résultat. A-t-elle rêvé toute l’histoire, comme à son habitude, ou est-elle juste en train de constater l’évidence, la criante évidence que pourtant elle a mis des jours à saisir pleinement ? Le soleil a maintenant déployé son envergure dans la pièce centrale, et arrose généreusement les corps de ses rayons de douce chaleur. Est-ce cette sensation d’être baigné dans une lumière d’amour, ou bien l’éclair de compréhension qui a traversé la jeune femme en un instant, qui produit maintenant cet effet si surprenant ? Toujours est-il que l’émotion est si forte que Margaret ne peut se contenir plus longtemps : elle éclate en sanglots. Dans un élan d’amour et de gratitude, la jeune femme arrose de ses larmes salées l’eau dans laquelle se trouve son compagnon d’existence. Elle scelle ainsi le mariage entre deux mondes pourtant si éloignés aujourd’hui : celui des bipèdes terrestres et celui des mammifères retournés à la mer.

Et dans ces larmes, dans chacune de ces gouttelettes qui contiennent l’essence d’une relation nouvelle entre les deux espèces, un œil averti pourrait lire un petit bout de l’histoire qui prend forme dans l’esprit fertile de la jeune femme. Elle ne s’était donc pas trompée, toutes ces années durant ! Miss Kitty est bien plus que le fantasme de quelque rêveuse, de quelque jeune fille nostalgique d’un monde qui n’a peut-être jamais existé ! La voici, cette preuve que le monde est en droit de connaître : Peter a une réelle envie de communiquer avec elle, c’est indéniable, au vu de tous les efforts qu’il a consentis pour vaincre les peurs d’une petite fille cachée dans un corps de femme. Margaret va même plus loin : non seulement le dauphin est avide de relation, à un point que peut-être nul humain n’est capable d’atteindre ; mais, de surcroît, il s’est fait un devoir de soigner sa partenaire, afin de pouvoir enfin « être ensemble » ! Ami, prétendant, thérapeute… : les catégories à peu près stables de la jeune étudiante menacent de s’entremêler dans une danse dont l’issue la plus probable ressemble à s’y méprendre à une délicieuse mais ô combien dangereuse… folie ?!

Dans un élan de lucidité, Margaret se jette dans l’eau salée, tête la première : il n’y a que cela qui puisse lui remettre les idées en place, semble-t-il ! Malheureusement, l’eau est plus tiède que fraiche, et le sel achève de creuser ces épais sillons que les larmes avaient commencé à dessiner sur ses joues. Mais ce ne sont plus ces larmes de bonheur qui avaient scellées le pacte inter-espèces, qui ravagent maintenant le doux visage, le transformant en un champ de guerre début vingtième. Ce sont des larmes de doute : l’insidieux, le perfide doute qui s’immisce dans le moindre recoin laissé en jachère par la fervente et volontaire assurance. « Que ne suis-je pas en train d’inventer, pour ne pas succomber à la dépression qui prend corps en moi, jour après jour ? », se dit la jeune femme entre deux sanglots. La foi a disparu pour de bon dans l’esprit de Margaret, ballotté qu’il est par les vagues successives de joie puis de peur, d’enthousiasme puis de cynisme… Comment s’orienter, dans cette tempête intérieure, quand toute prise semble se défausser sous la main ? « Aide-moi, Peter, s’il te plaît ! Ne pourrais-tu pas faire un geste, un sourire de compréhension – que sais-je ? – pour me montrer que je ne suis pas en train de devenir folle ? »


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Peter a suivi de près le flux et le reflux qui agitent les entrailles de son amie : chaque nuance corporelle, chaque tonalité émotionnelle ont été scannées et ont traversé de part en part son corps encore immature. Cela fait beaucoup, pour un dauphin qui n’a pas eu le droit d’intégrer le réseau complexe de relations qui structure un groupe de dauphins sauvages. Maman a eu beau lui expliquer, de long en large, toutes les subtilités des émotions qui peuvent nous prendre quand on vit en bande, elle a eu beau lui raconter tout ce qu’elle-même avait vécu avant sa capture, ce n’est quand même pas la même chose ! Il manque à ce récit cette coloration si particulière qui rend l’enseignement vivant, et en même temps beaucoup plus douloureux : l’expérience. La pure, brutale, tranchante expérience de la vie sociale et de son tissu bigarré de sentiments et d’émotions. Pourtant, à cet instant précis de son histoire, le jeune dauphin ne se sent pas démuni face à la décharge émotionnelle de sa partenaire de vie. Au contraire, il se sent activé par le courant électrique qui le traverse. C’est comme si chacune de ses cellules avait attendu ce simple et unique moment depuis toujours, comme si tout ce qu’il avait vécu jusqu’à présent n’avait fait que préparer cet instant magique, ce rite initiatique qui amène à basculer de l’enfance à la maturité.

Dans un élan entièrement mesuré, et pourtant débordant d’une énergie sauvage, Peter vient ficher son rostre juste à cet endroit du ventre de Margaret qu’il connaît sans l’ombre d’un doute, et pourtant qu’il n’a jamais perçu auparavant. Il n’est pas question d’appuyer ou de forcer le processus, non. Le jeune dauphin se contente d’envoyer une fréquence d’ondes qui rebondit sur chacune des viscères de l’étudiante, créant à chaque virage une autre onde qui vient résonner avec le ballet de celles qui ont tracé leur chemin. Il s’agit d’une composition complexe, majestueuse, impressionnante de précision et de puissance. Un opéra abdominal, un concerto organique dans lequel chaque note donne un sens à toutes les autres. Ce n’est pas vraiment une explosion, éparpillement chaotique, ni une implosion destructrice à force de contention. Et pourtant cela partage de ces deux processus sauvagement thérapeutiques : mais c’est bien plus que ça ! L’image la plus proche serait peut-être celle de cette réaction en chaîne, à l’ouverture d’un coffre-fort pourtant réputé inviolable : réaction en chaîne qui vient redonner sa place à chaque partie du surprenant mécanisme afin que tout le système, jusqu’à présent bloqué dans une position hautement inconfortable, puisse retrouver souplesse et spontanéité. Mais l’image est trop mécanique, encore. Il faudrait pouvoir dessiner le même processus de déblocage génial, à l’échelle organique : sur un corps vivant, vibrant. Ineffable ? Et pourtant si… réel !


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Margaret se rend compte qu’elle est repartie dans l’une de ces histoires qu’elle aime tant : une histoire dans laquelle elle donne vie et parole à ses amis les animaux, les arbres, et parfois même les pierres. Vérifier ! Ne pas se laisser le loisir de tergiverser ! Dans un élan empreint de ce doute qui trop souvent revient l’assaillir, la fébrile étudiante se penche vers ce ventre qui vibre comme un foyer nucléaire. Et – ô merveilleuse surprise, ô stupeur devant ce qui pourtant est si évident ! –, elle ne peut que constater ce qu’elle aurait eu bien du mal à imaginer, tellement la sensation est au-delà de tout langage… Peter est venu coller son bec juste au niveau du noyau atomique qui vrombit dans le ventre de la rayonnante jeune femme. L’onde de choc se propage depuis ce centre tsunamique, sans l’ombre d’un doute ! Et cette onde indicible se démultiplie à n’en plus finir, envahissant toute partie de ce corps qui n’est plus maintenant qu’un volcan chargé de lave en fusion. La peur panique n’est pas si loin, tellement le risque d’explosion semble imminent : il y aurait de quoi partir en lambeaux, de quoi ne plus jamais pouvoir réunir à nouveau tous ces bouts de chair éparpillés aux quatre coins de l’univers, si jamais le processus s’emballait ! Et pourtant… Rien de tout cela ne peut arriver, en réalité. Peter est là, et cela suffit. Peter rayonne, et cela est bon. Nul besoin de se protéger de ce feu purificateur qui consume ce qui n’a plus lieu d’être, et qui renforce ce qui doit être. Se laisser faire… Se laisser être… S’évanouir dans la sensation, jusqu’à ne plus exister ailleurs qu’en elle. En lui… En corps… ô oui, encore !


Et puis...

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