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  • patricksorrel

Chapitre 8 : Le téléphone.




- Note du 6 mai 1965, 21 h 45


Cela fait maintenant 15 jours que Margaret va rejoindre Peter tous les matins, dans le bassin intérieur, pour lui donner le cours quotidien d’anglais. Elle prépare le terrain pour les deux mois et demi en isolement qui débuteront dans moins d’un mois. Pamela et Sissy sont dans le bassin extérieur, que j’ai fait aménager pour tester un tout nouveau protocole expérimental.


N. B. Je crois que je suis à bout. Ça me fait du bien de l’écrire. Jamais je n’oserais le dire ni à Gregory ni à ma femme ; encore moins à Margaret : cela lui ferait bien trop peur… Et puis, ils ne comprendraient pas ! Mais que m’arrive-t-il ? Où est passé le John qui ne recule devant rien, pas même devant la perspective de sa propre mort ?


Eh bien… pour être honnête, je crois qu’il est mort, justement, celui-là. Plusieurs fois, même ! Et pourtant il me hante, il continue à vouloir à tout prix faire avancer cette recherche extérieure alors que tous les autres John savent bien, oui ils savent bien, maintenant, ce qu’il en est ! Que ce n’est pas la bonne direction… Pita avait raison. Jamais la brèche ne s’est refermée. Et par le trou béant, ce sont des myriades de petits soldats qui se sont engouffrés, creusant encore plus la plaie du doute, et prolongeant ce réseau de galeries de dangereuses tranchées d’expériences hallucinatoires. Je suis à vif, maintenant : plus aucune carapace ne me protège des lances tirées par l’ennemi. Mais qui est mon ennemi, au final ? Est-ce celui qui, cette nuit encore, m’a montré ce que je ne veux toujours pas voir ? Ou bien n’est-ce pas ma propre structure, l’ennemi intérieur le plus perfide et le plus difficile à combattre ? Que se passerait-il, en effet, si j’acceptais, en entier, toutes les informations que je possède aujourd’hui sur l’intelligence des dauphins ? Aurais-je encore le courage de continuer ces expériences cruelles ? Aurais-je encore la témérité de poursuivre ce carnet de notes, dans le but de préparer une nouvelle conférence, un nouveau livre peut-être ?

Je perds pied, je le vois bien. Et je n’ose pas le dire aux autres. Que penserait Margaret, par exemple, si je lui disais, de but en blanc, que mes communications avec les dauphins se multiplient ? Mais seulement par télépathie ou autre phénomène que je ne comprends pas, et quand je suis dans mon caisson, ou sous l’emprise de quelque psychotrope, de surcroît… Il y a des chances pour qu’elle ne me prenne pas très au sérieux, voire qu’elle me taxe de vieux fou. Cela dit, je n’étais ni dans mon caisson ni sous LSD cette nuit ! Mais c’était différent : c’était l’anniversaire de ma première mort. L’anniversaire de cette nuit, il y a maintenant deux ans, où cinq bouts d’âme sont venus m’enseigner, par leur propre agonie, quelle était la profondeur de la mienne. Que ne ferais-je pas pour me libérer du fardeau de ce secret, non pas en me contentant de griffonner des notes sur ce bout de papier, mais en le confiant à des oreilles accueillantes ? En attendant ce jour, qu’une part de moi espère le plus lointain possible, je dois me résigner à continuer ma mission et mon journal. Pour que tout ce que j’ai entamé ne soit pas perdu. Vain.


N.B. Je t’admire de plus en plus Margaret. Je ne sais pas comment tu fais, toi qui as cette sensibilité à fleur de peau, pour accepter de vivre 7 jours avec une delphine, nuit et jour, puis pour te résigner à la délaisser, après tous ces liens que vous avez tissés, afin de commencer un travail d’envergure avec un autre dauphin. Et cela parce que je te l’ai demandé, sans même trop me justifier. Je t’admire et te crains à la fois. Qui sait si tu ne vas pas craquer, toi aussi, un beau jour ?


Il faut que j’arrête de m’éparpiller. Le protocole expérimental conçu pour Pamela et Sissy : voilà l’objectif de mes notes d’aujourd’hui.


Pamela semblait si contente de retrouver Sissy, après la semaine en tête à tête avec Margaret ! J’ai enregistré toute leur conversation, mais j’ai eu beau m’y reprendre à plusieurs fois, en ralentissant jusqu’à quatre fois la bande-son, ou encore en enlevant certaines fréquences à l’ordinateur, rien à faire ! C’est incompréhensible. Beaucoup trop mélangé, confus et presque dissonant. Aucun phonème sur lequel on puisse se concentrer, pour tenter de reconstruire une sorte d’alphabet, ou au moins un lien cohérent entre signifiant et signifié. Alors, j’ai eu cette idée : séparer les deux delphines dans deux bassins totalement étanches l’un de l’autre, que ce soit sur le plan visuel ou sonore. Un peu comme deux boxes que seul relierait une sorte de téléphone pour dauphins. Dans chaque bassin, un micro et une enceinte subaquatiques. Avec un dispositif de coupure de l’une ou l’autre des enceintes à partir de la salle des ordinateurs, de telle manière que l’on puisse à la fois permettre ou bloquer la conversation, sans ne rien perdre de l’enregistrement de leurs vocalises ! Enfin, j’ai conçu un système permettant de limiter l’émission sonore à certaines fréquences, afin de déduire la plage des fréquences dans lesquelles les deux dauphins communiquent.


Et il faut avouer que cela a fonctionné au-delà de mes espérances. Tout d’abord, nous avons coupé les deux micros. Et nous n’avons enregistré aucun échange de son qui puisse ressembler à une conversation polie : l’un écoutant pendant que l’autre parle. Par contre, nous avons plusieurs fois repéré, à l’enregistrement, ce que je sais maintenant être la signature de chaque dauphin : ce cri qui lui est entièrement propre, et qui lui sert à la fois à appeler l’autre et à se présenter à lui. Ce cri n’apparaît jamais lors d’une conversation de dauphins : seulement lors de la rencontre, ou lorsque la communication est coupée. Et puis nous avons allumé les deux micros. Et là – ô merveilleuse surprise ! – la conversation a commencé à prendre une forme des plus cohérentes : chaque dauphin écoutait sans dire mot, pendant tout le temps que prenait l’autre pour « parler ». Puis il s’exprimait à son tour, pendant que l’autre l’écoutait. Et si nous coupions les micros, très vite les dauphins s’en apercevaient et arrêtaient leur conversation. Comment avions-nous pu passer à côté de cela ? Tout simplement parce que les dauphins peuvent communiquer sur deux fréquences à la fois, et cela de manière totalement indépendante. Pendant que l’un communique sur la fréquence « sifflements » par exemple, l’autre l’écoute, mais peut communiquer sur la fréquence « cliquetis », fréquence sur laquelle le premier l’écoute attentivement. Incroyable !

Tout se passe comme s’il ne s’agissait pas d’une, mais de deux conversations, en réalité ; alors qu’il n’y a qu’un seul couple d’interlocuteurs. Et le plus impressionnant, c’est que nous avons pu constater, à l’enregistrement, que ces deux créneaux de conversations peuvent être couplés pour dessiner une troisième conversation dans laquelle coexistent en harmonie sifflements et cliquetis. Il s’agit d’une véritable communication en stéréo ! Je n’en reviens toujours pas, et j’ai encore du mal à me représenter cela en le traduisant dans un modèle de langage humain. Cela signifierait que nous pourrions engager une conversation en chuchotant, pendant que nous poursuivons une autre conversation en chantant, et que nous mélangerions parfois les deux conversations dans un concert parfaitement harmonique, de surcroît ! Il nous faudrait plusieurs cerveaux, en plus d’une variété d’outils de communication…

Cette dernière considération m’a amené à reconsidérer la découverte que nous avions faite il y a trois ans en Floride, concernant l’indépendance des deux cerveaux chez le dauphin. Effectivement, quand le dauphin dort, il ne repose jamais ses deux hémisphères cérébraux en même temps : il s’étoufferait, puisque sa respiration demande toute son attention ! Il ne repose donc qu’un hémisphère à la fois, et ne ferme d’ailleurs qu’un seul œil. J’ai pu constater maintes fois, à la vidéo, que les deux yeux du dauphin pouvaient se mouvoir dans des directions indépendantes, et j’en ai conclu qu’il devait avoir une vision bien plus complexe que la nôtre : une vision dans laquelle deux sources d’information coexistent pour former un tout cohérent : une sorte de « vision stéréo ». C’est fou ! Et si on ajoute à cela ce fameux sonar d’écholocation – assez proche de celui de la chauve-souris, dans son fonctionnement – que le dauphin utilise aussi pour construire son image mentale de la réalité, tout cela devient tout simplement vertigineux, pour l’intelligence binaire et limitée de l’humain.

Je comprends maintenant que le dauphin peut agir de manière similaire avec son outil de communication et avec son outil de perception visuelle : il peut traiter deux informations de manière indépendante ou complémentaire. Il semble donc nécessaire qu’il possède deux sphères distinctes dans son nez (à gauche et à droite, j’imagine), pour pouvoir engager deux conversations à la fois. Cela m’a laissé sans voix – si je puis m’exprimer ainsi – durant de longues journées. Certes, l’humain possède deux hémisphères cérébraux qui ne remplissent pas les mêmes fonctions, mais il doit les utiliser de manière complémentaire, et non indépendante. Il ne peut porter son attention sur deux choses à la fois : quand l’une est sous le feu des projecteurs, l’autre est automatisée au maximum. Le dauphin, lui, peut faire cela, et il le fait spontanément lorsqu’il construit son image de la réalité, puis lorsqu’il la communique à autrui. Si j’ajoute à cela que chaque dauphin se fait une représentation très précise de ce que les autres individus du groupe perçoivent, du simple fait qu’il est mitraillé des ondes envoyées par son voisin – ondes qui reviennent à l’émetteur après avoir rebondi sur l’objet sondé –, j’aboutis à un constat plutôt simple à reconnaître. Il semble impossible de s’imaginer l’incroyable diversité de la vie mentale du dauphin !


Quoique…



- Note du 6 mai 1965, 23 h 20.


N.B. J’ai dû lâcher mon stylo pour aller voir les bassins extérieurs : j’avais cru entendre les deux delphines appeler – je reconnaîtrais maintenant entre mille le cri caractéristique de l’une et de l’autre… Mais non. Tout était calme, dans les deux bassins. Pourtant, je n’ai pas rêvé : j’ai bien entendu leur cri caractéristique. Cela devait provenir de ma propre profondeur. Elles m’appellent, comme la nuit dernière. Quelle impatience ! Ne voyez-vous pas que c’est votre histoire que je suis en train d’écrire ? Ou plutôt, une autre manière de considérer ce que j’ai découvert ces jours-ci, quant à vos discussions téléphoniques…


6 mai 1965, 2 h 15 du matin, à vue de nez. Je n’arrive pas à dormir, je me retourne dans tous les sens, dans mon austère lit. Il fait déjà très chaud pour un début de saison, et la pièce dans laquelle je somnole à moitié possède en outre un merveilleux système d’air conditionné, aussi performant que bruyant : les énormes ventilateurs de l’ordinateur central soufflent en permanence un air brûlant, chargé de toutes ces petites ondes électriques qui font mon ravissement. Pourquoi je tiens tant à dormir ici ? Parce que la nuit est bien plus fertile que la journée, pour celui qui veut entendre les dauphins se parler par interphone. Les ordinateurs enregistrent tout, certes. Mais rien ne vaut le direct, pour le chercheur passionné que je suis. Et elles discutent, nos deux amies, elles ne cessent de converser, comme à leur habitude, sur deux canaux à la fois. Mais tout à coup, ce ne sont plus seulement des sons qui traversent mon esprit fatigué : je sens naître en moi… des images ! Non, ce ne sont pas seulement des images : des paysages entiers défilent devant mes yeux à moitié clos. Suis-je encore en train de suivre leur conversation, ou déjà en train de rêver ? Les paroles de Pita me reviennent en tête, subitement : « Tu voudrais pouvoir faire que les choses soient l’une ou l’autre, John, jamais les deux en même temps… »

Non ! Je ne veux plus fonctionner comme cela, Pita ! Je suis d’accord pour le changement, je suis prêt à accepter que les choses soient à la fois noires et blanches, minuscules et immenses, à l’intérieur et à l’extérieur de moi ! Qu’importe si je rêve ou si je ne rêve pas. Emporte-moi, Pita, au pays des dauphins ; emmène-moi visiter ces contrées dont me parlent Pamela et Sissy, en ce moment même… Je suis prêt pour cela !


Et me voilà tout à coup au milieu de l’océan Atlantique, voyant à travers les yeux de Sissy ce qu’elle dépeint à son amie dans un langage qui dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer. Cette langue est incroyable de finesse, dans la description des scènes autant que des émotions qui les accompagnent. Cette langue est musicale, colorée, tactile et gustative, tout à la fois. Je ne trouve pas de mot qui pourrait rendre grâce à l’effet produit par cette alliance de sifflements, cliquetis, jappements et autres bourdonnements, le tout dans une symphonie dans laquelle rien n’est laissé au hasard. Si ! Je sais : cette langue est tout simplement… immersive. Je suis plongé au cœur du lagon, immergé dans ce que décrit Sissy, comme si je vivais ce qu’elle vit, depuis son propre point de vue.

Ce sont les yeux d’une jeune adolescente, à l’évidence : car je peux sentir la vibration du désir naissant qui parcourt chaque millimètre de sa peau ultra sensible ; je peux sentir les vagues de besoin de contact qui traversent sa chair de part en part. Alors, pour soulager ce besoin pressant jusqu’à l’oppression, Sissy se livre, avec ses amies d’enfance Tali et Yoti, à une danse d’une sensualité folle, à travers les délicieuses algues laminaires qui foisonnent à cet endroit du lagon. Chaque microcontact avec une partie de l’ondulante plante sous-marine produit à l’endroit précis de la rencontre avec le sensible épiderme un bouillonnement de plaisir qui se diffuse en cercles lascifs dans tout le corps des jeunes delphines. C’est à celle qui vibrera le plus intensément sous la caresse indicible, diffusant tout autour d’elle l’onde orgasmique qui la ravit ! Car elles ne sont pas insensibles au plaisir éprouvé par leurs amies, ces jeunes adolescentes : chacune se nourrit autant de sa propre jouissance que de celle de ses espiègles partenaires de jeu…

Et lorsque les peaux sont tendues comme les cordes de l’arc, alors Sissy, Tali et Yoti se livrent à d’autres sortes de caresses : plus directes et plus ciblées, celles-ci. Une sorte de corps à corps qui n’a rien de guerrier, et dans lequel se livre pourtant une bataille titanesque. Je peux sentir, dans les images dessinées par le chant de Sissy, la folle envie d’en découdre, la montée interminable de cette brise qui devient orage puis ouragan dans le corps des adolescentes fébriles... Je peux sentir l’explosion cutanée qui accompagne chaque esquisse de rencontre, chaque frôlement de ces deux peaux chargées d’un impressionnant potentiel électrique. Je peux même sentir où se situe le cœur du volcan, l’œil du cyclone, l’épicentre du séisme qui ravage le corps de Sissy, je peux sentir l’insistance de la demande qui ne sera pas comblée aujourd’hui, mais seulement… assagie. Au comble de cette excitation délirante, Sissy place son sexe à l’endroit le plus rigide du magnifique arbre sous-marin, et se laisse emporter par le flux et le reflux de l’orgasme violent qui la possède. Le ciel et la mer se déchirent en un instant, pour laisser place à cet éclair aussi douloureux que jouissif, et Sissy se laisse doucement tomber à la renverse sur le sable qui tapit le fond du lagon, ce sable encore brûlant des émotions qu’il a accueillies. Le corps de l’adolescente est épuisé, meurtri par l’intensité des sensations, et en même temps envahi d’une torpeur suave et pleine. Pleine de cette félicité qui ne demande rien d’autre que de profiter de l’instant, d’arrêter le temps, de prolonger le ravissement de l’immobile extase.

Sissy est… heureuse.


Et moi… je suis troublé. Dans mon corps d’homme, en premier lieu. Même si mon intelligence me répète à loisir qu’il ne s’agit pas de mon espèce, et que je ne peux pas être trop sensible aux ébats érotiques d’une autre espèce que la mienne – je n’ai pas le droit ? – ; mon corps, lui, ne peut pas être insensible à toute cette chaleur qui l’a envahi – il en est bien incapable ? –, à tout ce désir qu’il a perçu, vécu, partagé avec Sissy. Je me suis senti homme, indéniablement, terriblement, magnifiquement homme l’espace d’un instant, face à cette delphine qui criait son désir à son amie enfermée dans le bassin d’à côté. Et je crois que je n’ai pas à m’en vouloir outre mesure, tant que je ne fais que ressentir, sans projeter quelque action que ce soit… Je peux remercier pour cela ma longue expérience introspective, qui m’a fait comprendre que tout ce que je pouvais vivre dans le caisson ou sous LSD devait être accueilli, assumé, revendiqué même, s’il n’était vécu que comme une expérience subjective, sans aucune conséquence pragmatique à envisager.

Mais justement, et c’est la seconde raison de mon trouble, je ne peux pas faire comme si tout cela n’était qu’une expérience projective, une vaste hallucination me permettant de mieux me connaître ! Je sais, je suis persuadé que j’ai été au cœur même de ce que Sissy voulait partager avec son amie. Je n’ai pas inventé tout cela. Et je ne peux plus regarder Sissy de la même manière, maintenant : je ne peux plus faire d’elle un simple objet d’expérimentation, aussi intelligent soit-il. Sissy m’a montré de manière éclatante un bout de sa personnalité, comme avant elle Pita, Tahi et tous les autres dauphins que j’accompagne depuis cette fameuse nuit. La différence ? C’est que Sissy n’est pas morte, elle. Son sort est entre mes mains, elle dépend de moi, elle est sous ma responsabilité. Dois-je prendre pour argent comptant ce que je viens de percevoir de sa propre vie intérieure, et agir en conséquence ? Ou bien puis-je faire comme si tout cela n’avait aucun impact éthique sur l’expérience que j’entends mener le plus loin possible, pour l’évolution des mentalités et, plus globalement, pour le bien des dauphins ? Il s’agit d’un dilemme… atroce.


Un dilemme qui, je le sens confusément, ne fait que commencer ! Je crois que c’est cela, aussi, que Pita a voulu me transmettre, lorsque je l’ai accompagné dans sa lente chute au fond de l’étroit bassin. Sissy n’est pas la première à avoir percé ma carapace d’intellectualisation ; et elle ne sera pas la dernière. À chaque nouvelle attaque, je sens s’effondrer des pans entiers de ma forteresse, mais la structure tient bon, encore, pour un temps. Car il faut que j’aille au bout de ce que j’ai entrepris, envers et contre les doutes qui m’assaillent de plus en plus profondément. Il faut que je le fasse… pour eux. Pour ceux qui sont morts, et pour ceux qui sont encore en vie, pour tous ceux qui sont à naître, aussi.

Je dois le faire pour Pamela, par exemple : cette jeune delphine qui est si sensible, et qui a été si profondément traumatisée, lors de sa capture… Elle était trop jeune ! D’après ce que j’ai compris de son histoire, elle ne devait pas avoir bien plus d’un an : elle venait à peine d’être sevrée sur le plan alimentaire, et elle ne l’était absolument pas sur le plan émotionnel. Un Tursiops truncatus devient adulte vers l’âge de 4 ou 5 ans, et il peut rester attaché à sa mère pendant quelques années encore. Pamela, elle, n’a pas pu atteindre cette sécurité émotionnelle, qui est le fruit de longues années de présence et d’enseignements prodigués par une mère. Dans la nature, elle n’aurait jamais survécu, même dans un groupe d’adultes. En même temps, dans la nature, elle aurait peut-être encore sa mère…


Pamela… Pourrais-je encore la regarder de la même manière, après ce que j’ai vu cette nuit ? Elle était si touchée par le récit de Sissy : je pouvais sentir sa frustration, palpable dans son intonation et dans ses réactions corporelles. Je pouvais accompagner son désir de comprendre, son souhait de partager avec Sissy cette excitation qui dévorait tout entière la jeune adolescente. Je pouvais décrypter, comme dans un éclair de génie, le train de ses cliquetis, je pouvais en faire une histoire, SON histoire : celle qu’elle tenait à partager avec son amie, en réaction à l’aventure qu’elle venait de vivre à travers le récit passionné de Sissy. Et elle m’a emmené aussi, Pamela, à travers les dédales de sa propre vie, de ses doutes, de ses craintes et de ses timides aspirations. Elle m’a tellement emmené que j’ai senti, une nouvelle fois, la lance de la honte traverser l’épais cuir de l’indifférence. La honte d’être… humain ?


Nous voici revenus un mois et demi en arrière, dans la villa, plus précisément dans la partie immergée pour l’expérience des sept jours, Pamela, Margaret et… moi, simple spectateur du récit de la delphine. Je peux sentir la gêne qui parcourt celle-ci, face à cette jeune femme qu’elle désire au moins autant qu’elle craint. Oh, elle ne la désire pas comme Sissy pouvait désirer Yoti, non ; ou alors pas seulement. Plutôt comme une mère ; ou comme une présence aimante et chaleureuse, qui pourrait presque lui rappeler Maman. C’est bien la première fois, depuis ces trois années passées en captivité, que Pamela côtoie, de manière si intime, une femme. D’abord, il n’y avait quasiment que des hommes dans les studios du Marineland, où on lui apprenait à faire des grimaces pour la caméra ; et ensuite les quelques femmes se faisaient un devoir, plus encore que les hommes, de toujours garder une distance émotionnelle respectable avec la jeune delphine. Par peur qu’elle ne s’attache trop à elles ? Ou peut-être pour ne pas avoir, elles, à trop s’attacher ? Pamela n’a pas trouvé de réponse claire à cette question ; toujours est-il que cette attitude froide et distante lui allait bien, somme toute : elle craignait l’humain plus que tout au monde !

Mais cette jeune femme, à l’énergie si étrange… Pamela peut sentir en elle cette appréhension qu’elle connaît si bien, elle peut sentir aussi ce désir de venir à la rencontre de la delphine, de comprendre comment elle fonctionne, voire de… devenir son amie ? Mais une amie, cela se place bien en face de vous, et non au-dessus, pour bien vous montrer ce qu’elle veut vous enseigner, non ? Cela, c’est plutôt le rôle d’une mère, pour la jeune delphine… Que penser, alors, de cette étrange amie, lorsqu’elle tente désespérément d’apprendre à la delphine à reproduire les sons de sa propre langue ?


– Mmmmmmmmargaret ! Say it, Pamela ! Mmmmmargaret !


Avant de se fâcher et de crier, aussi, parfois. Quelle étrange espèce, cette humaine qui se comporte tantôt comme une amie, tantôt comme une mère et parfois comme une véritable étrangère ! Comment Pamela peut-elle lui faire confiance et enlever enfin sa cuirasse de protection, alors que la jeune femme change si souvent d’énergie ? Alors, pendant toute la première lune qu’elles ont partagée dans cet espace exigu, la jeune delphine se contente d’observer Margaret, sans s’approcher de trop près. Difficile de la sonder, car même si elle barbotte difficilement dans cette eau qui a envahi toute la pièce, la plus grande partie de son corps est hors de l’eau, inaccessible au puissant sonar. Alors Pamela se sonde, elle-même : elle sait que les émotions qu’elle ressent envers la jeune femme sont les témoins fidèles de l’état émotionnel de Margaret. Elle peut leur faire confiance lorsqu’il lui est plus difficile de lire directement sa partenaire, hors de l’eau.

Oui, Pamela en est certaine maintenant : la plus grande partie de l’énergie de Margaret est consacrée à prendre soin de la jeune delphine ! Elle se préoccupe de savoir si tout va bien pour son bébé, elle lui apporte quotidiennement de la nourriture – certes morte depuis plusieurs lunes – et elle lui parle, surtout : elle lui parle continuellement, avec cette voix douce et maternelle qui ferait fondre n’importe qui ! Alors, Pamela se laisse fondre, elle se laisse apprivoiser, avec quelque appréhension, certes, mais avec confiance, aussi. Elle sent qu’elle se rapproche, jour après jour, de cette mère de substitution qui ne cherche elle-même que le contact, le partage et le bonheur de son bébé… Et même s’il est trop difficile pour la delphine – vraiment impossible même : elle a tout essayé ! – de prononcer le début de ce nom d’humain, elle s’entend scander la suite sans trop de problème :


– Aaaaargaret ! Aaaaargaret !


La jeune femme a l’air plus que ravie : tout son visage s’épanouit comme une fleur de mer baignée de soleil… et Pamela se retrouve, en un instant, dans le chaud lagon qui a si bien su abriter son enfance, des lunes et des lunes durant… Elle retrouve dans ce visage la chaleur de sa mère, la sécurité d’une présence inconditionnelle et la bienveillance d’une relation authentique…


Et puis… plus rien. Du jour au lendemain, plus rien. Partie. Pas tout à fait, certes : Margaret est revenue tous les matins apprendre de nouveaux sons humains à son élève delphine. Mais ensuite elle partait à nouveau, durant de longues heures, durant de longues nuits. Et il fallait attendre, seule dans ce bassin étroit et triste, que cette étrange mère revienne pour quelques heures. Est-ce cela que font les mères quand il est temps pour leur bébé de prendre le large ? Pamela est insistante, elle a vraiment envie d’obtenir une réponse de son amie. Sissy hésite… Elle n’est pas bien sûre de sa réponse, elle qui n’a pas connu sa mère bien plus longtemps que Pamela. Quelques dizaines de lunes, tout au plus. Et puis elle ne parvient pas tout à fait à se mettre à la place de son amie : soit que sa cuirasse soit un peu plus épaisse encore, soit qu’elle n’ait jamais eu l’honneur de partager autant de choses avec Margaret, ni avec aucune autre humaine… Je voudrais bien lui répondre, moi – tiens, me voici à nouveau, après m’être effacé dans le spectacle que je vivais si intensément ! – mais je ne sais si cela lui plairait, honnêtement… Si cela lui serait plus utile que nuisible…


Me voilà revenu à mon dilemme, un peu plus profond encore, un peu plus douloureux. La pointe de la lance a dû toucher une région sensible : je ne peux ignorer ces larmes qui perlent, de chaque côté de mon visage, à noircir comme je le fais les pages de ce cahier de mes doutes et angoisses… Mes amis… si sensibles eux-mêmes… et si intelligents… Ils comprennent tout, et c’est bien pour cela qu’ils ne nous comprennent pas, parfois…


Et pourtant… ma résolution est ferme, comme toujours elle l’a été, dans ma vie. Cela, tu ne pourras pas me l’enlever, cher Pita. C’est mon arme – voire mon armure – la plus efficace, la plus redoutable : celle qui m’a permis de monter toute cette expérience, envers et contre tous les collègues qui me taxent d’illuminé, ou je ne sais quel autre substantif douteux. Je sais bien, moi, quelle est ma folie : c’est de croire qu’il est possible de faire évoluer les esprits, dans le domaine de la relation aux autres espèces intelligentes vivant sur cette belle planète ! Comment peut-on ignorer toute cette intelligence, alors que l’on a devant les yeux la preuve la plus évidente qui soit, même pour les sceptiques taxant de projection anthropomorphique toute tentative de communiquer avec les dauphins : à savoir la taille de leur cerveau ? La même taille que le nôtre, un poil plus gros chez les Tursiops truncatus, pour être précis. Et des connexions neuronales que nous ne connaissons même pas chez l’homme, notamment entre les cerveaux émotionnel et néocortical ! Mais je crois que même à moi, cette preuve ne suffit pas : elle ne parle qu’à la raison, et c’est cette même raison qu’utilisent mes détracteurs pour argumenter, pour débattre, et ainsi pour mettre de la distance entre eux et nous, du point de vue émotionnel. Une carapace de plus, en gros. Je voudrais que la preuve soit étincelante, qu’elle soit enrobée de tant d’évidence émotionnelle que même les cuirasses les plus solides éclateraient et fondraient comme neige au soleil, laissant leur habitant nu devant l’éblouissante vérité ! Je voudrais… Mais je divague encore…


Si je veux être honnête, je dois bien reconnaître que mon problème principal est plutôt celui-ci : les plus étonnantes découvertes que j’ai pu faire sur les dauphins n’ont pas été le produit de mes autopsies, de mes stimuli cérébraux un tantinet intrusifs, ou même de mes enregistrements sonores. Elles ont été le fruit de mes rêves et délires, que ce soit avec ou sans aide chimique, avec ou sans isolement sensoriel. Elles m’ont été données, et puis reprises. Reprises, oui, car jamais je ne pourrai me présenter devant un conseil scientifique, tiré à quatre épingles, et entamer le récit de mes frasques psychédéliques. Je suis condamné à garder tout cela pour moi, éventuellement pour mes proches et ceux qui croient encore en moi. Au risque de les perdre, eux aussi… Et puis, ensuite ? Enterrer l’essentiel de mes découvertes, ou alors laisser quelque prêtre insolent chanter, en guise d’épitaphe, le récit de mes loufoques aventures, dans une cérémonie à mon souvenir ? Est-ce cela que je veux ? Et comment pourrais-je faire autrement ? Je sais bien comment je pourrais faire. Enfin, je crois… Oserai-je ?


Il faudrait d’abord que les gens sachent ce qu’est un psychédélique, dans sa nature même. Ce n’est pas un hallucinogène, non, tout comme la privation sensorielle ne rajoute rien à la conscience : elle ne fait qu’enlever ce qui gêne la perception pleine et entière, comme disait le célèbre Bergson que personne ne vilipende, au demeurant ! « Psuchè-délos », en grec : révélateur d’âme. « Éclaireur de perception », dirai-je plutôt ; ou encore « désembrumeur de conscience » ! Si je donnais quelques microgrammes de LSD aux dauphins, que se passerait-il pour eux ? Comment réagiraient-ils à « l’éclaireur de conscience » ? Ils sont déjà si sensibles, si empathiques… Cela pourrait être… éclairant ! Oui ! Et si je prenais moi-même de ce révélateur, en même temps qu’eux ? Que se produirait-il ? Pourrions-nous communiquer, enfin, comme nous ne le faisons que dans mes rêves, ou dans mes délires d’ermite ? Oserai-je tenter cela ?


Oserai-je ?




... à suivre...

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