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Chapitre 7 : S’apprivoiser






Cette nuit, Margaret est toute seule, absolument seule dans l’immense villa humide. C’est vrai, il y a les dauphins, tout de même, pour l’accompagner dans cette expérience d’isolement. Mais même avec eux, elle ne peut pas entrer en lien, cette nuit. Pamela ne lui a pas adressé la parole de la journée. Et Peter et Sissy sont dans le bassin extérieur : ils doivent, comme à leur habitude, jouer à se chamailler, se poursuivre en jappant, se mordre parfois jusqu’au sang tant ils se prennent aux histoires qu’ils inventent pour pimenter leur langoureuse existence… Puis faire l’amour trois à quatre fois, afin de faire subitement retomber toute cette pression qu’ils ont consciencieusement créée. Aucun moyen d’entrer en contact avec eux : Margaret s’est volontairement enfermée avec Pamela dans les 80 mètres carrés de bassins improvisés à l’étage du bâtiment : un espace qui va constituer pendant une semaine entière son seul monde, sa seule réalité. Une semaine !

Une journée s’est déjà écoulée dans cette ambiance digne d’un Titanic commençant à couler lentement, très lentement… Margaret a de l’eau jusqu’aux genoux ; juste en dessous des genoux, pour être plus précise. Tout est humide dans l’appartement, et rien ne semblera jamais sécher, malgré la chaleur des tropiques qui, au lieu de réchauffer les corps et les âmes, en rajoute à cette impression de baigner en permanence dans une atmosphère saturée d’eau et de sel. D’eau ; et puis de sel. L’enfer. Ses vêtements, pourtant prévus pour s’adapter à un environnement aqueux, n’ont pas été secs de la journée. Alors elle s’est changée, plusieurs fois, mais rien à faire : l’eau s’immisce partout, dans le moindre recoin de son existence solitaire, dans la moindre parcelle de vie qu’elle tente désespérément de soustraire à l’emprise de l’élément insidieux. Même son propre lit, celui dans lequel elle va devoir passer six nuits encore, est totalement détrempé. Il a suffi d’un ou deux remous de la jeune delphine, passant à côté du seul refuge de Margaret, pour commencer la mission de pré-trempage. L’eau appelant l’eau, la capillarité du matelas, pourtant certifié étanche par l’équipe de John – celui-là, si elle pouvait lui dire ce qu’elle pense, à cet instant-là de l’expérience, elle ne s’en priverait pas ! –, a accéléré le processus permettant à cet îlot de repli de se transformer, lui aussi, en une mare salée et tiédasse.

Cette nuit donc, Margaret se demande, pour la première fois depuis cette étonnante année où elle s’est engagée dans ce projet, ce qu’elle peut bien faire là. Quel est le sens de tout cela ? Faut-il y chercher un sens, d’ailleurs ? Certes, en théorie, il s’agit d’une expérience passionnante ; et de surcroît, une expérience qui a germé dans son propre esprit à l’imagination débordante ! La jeune femme commence pourtant à regretter l’élan qui l’a emporté vers le scientifique, ce 10 mai dernier, au petit matin, juste avant qu’il ne reparte pour le continent… Ce jour-là, elle lui a glissé l’idée à l’oreille, comme elle sait si bien faire, en lui parlant dans son propre langage :


– Les dauphins ont besoin de compagnie, John. Autrement ils se laissent dépérir, vous l’avez bien vu hier ! Mais à chaque fois que vous leur permettez de se retrouver, vous créez un divertissement externe qui rend les cours de communication que je leur donne autrement moins intéressants pour eux. Pourquoi chercher à investir la communication avec l’humain, quand je peux si spontanément engager une conversation avec mes amis de la mer ? Le dilemme est donc le suivant : permettre à un dauphin de créer une relation privilégiée avec l’homme ; mais ne jamais le laisser seul, ne jamais partir chez soi se reposer, manger, vaquer à ses occupations d’humain. Il faudrait créer une expérience dans laquelle l’homme et le dauphin partagent un espace et un temps déterminés, sans jamais que l’un des deux puisse se sentir séparé de l’autre. Et il faudrait que cet espace soit entièrement immergé, peut-être jusqu’aux genoux, pour faire en sorte que le dauphin ait accès à toute partie de l’espace où vit l’humain. Alors seulement, je crois que nous ferions des progrès inimaginables, dans la compréhension du monde et du langage des dauphins…


La suite de l’histoire ? Aucune chance de l’oublier ! John s’était épris de ce projet fou, peut-être le seul moyen pour lui de trouver un nouvel intérêt à cette recherche qui n’avançait pas si vite que dans ses prévisions enthousiastes. Il avait laissé quelques semaines passer, peut-être pour mûrir le projet avant de l’exposer à la jeune étudiante, ou peut-être pour laisser en elle le désir se diffuser, dans l’attente de la réponse du scientifique. Et puis il était revenu la voir.


– Margaret, votre idée est géniale. J’y ai bien réfléchi, et j’ai trouvé la personne idéale pour accomplir cette mission. Vous ! Vous seule pouvez la mener à bout, je ne vois personne d’autre qui ait à la fois ce courage et cette authenticité qui vous permettront d’entrer vraiment en relation avec les dauphins. Et puis, ils vous connaissent, ils n’ont pas peur de vous. Enfin, il y a un dernier point… Vous êtes une femme, et même si vous n’êtes pas encore une mère, votre énergie est très maternelle avec les dauphins, je l’ai constaté. Et c’est cela qui permettra la réussite de cette expérience : quoi de plus naturel, quand on veut apprendre une langue, que de baigner dans cette même relation à une « mère » que celle dont on a été imprégné dans notre petite enfance ? Voilà ce qui manquait à notre projet jusqu’à présent : l’environnement affectif propice à un apprentissage volontaire de la langue. C’est cela que nous allons créer, Margaret !


Évidemment, Margaret a accepté. Et comme à son habitude, la jeune femme s’est investie à cent dix pour cent dans l’invraisemblable aventure. Avec John, ils ont dessiné les plans de la partie de la villa que l’on mettrait en eau. À l’étage, pour laisser tout l’espace du rez-de-chaussée aux dauphins qui ne participeraient pas à l’expérience. Car il serait seul, le dauphin qui partagerait la vie de l’humain. D’abord, il a fallu transformer quelque peu l’ascenseur qui servait à monter les dauphins à l’étage, le lieu consacré aux cours de langue depuis le début du projet. Puis, la jeune femme s’est mise à calfeutrer l’ensemble de l’espace qui serait consacrée à l’expérience inédite. Cela a pris du temps, beaucoup de temps ; surtout que l’équipe de John était alors passée de neuf personnes à… quatre survivants, en l’espace de quelques mois. Le projet coûtait beaucoup d’argent, un certain nombre de personnes ne le voyaient pas d’un si bon œil et, pour finir, la Nasa avait allégé quelque peu son financement, prétextant une réorientation de leur domaine de recherche. Certainement une étoile qui avait dû leur faire, avant de finir sa longue et triste existence solitaire, des signaux de détresse en morse…

Et ils ont tenu bon, toute cette équipe de passionnés et de savants fous. Margaret se sent si fière de faire partie d’un projet qui donne enfin un sens, un vrai sens à sa vie ! Aider un compagnon non humain à apprendre le langage des hommes, comme dans la merveilleuse histoire de Miss Kelly, afin de pouvoir partager à tous ce qu’elle-même pressentait, enfant, quand elle inventait les histoires folles que les animaux semblaient lui conter. Ce serait du sérieux, enfin ! Alors, l’étudiante en biologie est même allée jusqu’à accepter de prendre la barre et de diriger le paquebot toute seule, pendant tout l’hiver 64, pendant que John continuait ses propres recherches dans des domaines qu’elle ne saisissait pas toujours. Il lui a expliqué comment se servir des instruments d’enregistrement et de toute la machinerie technique. Où sont les différents coffrets électriques, si jamais le courant venait à se couper, comment drainer l’eau des bassins du rez-de-chaussée, ou encore comment mettre le chauffage ou la climatisation dans l’ensemble de la maison.

Et les mois d’hiver sont passés, l’un après l’autre ; seule avec trois dauphins, dans une immense villa… vide. John est venu de temps en temps pour suivre ses recherches. À chaque fois, il restait quelques jours et prétextait une urgence pour repartir sur la terre ferme. Et Margaret a tenu bon, portée par l’idée folle de parvenir, pour la première fois de sa vie, à incarner dans la matière brute le fruit d’une de ses élucubrations fantaisistes. Cette fois-ci, il ne s’agit pas seulement de coucher l’idée sur le papier, non : c’est bien plus passionnant que cela ! Créer un laboratoire expérimental, capable d’accueillir en son sein un homme – une femme, en l’occurrence – et un dauphin, pendant peut-être une année entière. Pour qu’enfin l’humain et l’animal puissent vivre ensemble, 24 heures sur 24 ! De la pure fiction…


Et la fiction est devenue réalité. Une semaine entière, seule avec un dauphin dans cet univers d’eau salée, c’est déjà une épreuve à part entière ! Quel jour sommes-nous, au fait ? S’il n’y a qu’une seule petite journée qui s’est écoulée, durant cette éternité qui sépare le lever du coucher de l’astre qui se traîne dans le ciel, alors nous sommes encore, pour quelques heures, le 20 mars 1965. Margaret se lève et se met debout sur son lit d’eau, pour pouvoir détecter l’endroit d’où Pamela l’observe furtivement, cachée dans la pénombre laissée par la lumière blanche du fragile plafonnier basse-tension. Une année que les deux se connaissent, et la delphine continue à jouer les timides : pas une seule fois, dans cette interminable journée, elle n’est venue voir la jeune femme. Elle a même refusé de manger son repas du soir, tant que Margaret s’obstinait à rester à côté d’elle, histoire de partager au moins un bout de poisson avec son amie. La coquine a dû attendre que Margaret change de pièce, parce que quand celle-ci est revenue, quelque temps – astronomiquement long – plus tard, le repas de la delphine avait disparu. Il faudra noter cela sur le carnet que John veut voir rempli chaque jour : « Pamela semble réticente à entrer en contact avec moi, et refuse de manger en ma présence. »

Il faut dire que la timide delphine n’a jamais été aussi sociable que les deux autres ont pu le devenir. Chacun à sa manière, certes. Peter, c’est le gentleman de la villa, toujours prêt à inventer une nouvelle stratégie pour entrer un peu plus en intimité avec elle. Peut-être a-t-il en tête de détourner et de soigner cette peur ancestrale des habitants de la mer, qui est encore bien présente chez la jeune étudiante en biologie marine ? Quant à Sissy… Margaret s’avachit avec lourdeur sur le lit humide et laisse remonter à la surface de son esprit, comme autant de petites bulles de plaisir brut qui traversent le matelas, les souvenirs de cette journée où Sissy lui a appris quelque chose qu’elle n’aurait certainement jamais compris autrement…

C’était en plein été, peu de temps après les retrouvailles des trois comparses dans le bassin extérieur. Il fallait les voir passer des heures à jouer avec un bout de sac plastique déchiqueté, ou quelque autre détritus tombé dans leur piscine ! Petit à petit, la scène se reconstitue dans l’esprit fertile de la jeune femme, sans qu’elle puisse clairement distinguer ce qui est de l’ordre de la « réalité historique », et ce qu’elle a pu imaginer par la suite – ou sur le moment –, pour donner un sens à l’étonnante anecdote. Les couleurs reprennent progressivement la vivacité que seul possède l’instant présent, le pur instant qui n’en finit pas de dessiner ce qu’il va mettre en lumière l’instant d’après. Les émotions sont toutes là, dansant joyeusement sur la scène étrange que l’on a tendance à nommer, avec une étonnante confiance, la « réalité ».


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Peter a trouvé une feuille morte au fond du bassin et s’est mis en devoir de la récupérer et de l’amener à la jeune femme, dans l’idée de jouer avec elle à son jeu préféré. Margaret connaît ce jeu par cœur, il le sait bien, pour avoir passé de longues et patientes heures à lui apprendre. Mais étrangement, elle ne se saisit pas de la feuille et elle ne nage même pas vers le fond, pour aller ramener le jouet au plus proche de l’endroit où il l’a trouvé – de plus en plus loin, sous la surface de l’eau, à chaque fois qu’ils font l’exercice. Au contraire, celle-ci sort du bassin précipitamment, comme si elle était prise de cette terreur que Peter a mis tant de temps à apaiser. Non, pourtant ce n’est pas de la peur qui habite la jeune femme aujourd’hui, le dauphin en est certain. Dans les battements de ce cœur et dans l’énergie qui se dégage de ce corps, il y a de l’amusement, mêlé d’une sorte de questionnement. Oui, c’est ça ! Elle est en train d’inventer un autre jeu, et elle se demande s’il va marcher !

Pamela et Sissy se sont arrêtées pour observer toute la scène. Peter n’a pas l’air inquiet : plutôt curieux et impatient, en réalité. Ça y est, la jeune femme revient en courant… un gros ballon jaune à la main. Elle a vraiment l’air enthousiaste à l’idée de les voir jouer avec cet objet, et cette joie est communicative. En plus, les deux delphines connaissent bien ces parties de ballon qui semblent tant plaire aux humains, et sont prêtes à s’y prêter avec joie ! Peter, quant à lui, a changé d’humeur en quelques instants. Le passé, qu’il tente chaque jour de maintenir juste un peu en dessous de la surface de sa conscience, a surgi hors de l’eau de l’oubli en éclaboussant tout sur son passage. Un peu comme ce ballon, si l’on essayait en vain de le couler… Le jeune dauphin sait bien que c’est mission impossible, pour avoir maintes fois relevé le défi, à l’époque où Maman était encore là.

« Cati »… Tout est là, à nouveau dans l’esprit du dauphin : tout ce qu’il ne veut plus avoir à se souvenir, parce que cela fait trop mal… Cati, qui lui ramenait inlassablement le ballon et l’incitait à tenter de le couler le plus profondément possible, sous l’œil amusé des humains qui voulaient que toute la scène rentre dans la boîte noire à travers laquelle ils les regardaient… Cati… Ma maman… Le jeune dauphin est maintenant tout entier plongé dans le passé, le rostre collé au ballon qu’il pousse nostalgiquement à travers le bassin. Les deux delphines l’observent et le sondent avec empathie. Elles se garderaient bien de venir lui prendre son ballon. D’abord parce que cela ne se fait absolument pas : on ne prend pas le jouet de l’autre, sauf s’il nous y invite explicitement ! Et ensuite parce qu’elles ont saisi ce qui se passe pour leur nouvel ami, bien qu’elles ne puissent pas partager son souvenir : elles n’étaient pas dans le même parc que lui, avant qu’ils n’atterrissent tous ici. Il a l’air si triste, Peter !

Margaret, elle, n’en croit pas ses yeux. Que s’est-il passé, en un instant, pour que l’ambiance du bassin change à ce point ? Et pourquoi les trois dauphins ne jouent pas à se passer le ballon de bec en bec, comme elle se l’était imaginée ? Intriguée, la jeune femme court chercher un autre ballon, un peu plus petit et lourd, pour voir si cela change quelque chose au jeu. Entre-temps, Peter a lâché le ballon et est allé se poser tout au fond du bassin, comme à chaque fois qu’il est atteint de cette profonde tristesse qui vient d’on ne sait où. Pour l’instant, les deux autres delphines se contentent de le regarder et lui lancent parfois un appel en forme de sifflement ; mais ne l’approchent pas. Peut-être respectent-elles sa tristesse ? Puis, tout à coup, Sissy se saisit du gros ballon jaune et se met à jongler, sous l’œil ébahi de l’étudiante. Pamela, qui ne veut pas être en reste, a délicatement soulevé l’autre ballon et le tient en équilibre sur son bec, quelques dizaines de centimètres au-dessus de l’eau. Font-elles un show pour impressionner la jeune femme, ou bien sont-elles tout simplement en train de jouer à revivre quelque instant de leur ancienne vie, au parc aquatique du Marineland ? Margaret est tellement impressionnée qu’elle en a laissé tomber son masque, qui coule maintenant tout au fond de l’eau, avec cette lenteur qui laisse espérer une possible récupération, tout en ajoutant à chaque instant un peu plus de difficulté à l’envisager. Les delphines vont-elles lui ramener le précieux masque, dans le même esprit que lorsqu’elles jouent ensemble avec les bouts de sac plastique ?


Sissy a bien vu le jouet de Margaret couler tout au fond du bassin ; elle a sondé la jeune femme et a détecté en elle cette curiosité et cette humeur joueuse qui plaisent tant à la delphine. Margaret veut jouer ! Son corps tout entier respire l’envie d’être surprise, voire le désir d’être prise à son propre jeu. Sissy aussi a envie de jouer, mais dans ce cas, ce sera elle qui fixera les règles du jeu. Elle a pris une grande bouffée d’air et elle est maintenant confortablement installée au fond du bassin, juste au-dessus du masque : c’est son jouet, celui que Margaret lui a lancé, pour voir si la delphine allait lui ramener. S’ensuit une longue attente, rendue plus excitante encore par les bribes d’hésitation qui s’échappent de la jeune femme qui tente de plonger le visage sous l’eau, afin de voir ce qu’il en est. Finalement, elle est allée chercher un autre masque et elle a plongé, Margaret. Elle a plongé tout au fond du bassin ! Rien que cela, déjà, est une petite victoire pour la delphine, qui a bien vu à quel point il était difficile pour la jeune femme de mettre ne serait-ce qu’un pied dans l’eau, au tout début de leur relation. Or, Sissy est joueuse : elle se laisse couler un peu plus pesamment sur le masque lorsque la courageuse Margaret arrive à son niveau. Va-t-elle oser lui prendre le jouet, alors qu’elle est présentement en train de jouer avec ? La jeune femme semble surprise et remonte rapidement à la surface pour reprendre son souffle. Elle réfléchit, cela se sent, indubitablement ! Ça y est, elle a plongé à nouveau, elle semble plus sûre d’elle cette fois-ci. Et voilà qu’à mi-profondeur elle enlève son masque et le laisse couler, juste au-dessus de la delphine !

Surprise, Sissy s’est retournée vers le nouveau jouet et a amorcé un mouvement qui laisse le champ libre à Margaret : celle-ci s’empare rapidement du masque traînant au fond de l’eau et, en une seule poussée des deux jambes sur le fond du bassin, elle remonte à la surface. Quelle n’est pas sa surprise quand elle voit la delphine surgir à quelques mètres d’elle, la bouche grande ouverte et visiblement très fâchée, comme semble en témoigner le concert de vocalises qui traverse la jeune femme de part en part ! Et puis soudain, sans prévenir, c’est la honte qui comble la brèche créée par les étonnantes vocalises, dans le corps de Margaret. Pas de la terreur, non ; ni même de la frayeur : il n’y a aucune once d’agressivité dans l’expression de la colère de Sissy. Seulement une remontrance en bonne et due forme. Et la jeune femme est prise de cette honte qui colle à la peau, pendant quelque temps, quand on vient de commettre un forfait dont on n’est pas très fier. « Qu’ai-je fait de mal, pour réagir ainsi ? » se demande-elle. Et de manière aussi surprenante que spontanée, deux idées émergent, de manière concomitante, à la surface de son esprit réflexif. « D’abord, j’ai pris ce que Sissy pouvait considérer comme son jouet, sans qu’elle ne me l’amène de son plein gré. Ensuite, j’ai triché, j’ai détourné son attention pour récupérer mon masque ». Vol et manipulation, deux gros mots qui n’ont jamais plu à la jeune femme et qu’elle a pourtant froidement mis en place, pour arriver à ses fins. Margaret est sortie du bassin maintenant, elle n’est plus d’humeur à jouer. Sissy serait-elle vraiment fâchée ?

Pas vraiment, en réalité… Le calme est revenu dans le bassin : Pamela a rapporté les deux ballons et les a laissés s’échouer sur le bord, tandis que Peter, sorti de sa nostalgique torpeur par les cris de Sissy, est remonté à la surface. Les trois dauphins regardent maintenant Margaret, comme pour lui dire quelque chose qu’elle ne comprend pas. La jeune femme hésite, partagée entre deux élans de force égale... Osera-t-elle retourner à l’eau, après ce qui s’est passé ? D’un côté, il y a cette impossibilité de simplement partir, en laissant en l’état une situation dans laquelle elle s’est sentie en faute. Et puis de l’autre côté, il y a cette appréhension de rencontrer à nouveau l’expression de la colère de Sissy. Chez les humains, cette forme d’inertie émotionnelle, à la suite d’un accès de colère, qu’on appelle traditionnellement « rancœur », ne disparaît jamais en un instant ! Parfois, il faut de longues heures, voire des jours, pour retrouver à nouveau dans l’énergie de l’autre ce pur désir d’entrer en relation, sans aucun mélange de tristesse ou de ressentiment. Et pourtant. Rien de tout cela ne semble s’exprimer, dans l’attitude des trois dauphins. De l’invitation, oui, c’est cela ! Dans un élan de courage mêlé d’intrépidité, la jeune femme jette son masque dans le bassin et saute joyeusement à son tour. Et c’est l’euphorie dans l’étroite piscine, qui se transforme subitement en un jacuzzi de bulles et de remous ! Margaret n’en croit pas ses yeux : Sissy elle-même est allée chercher son masque, qui commençait à couler, et le lui rapporte avec… serait-ce un sourire, qui traverse de part en part le bec de l’étonnante delphine ?


Allongée sur son lit détrempé, Margaret laisse maintenant s’étioler la fine toile du souvenir, tout en tentant d’en garder la subtile essence. Jamais, à la réflexion, elle n’a vu les trois dauphins rester accrochés à l’une des émotions qui les traversent si fréquemment. Toujours en entier dans l’instant, sont-ils situés. Ce n’est pas de l’oubli ou un défaut de mémoire vive, comme pourraient le penser certains collègues éthologues de John, non. C’est juste… ce mouvement de flux et de reflux, ce mouvement qui vient de la mer et qui traverse à chaque instant le corps du dauphin, venant nettoyer ce qui pourrait le contaminer de l’intérieur. Flux : inspiration, élan de désir vers l’inconnu. Reflux : expiration, abandon ce qui ne m’est plus utile maintenant. Quel extraordinaire enseignement… Et quelle incroyable qualité de vie l’humain pourrait-il avoir, s’il s’abandonnait ainsi au flux et au reflux de sa propre respiration ! Car lui aussi, finalement, il vient de la mer…


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Immobile, à l’autre bout de la pièce sombre, Pamela observe la jeune femme. Celle-ci semble si sereine maintenant, alors qu’il y a encore quelques instants, elle était traversée d’une multitude d’émotions que la delphine ne se sentait pas de gérer ! Trop de stress, trop d’impatience, trop de désir de faire, quelque chose et son contraire, n’importe quoi, pourvu que cela fasse passer le temps ! À l’intérieur de la jeune femme que Pamela sondait régulièrement, c’était un torrent d’émotions en fusion, toutes mélangées, et toutes bouillonnantes, qu’il y avait. S’éloigner, se protéger, fuir Margaret : seule solution pour ne pas se laisser contaminer ! Car la delphine le sait bien, de manière intuitive et presque subconsciente : elle ne peut plus aujourd’hui se laisser infecter par les émotions des autres, comme elle a pu le faire par le passé. Trop éprouvant, et puis cela l’empêche même parfois d’agir avec prudence. Combien de fois a-t-elle pris sur elle la peur, voire la terreur, de ses compagnons de captivité, quand ils étaient transportés d’un endroit à l’autre, sans ménagement aucun ? Combien de fois a-t-elle senti l’acide d’une émotion – qui n’était pourtant pas la sienne – brûler ses muscles et tendre ses articulations, au point de mettre de longues minutes à redonner à son organisme souplesse et élan d’en-vie ? Il faut dire que Maman n’a pas eu assez de temps, pour lui apprendre à construire cette limite entre soi et les autres, avant que le drame ne survienne… Alors Pamela s’est accrochée, avec l’énergie du désespoir, à tout être vivant pouvant lui apporter un semblant de sécurité, par sa simple présence. Et c’est l’inverse qui se produisait, à chaque fois ! À trop prendre sur elle les émotions des autres, c’est en profonde insécurité que le bébé dauphin se sentait, le plus clair de son temps.


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Margaret a ouvert un œil, curieuse de voir si ce ressenti qui l’a traversée, l’espace d’un instant, correspond à quelque chose d’observable. Est-ce vrai que Pamela la regarde attentivement, du bout de la pièce ? Peut-elle se fier à cette histoire qui a subitement pris forme dans l’imagination débordante de la jeune étudiante ? Et puis, question au moins aussi passionnante qu’inquiétante : son propre état émotionnel a-t-il un impact sur le comportement de la delphine ? Et comment toute cette réflexion lui est-elle arrivée dans le crâne, alors qu’elle achevait de revivre cette fabuleuse aventure, partagée avec ses trois amis de la mer, dans le bassin extérieur ? Trop de questions pour si peu de temps… La jeune femme a décidé de faire confiance à son ressenti – qu’importe d’où il vienne – et de laisser se reposer, sur le plancher de ses émotions, toutes ses petites paillettes colorées qui trop vite s’agitent en tous sens. « Pamela m’observe ? Eh bien laissons-la faire, et offrons-lui, le plus possible, cette sécurité dont elle semble avoir tant besoin ». Alors, dans un élan d’inspiration géniale, la jeune étudiante en biologie marine s’abandonne à sa propre respiration, accompagnant chacune des délicieuses vagues de son cycle respiratoire de la lumière de son attention bienveillante.

« Inspiration… Expansion de tout mon corps, qui se laisse aspirer par ce qui le dépasse… Suspension… Jouissance subtile liée à cette plénitude d’air et d’énergie retenue… Expiration… Lâcher-prise, détente de chaque partie du corps qui s’enfonce un peu plus dans le matelas mouillé… Et puis… Abandon… Jouissance de cet instant que rien ne remplit : ni élan ni désir, juste le vide d’air et d’envie, l’espace de quelques secondes, avant que ne vienne à nouveau me saisir l’inspiration vivifiante… »

Toute à sa respiration, la jeune femme n’a pas remarqué que Pamela s’est approchée, tout doucement, jusqu’à venir toucher de son bec le matelas sur lequel elle repose. C’est le doux cliquetis de la delphine qui ouvre à nouveau en elle l’espace du monde extérieur. Étonnée, elle ouvre les yeux, et c’est comme si elle redécouvrait la pièce qu’elle connaît pourtant si bien, pour avoir grandement participé à sa réalisation. Et Pamela est là, juste à côté d’elle, qui la regarde ! C’en est trop pour Margaret : en un instant toutes les émotions retenues ici et là dans son corps se condensent et prennent la forme de l’univers dans lequel elle baigne depuis bientôt 20 heures. Et elle fond en larmes…


,O,O


Les jours suivants, Margaret est particulièrement attentive à son propre état émotionnel. Non pas qu’elle veuille le contrôler ou le maintenir dans des proportions raisonnables. Ce serait bien impossible, tellement l’aventure qui se joue en elle est intense et vient bouleverser des pans entiers de cette structure intérieure qu’elle avait mise des années à construire, bon gré mal gré. Non, c’est plutôt une sorte de vigilance de chaque instant, que la jeune femme tente d’établir : comme si elle avait décidé de ne plus seulement se laisser habiter par ses émotions, mais de les habiter tout autant. Revenir en soi, rentrer chez soi, et s’y sentir bien, quelle qu’en soit la déco. Tout un univers à découvrir ! Mais pourquoi s’est-elle investie de cette véritable mission, alors qu’il y aurait bien autre chose à faire, présentement, par rapport à la tâche que John lui a donnée ? Peut-être est-ce parce qu’elle se sent bien incapable de faire autre chose que cela, pour l’instant : accueillir la vague d’émotions qui la submerge, avant qu’elle ne se transforme en un dangereux tsunami. Peut-être, aussi, est-ce par respect pour Pamela. La delphine n’a pas à subir les transferts émotionnels que la jeune femme n’assume pas pleinement. Que Pamela soit réellement sensible à l’état psychique de Margaret, ou que tout cela ne soit encore qu’un fantasme qui a pris naissance dans l’esprit fertile de l’étudiante, peu lui importe, au final. L’essentiel, cette semaine, c’est de préparer le terrain pour une plus longue aventure. Et le terrain ne se prépare pas seulement du point de vue matériel, ou même du point de vue intellectuel. Pas un seul cours de langue n’a eu lieu, à ce jour, entre les deux partenaires d’isolement. Et Margaret s’en fiche bien : ce n’est pas le but qu’elle s’est fixé ! Quel est ce but, alors ? Entrer en relation avec la delphine, profondément, sincèrement, authentiquement. C’est tout ce qui importe. Et ce n’est pas rien…


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Pamela, quant à elle, sent bien que ses propres défenses tombent l’une après l’autre, et qu’elle s’attache un peu plus chaque jour à son amie humaine. Margaret a compris, en très peu de temps en vérité, que tout ce qu’elle n’assumait pas transparaissait à travers sa fragile carapace et venait polluer l’eau dans laquelle les deux hôtes se mouvaient. La jeune femme est bien plus transparente maintenant, et la relation en est d’autant plus facile pour la delphine. Sans cela, aucune intimité n’aurait été possible : comment partager sa nourriture quotidienne avec une personne qui contamine tout par sa présence, air, eau et jusqu’au poisson ? Et pourtant, c’est si bon de pouvoir jouir ensemble du plaisir de se laisser envahir par l’énergie de ce que l’on fait entrer en soi ! Il n’y a peut-être pas de plus grande intimité au monde, en réalité, que quand on se laisse pénétrer ensemble par ce qui n’est pas partie de nous, à l’origine.

Certes, ce serait infiniment mieux de pouvoir montrer à Margaret comment obtenir sa nourriture par ses propres moyens, plutôt que d’accepter de s’emplir de nourriture morte depuis un moment. Mais la jeune femme n’est pas prête, ô ça non ! Si jamais il s’avère qu’un jour elle le soit. Alors, en attendant, Pamela se livre maintenant avec plaisir à ces repas partagés avec la jeune femme, comme avec un membre de son propre clan. Ce clan qu’elle a quitté il y a des lunes de cela, en ce jour dont le seul souvenir pourrait lui enlever tout appétit pour longtemps. Ce clan dont elle porte encore le nom dans une partie du sien, comme tout autre dauphin du groupe. Comme Jella, Trilla et Vola, bien avant elle. Ce clan, c’est une partie d’elle que personne ne pourra lui enlever, jamais. C’est tout cela, et bien d’autres choses encore, que la delphine offre à l’humaine, en acceptant de se nourrir à ses côtés. C’est un témoignage de profonde confiance, tout simplement.


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Déjà, c’est le dernier jour de la semaine qui se lève. Sept jours que Margaret vit dans l’eau, heure après heure, avec son amie Pamela. L’ampleur de l’épreuve qu’elle a choisie de vivre, ajoutée à l’intimité de l’espace et de la relation, a marqué son corps et son esprit. Alors qu’une part d’elle redoute la séparation, plus encore que les retrouvailles avec le monde extérieur, une autre part d’elle, celle qui a présidé toutes ces années à la construction de son identité, ressent un profond soulagement à l’idée de quitter ce lieu exigu. Retrouver les siens… Un peu comme le jour où le prisonnier sort de sa cellule, avec l’espoir fou de réintégrer le monde. Désir et appréhension. Curiosité et insécurité. Recherche de l’équilibre perdu, et peur du déséquilibre naissant… Tout cela s’entremêle dans l’esprit de la jeune femme et vient s’ajouter à la stratégie qu’elle a déjà commencé à mettre en place – depuis la veille au soir, pour être sincère. Une stratégie de deuil, dans la perspective de la transition. Margaret ne connaît que trop bien cette difficulté qu’elle a à se séparer des personnes qui lui sont chères, et cette tentation inconsciente qu’elle a de commencer la séparation affective avant que n’advienne celle, plus douloureuse, qui est clairement physique. Elle sait, elle sent que Pamela a capté ce qui se passe en elle : la delphine aussi semble avoir pris quelque distance, dans le contact physique, même si elle accueille encore volontiers les caresses de sa nouvelle amie. Mais elle n’est pas venue la réveiller au beau milieu de la nuit, comme les jours passés, en l’arrosant d’un coup de caudale, ou en lui lançant un ou deux sifflements aigus…

Chaque jour, la question se fait plus insistante dans l’esprit de l’étudiante : « Est-ce moi qui imagine et dessine toutes ces intentions qu’ensuite je projette sur mon amie delphine ? Ou bien ne fais-je que saisir ce qu’elle m’offre généreusement, depuis que notre intimité a pris une proportion non négligeable, dans nos vies respectives ? » La question est embarrassante au possible. D’un côté, il y a le retour à la « réalité » : le rapport à donner à John – sur lequel, évidemment, il n’y a pas un mot de tous ces états d’âmes – et la construction de la suite du programme. Et puis d’un autre côté, il y a … Pamela. Et Peter aussi, et Sissy. Et tout cet univers qui s’ouvre à la jeune femme ; bien plus complexe qu’elle n’avait pu se l’imaginer quand elle lisait Miss Kelly, toute petite encore, insouciante. Car ce qui se joue, de ce côté-ci de la réalité, c’est l’épineuse question du caractère éthique de toute l’expérience. Le chat de Miss Kelly était volontaire, lui : désireux d’apprendre à communiquer avec les humains. Les dauphins le sont-ils ? Et même s’ils l’étaient, cela suffirait-il à légitimer l’exploitation de leur vie, au nom de… au nom de quoi, d’ailleurs ? À toutes ces questions, Margaret préfère n’offrir aucune réponse, pour l’instant… Elle a bien trop peur des conséquences…



... à suivre...

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