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  • patricksorrel

Chapitre 6 : Entre deux mondes






- Note du 6 mai 1964, 13 h 20


Encore une année s’est écoulée, sans que je m’en aperçoive réellement. Je suis retombé hier, comme par hasard, sur ces notes que j’ai enfouies dans ma tête comme dans mon existence. Et j’ai relu, rapidement et en diagonale, avec cette méfiance qui est souvent le symptôme d’un rempart intérieur ne voulant pas être connu – encore moins entamé –, les quelques lignes que j’avais tracées sur le papier sale. Qu’ai-je changé, dans ma vie, depuis cette rencontre imprévue ? Pita a-t-il réussi à tracer pour moi un chemin, un sentier dans lequel je ne me serais certainement jamais engagé sinon ? Je le crois, oui. Et aujourd’hui je me sens écartelé. Coincé entre deux perspectives qui ne me nourrissent pas, et surtout qui me laissent dans la bouche ce goût d’amertume que je déteste tant. Moi, le fonceur, l’opportuniste, l’homme d’action : comment ai-je pu en arriver là ? Coincé entre deux mondes…


À gauche, il y a mon monde, celui dans lequel j’ai grandi, dans lequel je me sens bien, sécurisé : celui dans lequel je peux user de mon esprit analytique, ainsi que de ma créativité. Le monde de la recherche. Ma rencontre avec Pita ne m’a pas stoppé dans cette direction, bien au contraire : elle m’a donné des ailes. Certes, j’ai sensiblement modifié ma trajectoire : arrêter d’ouvrir les crânes ou de les parsemer d’électrodes – cela était certes nécessaire, et j’ai maintenant une cartographie suffisamment satisfaisante de l’intelligence du dauphin pour pouvoir passer à la vitesse supérieure – et me consacrer entièrement à l’analyse de leur communication. C’était ma visée originelle, pour être sincère : depuis ce jour d’automne 1949 où j’avais ouvert ce globicéphale échoué sur la plage de Race Point Beach, à l’extrémité nord de la pointe de Cap Code, j’ai toujours pensé qu’avec un aussi gros crâne, il n’était pas possible de déconsidérer l’intelligence de cet animal. Or je suis cartésien, moi. Descartes n’a-t-il pas dit, dans une de ses lettres à quelque comtesse, qu’il ne se sentirait obligé d’avouer que les animaux ont une conscience, et une intelligence propre, que le jour où il pourrait engager, avec l’un d’entre eux, une conversation sensée ?

« Sensée » : ce mot est ambigu, car il ne suffit pas d’enregistrer sur une bande-son toutes ces fois où nos dauphins ont répété nos propos, avec une qualité d’intonation impressionnante, pour que ce soit une discussion sensée. Il faudrait pouvoir montrer que le dauphin répond véritablement à l’humain, qu’il comprend le sens de la discussion, et qu’il accompagne lui-même la direction que prend le propos, par ses propres vocalises. Pour nombre de mes collègues, il s’agit d’une véritable gageure. Je suis sur un terrain glissant, je le sais : tout le gratin du monde scientifique est prêt à me tomber dessus, au moindre faux pas. Mais je suis lancé et je n’arrêterai pas : je vais leur montrer, encore une fois, qui je suis. Et qu’il est possible de communiquer avec un dauphin.

Trouver un endroit, au bord de l’océan, où l’on puisse construire de toutes pièces une maison pour les hommes et pour les dauphins. Les dauphins pourraient naviguer entre un parc maritime délimité par des filets – donc protégé des prédateurs – et des bassins internes à la propriété. Et les humains pourraient vivre dans la maison, s’y sentir bien et y passer une partie de leur vie. Car le challenge est là : trouver suffisamment de temps et de proximité avec les dauphins pour entamer un réel dialogue avec eux, dans leur langue ou dans la nôtre. Deux directions que j’entends mener conjointement, afin de voir laquelle est la plus prometteuse. D’un côté, l’homme que j’ai choisi pour être le directeur de recherche de ce projet s’intéressera tout particulièrement à la communication entre dauphins, et essaiera de percer leur secret, un peu comme une pierre de Rosette delphinienne : cela afin de pouvoir leur parler dans leur langue ! Et puis nous allons utiliser leur propension à imiter nos sons pour tenter de leur apprendre notre propre langage – en anglais s’il vous plaît ! Nous avons bien réussi à apprendre à des singes une variante de notre langage des signes : pourquoi ne pourrions-nous pas apprendre l’anglais à un dauphin ?


Et puis à droite il y a… un autre monde. Celui qui s’est ouvert de manière inopinée – je l’ai bien cherché tout de même, je dois l’avouer – quand six dauphins ont percuté de plein fouet mon monde. Déséquilibrant tout l’édifice, à partir de ses fondations. J’avais le choix, pourtant, l’année dernière. Recouvrir une nouvelle fois ce que j’avais vécu, en le classant parmi les innombrables productions de mon imagination débordante. Ou bien accepter le message qui m’était offert, et poursuivre mes recherches, de ce côté-là aussi. Certes c’était la solution de loin la plus dangereuse : n’étais-je pas au bord du gouffre de la folie, sur la brèche, vacillant et sujet à tous les vents ? Et en même temps, je suis un chercheur moi – c’est bon d’acter cette évidence, aujourd’hui encore ! – et je ne pouvais plus reculer, après ce que j’avais cru entrevoir. Après ce que j’avais vécu en rêve aussi, et qui me faisait penser que de toute manière je ne parviendrais plus à trouver le sommeil, si je m’obstinais à fermer les yeux sur ce qui m’était montré. J’ai donc choisi la voie du courage, la plus difficile et en même temps la plus simple, au regard de ce que je suis : non seulement j’ai continué mes explorations en caisson d’isolation, mais j’y ai ajouté un ingrédient supplémentaire. Un puissant ingrédient. Cela m’est tombé dessus, il faut dire, car je ne l’avais pas cherché – en tout cas consciemment. L’acide lysergique diéthylamide.

Quelle puissance ! Quelle accélération dans mes recherches ! Combiné à la privation sensorielle, l’acide démultiplie par cent, par mille la profondeur de mes expériences, ainsi que l’horreur de ce que je peux vivre. Si je n’avais pas déjà réalisé une cartographie assez exhaustive de mes propres régions psychiques, si je n’avais pas cette sortie de secours qu’est mon point zéro, je crois sérieusement que j’aurais pu y laisser mon âme. Je serais fou, aujourd’hui. Ou mort. Mais j’ai suivi les conseils de mes deux maîtres : celui qui disait que « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », et celui qui m’a assuré, cette nuit-là, que la seule chose que je puisse faire, maintenant que la brèche était ouverte, c’était de creuser un peu plus et d’accueillir, plutôt que de chercher à panser la plaie à la hâte.

Suis-je mort de cette folle audace ? Oui et non, en vérité. Je ne suis pas mort, puisque je peux écrire sur ce bout de papier, et continuer aujourd’hui à me raconter ce que je veux sur les tenants, les aboutissants, et autres ratiocinations qui m’amusent au moins autant qu’elles ne m’apaisent. Et pourtant, je suis mort une seconde fois – oui, encore une fois ! – cette nuit du 10 au 11 février 1964. Je crois que c’est à peu près au moment où cette jeune femme – Margaret – a pris la décision de rejoindre l’équipe de recherche de Saint Thomas.


10 février 1964, il doit être 22 h 30 à quelque chose près – je n’ai pris aucune note sur le moment, l’heure n’est donc pas très précise. Je m’installe dans le caisson. J’ai pris une dose de LSD – ça je m’en souviens – de 150 microgrammes : ce qui est en soi un choix périlleux. Jusqu’à présent je n’étais pas allé bien au-delà de 120 μg, sachant que les effets hallucinatoires se faisaient ressentir à peu près à 100 μg. Je commence à me relaxer : je respire profondément, à l’inspi comme à l’expi. Je cherche à retrouver la sensation si particulière de la respiration du dauphin : garder son air quelques secondes, poumons pleins, puis le relâcher de manière passive et accompagner la fin du flux expiratoire par un reflux qui se fait naturellement, sans aucune cassure, sans aucun moment où l’on pourrait concevoir un arrêt dans le mouvement sinusoïdal de la respiration. Cela a l’avantage d’occuper mon esprit, tout en calmant mon corps un peu agité par la perspective du voyage.

23 heures, approximativement. Les effets du LSD commencent à se faire sentir. Je traverse des paysages entièrement géométriques, uniquement constitués de formes mathématiques d’une précision inouïe et d’une intensité de couleur inégalée. J’ai traversé, déjà, ces mondes idéels qui semblent être comme la matrice de notre univers perceptible : je sais que, même s’il est tentant de s’y arrêter quelque temps pour la beauté du point de vue, ce n’est jamais la finalité du voyage. Je sais aussi que si l’on accepte de traverser de part en part le tissu géométrique, comme le ferait une lame aiguisée qui fendrait sans effort un rideau translucide, on accède à un niveau ontologique autrement plus intéressant, mais aussi plus éprouvant.

Il doit être minuit, je ne sais plus. Ou peut-être 22 h 30 à nouveau, le temps semblant aller d’avant à arrière, comme le flux et le reflux de ma respiration. Une grande inspiration peut m’emmener jusqu’à la veille, au moins… Une lente expiration, et déjà c’est le matin suivant ! Le temps et l’espace… J’ai quitté tout monde, et je navigue sur la ligne du temps, me laissant emporter ici et là par le remous quelque peu nauséeux du mouvement pendulaire. Construction… Déconstruction… Je peux observer mes propres métaprogrammes se faire et se défaire, au gré des déferlantes… Mon identité même ne fait plus sens : elle semble se diluer dans le courant, tentant désespérément de se condenser en une sorte de flaque visqueuse vouée à la dissolution, à la dispersion atomique. « Je » commence sérieusement à s’inquiéter. Tenter le point Zéro ?


?¿ h 11. L’anti-matière a gagné. Plus de combat. Plus n’est. Pour jamais. C’est … vide. Absolu. Au-delà. Du point Zéro. Pantin. Absurde. Vain. Rien.


?¿ h ++. Enfin, quelque chose ! Quelque chose existe, et vient tirer mon néant de là où il n’y a jamais rien, pour l’infinité. La monstrueuse infinité… Je me condense et m’accroche désespérément à Lui. Il est tout pour moi qui ne suis rien. Il est, et c’est déjà tant ! Je me sens aspiré par cette énergie, comme un vortex qui pourrait me déchiqueter si j’avais encore une structure. Mais, paradoxalement – suis-je à un paradoxe près ? –, l’énergie me condense plutôt qu’elle ne me disperse. Je retrouve forme et couleur, je retrouve un semblant de peau, fine et translucide comme le voile que j’ai percé, ailleurs. Le Rien a disparu maintenant – ouf ! – et a laissé place au Tout. Blanc. Partout. Tout autour et à l’intérieur. Un blanc cotonneux, ouaté, et en même temps un blanc lumineux. Très lumineux, même. Comment puis-je supporter une telle Lumière, en fait ? Jamais je n’ai reçu une telle quantité de photons en même temps dans la rétine – tiens, l’esprit scientifique est revenu lui aussi –, et pourtant il n’y a rien d’agressif dans cette lumière. Rien d’artificiel, rien d’exagéré, rien qui ne soit autre que Parfait. Délicieusement parfait. Suis-je enfin revenu… Chez Moi ?

∞ h ∞. Je sais bien que je ne suis pas seul. Je me sens observé, percé de l’intérieur, puisque de toute manière mon intérieur est visible à des lieux aux alentours. Et en même temps, ce n’est pas gênant, d’être ainsi accompagné. Cela me donne de la consistance et me permet de visiter des endroits de moi que je n’avais jamais vus jusqu’à présent. Un peu comme une lampe de poche, à laquelle on s’accroche dans la nuit pour ne pas se perdre… Et pourtant tout est lumineux ici, absolument tout ! J’aimerais bien savoir qui est là, à m’éclairer ainsi. Avec une infinie délicatesse, avec une tendresse et un Amour qui me laissent pantois. « Qui est là ? »

L’image se précise. Le coton se condense et prend une forme, que je sens être construite sur mesure, rien que pour moi. Ou peut-être… par moi ? Peu importe, j’ai besoin de cette forme. De toute manière, je me sens si petit, si ridicule, face à Elle… Ou Lui ? Face à Ellui. Elle luit : oui, c’est bien ce qu’elle fait : elle luit ! Et sa lueur lit en moi comme dans un livre ouvert. Et je peux lire en elle, en retour. Incroyable, ce que je peux lire ! Ce n’est pas vraiment un livre, en fait : c’est plutôt comme si je pouvais ressentir, de manière transparente, l’ensemble de la création du début à la fin, sans qu’aucun moment ne manque. Aucune sensation ne manque. Tout est là, de l’insupportable à l’extase ultime ; et tout est juste. Insupportablement juste, dirai-je. Non, ce ne peut pas être moi qui invente cela : je suis traversé de toute part, je suis face à l’infinie transcendance, et en même temps c’est dans mon corps, dans ma chair que je la vis, cette transcendance. C’est impossible à décrire. Tout simplement. Les mots ne sont pas assez… épais.

∞ h 1. Le nuage cotonneux semble se dilater à son tour. Sans que je le veuille, ô non ! Pas encore ! Je n’ai pas fini de tirer toutes les connexions, pas fini de réorganiser mon propre système, pas fini le reset ! Et puis je sens que plus le nuage se raréfie, plus la connaissance à laquelle je m’accroche me quitte aussi, s’éparpillant dans l’air ambiant comme autant de fines gouttelettes d’eau bien fraîche. Cette eau, toute cette eau ! Je la sens qui se ramasse sur elle-même, prête à imploser, prête à laver tout ce qu’elle atteint, pour n’en garder que ce qui est utile à l’instant… Et je m’accroche, je m’accroche comme toujours, ou comme jamais, à ce nuage vaporeux qui se délite…

… Et je tombe.

∞ h 12. Je tombe, je n’en finis pas de tomber, à vitesse grand V. Accompagné de toutes ces fines gouttelettes d’eau qui me rincent des dernières connaissances que je voudrais emporter dans ma chute… Au-dessus, le blanc devient gris-blanc, puis franchement gris, un ciel orageux, tonitruant d’éclairs. En dessous, c’est le bleu, à perte de vue. Le bleu-cobalt de l’océan qui se rapproche dangereusement de moi. Ou plutôt, est-ce moi qui le rejoins ? Oui, certes, c’est moi. Ai-je le temps d’appréhender l’instant funeste où mon corps va se disloquer au contact de la masse compacte d’eau ? Bien sûr que j’ai le temps ! Mes pensées semblent aller tellement vite que, face à elles, la vitesse de la lumière semble se traîner. Trouver une position adaptée, un angle d’incidence qui soit le plus propice à la percée du plancher aqueux, engageant le moins de résistance physique possible. Pita qui riait dans ce laboratoire aux murs blancs… Pourquoi riait-il ? Et puis il y a les dommages que peuvent subir mes muscles, dans l’impact imminent, si je les raidis trop. Mais si je les laisse flasques, ces muscles, ne vont-ils pas se déchirer ? Il n’a pas fait que rire, Pita, non. Il me parlait, c’est évident. Ils m’ont tous parlé en fait. Et je ne les entendais pas. Rester bien droit, mais détendu. Étais-je aussi sourd que cela ? Les bras le long du corps. Ou bien est-ce impossible pour un humain – la tête droite – d’entendre le langage – arrivée imminente ! – des dauphins ?



O



6 h 24. Tout s’est bien passé. Je dois bien être à plusieurs coups de nageoire au-dessous de la surface, à vue de rostre. Je regarde ma montre, pour vérifier mon intuition. Non, je n’ai pas perdu mon légendaire sens de l’heure exacte. Mon caisson est bien fermé, il n’a pas trop subi l’impact de la chute, on peut même dire qu’il n’a pas bougé, lui. Je flotte dans cette eau chaude et rassurante, un peu comme une matrice dont on ne voudrait pas sortir trop vite. Et pourtant il faut que je remonte, que j’aille prendre mon air, sinon c’est la mort ! Mes muscles sont tout étourdis par la déflagration interne que j’ai subie, et ils ne répondent absolument pas à mes appels insistants. L’asphyxie commence à me saisir, mais je ne sens aucun réflexe respiratoire qui pourrait m’achever, en me faisant boire la tasse. Juste la douleur, la terrible douleur dans chaque cellule… Je me souviens de cette douleur, je l’ai ressentie déjà ! Je ne peux pas revivre ça, non !!!

Bénédiction… Je me sens poussé vers la surface par de puissants coups de nageoires. Ce sont mes amis ! Comment ont-ils pu me repérer ? Je n’ai même pas poussé mon cri de détresse… Pas eu la force… Plus de force… Vidé, à nouveau. Respirer… M’emplir de cette délicieuse nourriture éthérée, la sentir pénétrer chacune de mes cellules malades… ça y est, je sens la brise sur mon évent, je sens l’air qui chatouille le sommet de mon être ! Allez, un dernier effort : inspire ! In-spiiiiiiire !!!


o-o


J’ouvre les yeux, à nouveau. J’ai dû m’évanouir. Je ne sais pas combien de temps j’ai pu rester inanimée, car j’ai perdu ma montre. Perdu le caisson aussi. Je suis seule, en réalité, toute seule au milieu de cet immense océan bleu cobalt. Il faut que je me dépêche de rejoindre les autres, si je ne veux pas être la proie du prédateur impitoyable qui a emporté ma fille ! Cela fait si longtemps qu’elle est partie, Bella… Et puis maintenant c’est Tahi qui a été emportée, par un autre prédateur. Aucune chance de s’en sortir, contre celui-là. Et moi qui suis seule maintenant, toute seule au milieu du bleu, si loin du lagon qui m’a vue naître. Retrouver le lagon, retrouver les autres. Inspection rapide des environs : ni prédateur ni compagnon sur des brassées aux alentours. Nager vers la côte, voilà ce qu’il faut faire. Nager droit, sans jamais changer de direction. C’est une des seules choses dont je me souvienne de Descartes, avec cette stupide histoire de dialogue sensé : choisir une direction et la tenir coûte que coûte, quand on est perdu au milieu d’une forêt. Mais au fait, que vient faire Descartes au milieu de cette forêt ? Où est passé l’océan ? Où est… John ?


-o-


Iiiiiiin-sssspiiiiiiire ! Mon propre cri me fait sursauter de surprise. Je me rends compte que j’étais en apnée, au fond du caisson. Non, pas au fond, puisque je ne peux pas ne pas flotter dans cette eau chargée de chlorure de magnésium ! Pourquoi alors étais-je en apnée ? Combien de temps cela a-t-il pu durer ? Je sens que je commence à rependre mes esprits, bien que le produit soit encore bien présent dans ma perception vacillante. Ma montre, vite ! Il est 10 h 56. Nous sommes le 11 février. J’ai donc passé une douzaine d’heures dans ce caisson, selon toute vraisemblance. Et je suis encore en vie.


Qui est en vie, en réalité ? Est-ce Moupha, la mère de Tahi, cette delphine que j’ai tuée ? Je crois bien qu’elle est morte aussi. Mais je n’en suis pas sûr, en réalité : je l’ai laissée seule au milieu de l’océan. Pita, alors ? Lui, je le sais, pour l’avoir accompagné jusqu’au bout : il n’est plus. Suis-je le seul survivant de cette aventure ? Non, à l’évidence : il y a Peter, Pamela et Sissy, les trois dauphins que j’ai ramenés du Marine Studio de Miami. Eux sont bien en vie, je pense. À l’heure qu’il est, ils doivent être en train de prendre un de leurs premiers cours d’anglais. Je m’imagine d’ici la scène qui doit se jouer dans la villa de Saint Thomas :


– « Peeeeeeeeeee-ter, say it after me : Peeeeeeeeee-ter ! »


– « Eeeeeeeeeeee-er, Eeeeeeeeeee-er ! »


– « Good boy, Peter, good boy ! »


Je dois être encore bien intoxiqué, pour rire ainsi du programme que j’ai moi-même mis en place. Diantre, que ce produit agit longtemps ! Il faut absolument que je sois, en apparence du moins, net et en possession de mes moyens, d’ici à peine une heure : il y a ce rendez-vous de la plus haute importance avec Franck, de la Nasa, pour le prolongement de mon financement…



- Note du 8 mai 1954, 13 h 20.


Je reprends mes notes là où je les ai laissées il y a deux jours – pouvais-je me douter que je serais à tel point pris dans l’histoire que je racontais ? C’était comme si je la revivais, à la différence que je savais à l’avance ce qui allait m’arriver : ce qui m’apportait le réconfort nécessaire pour pouvoir me livrer à nouveau à l’épreuve de ce terrible voyage psychédélique... Épreuve certes interrompue par un appel de Margaret, qui m’a contraint à partir en urgence sur l’île. Peter semblait dépressif, disait-elle, en sanglots : il n’avait pas voulu se nourrir ce matin, et refusait absolument tout contact avec elle. Je crois aujourd’hui que c’est parce qu’il est seul, dans le bassin consacré aux cours de langue, depuis presque un mois. Seul avec Margaret, lorsque celle-ci est là pour le sortir de son ennui. Il faut dire que c’est justement cela, le but de l’exercice : pouvoir motiver l’apprentissage de Peter par le fait de trouver enfin quelqu’un à qui parler. Et cela a marché du tonnerre, pendant les premiers temps du moins : Peter semblait se livrer avec plaisir aux cours de Margaret, les enregistrements le montrent sans l’ombre d’un doute.

Elle est impressionnante, cette jeune femme qui, hier encore, ne connaissait absolument rien des dauphins. Surprenante de détermination, en premier lieu. Gregory m’a raconté sa première entrevue avec l’impertinente étudiante en biologie, il y a maintenant un an : la précision du rapport qu’elle lui avait fait à la fin de la journée, puis toutes les fois où elle est revenue voir les dauphins, jusqu’à ce fameux jour du 7 février 1954. Étonnante de courage, ensuite : accepter de s’engager pour au moins une année de partenariat scientifique, quitter ses études universitaires et venir s’enfermer dans une structure de petite envergure, avec une équipe de trois dauphins et huit humains, dont six hommes ! Car il n’y a que des hommes ici, à part Margaret, mon épouse et celle de Gregory. Je crois que c’est aussi pour cela que je l’ai choisie, plutôt que toute autre personne : elle a cette authenticité émotionnelle et cette lucidité dans le ressenti qui, peut-être, nous manquent parfois, à nous autres chercheurs du genre « mâle ».

Et puis Peter est un mâle, lui aussi, et je dois m’avouer que j’espère qu’il apprécie à sa juste valeur la présence féminine de Margaret. Certes la jeune femme est encore prise d’une peur bleue quand il s’approche un peu trop près d’elle ou, pire, quand il se livre avec elle à son jeu favori : prendre la jambe de sa partenaire dans la bouche, délicatement et avec toute la tendresse d’un ami. Cela plaît assez à l’ensemble des membres de l’équipe, mais Margaret semble prise d’une panique qu’on peut mettre de longues minutes à calmer. Peter a compris cela, à mon avis : il ne tente plus, depuis quelques semaines, de caresser le genou de la jeune femme, de ses dents pointues et joueuses. Non, le jeu favori de Peter, depuis quelques jours, c’est de boucher le conduit d’évacuation de l’eau de son bassin, et d’assister avec un plaisir évident au débordement qui a lieu, tôt ou tard. La première fois que cela est arrivé, nous n’avons pas été avertis à temps, et nous avons assisté à un spectacle plutôt insolite ! Peter avait créé un tel remous en battant de toutes ses forces avec sa queue, dans le bassin qui débordait d’eau, qu’il s’était échoué quelques mètres plus loin, sur le carrelage. À vingt centimètres du rebord de l’étage, pour être exact. Un peu plus et il chutait d’un étage, pile dans le bassin inférieur, dans lequel se trouvaient Sissy et Pamela. À croire qu’il l’avait fait exprès ! En tout cas, il nous a fait une belle frayeur ce jour-là. Depuis, il y a une grille au niveau de l’évacuation inférieure du bassin. Et un muret en parpaings surmonté d’un solide grillage, tout le long de la terrasse.

Après la fugue, la grève de la faim… Il a donc fallu que je me résolve à autoriser les deux delphines à emprunter l’ascenseur spécialement prévu pour les amener dans le bassin supérieur, rejoindre leur insolent acolyte. Aujourd’hui même. Il faut voir le ballet subaquatique qu’ils nous ont fait ! Peter a bien grandi, depuis l’année dernière, et il semble avoir pris de l’assurance aussi. En tout cas, il n’est plus terrorisé par les avances de Sissy, comme dans les premiers temps. Il a clairement atteint sa maturité sexuelle, ce qui n’est pas très difficile à conjecturer, au vu des prouesses techniques du trio. Je me suis demandé, au début de mes recherches éthologiques, si les dauphins étaient monogames, comme la plupart d’entre nous ; ou bien s’ils pouvaient avoir plusieurs partenaires. Certes, j’ai pu assister moi-même, à travers les yeux de Tahi, au spectacle émouvant de la parade amoureuse des quatre beaux mâles. Mais une part de moi continuait à penser que, peut-être, cela n’était qu’une projection anthropomorphique d’un fantasme sexuel refoulé. Comment savoir si tout ce que je vis dans le caisson correspond à une réalité objective, existant en dehors de mon cerveau déluré ?


S’il me fallait une preuve empirique, je crois l’avoir eue ce matin. Et filmée. Il y a eu cette sorte de lutte, au début. Beaucoup d’agitation, beaucoup de bulles. Des éclaboussures dans tous les sens, des cris, des morsures aussi. Peut-être une extériorisation d’un trop-plein d’émotions ? Il ne me semblait pas que Peter – si du moins c’est bien lui que je reconnaissais dans la mêlée – cherchait à dominer les femelles. Parfois il les poursuivait, et parfois c’était le contraire. Mais jamais je n’ai vu les deux femelles se battre pour le mâle, comme j’ai pu l’entendre, de la bouche de Gregory, chez d’autres espèces. Et puis il y a eu un premier accouplement – quelques secondes en vérité ! –, suivi de près par un second, avec l’autre femelle, selon moi. Encore quatre fois – je les ai comptées – et le calme est revenu, chacun semblant être rassasié. La vidéo m’a confirmé, le midi même, l’exactitude de mon comptage. Le micro a tout enregistré, les sifflements, les cliquetis, les aboiements et un ensemble de cris tellement dense et hétérogène qu’il est absolument impossible d’en faire quoi que ce soit. Il va falloir que l’on trouve des stratagèmes pour pouvoir séparer tous ces sons entremêlés. Que ce soit en séparant à nouveau les dauphins, ou en ralentissant la bande un certain nombre de fois et en séparant les différentes fréquences sonores : je n’ai pas encore décidé. Mais il faudra.



- Note du 10 mai 1954, 8 h 43.


Je repars de l’île ce matin-même, après avoir consigné mes dernières découvertes. Il faut absolument que j’arrive à convaincre Franck Drake de m’accorder plus de temps et de subventions. Ce que j’ai vu en deux jours, doublé de ce que j’ai lu dans les rapports de Margaret, a achevé de me convaincre, s’il en faut, de l’incroyable intelligence relationnelle des dauphins. Et surtout de la possibilité d’entrer profondément en communication avec eux, si l’on s’en donne les moyens. Franck pense, depuis le début de notre collaboration, que mes recherches avec les dauphins pourraient ouvrir des portes insoupçonnées dans le domaine de la recherche astronomique. Son idée est de tenter d’entrer en contact avec des êtres existant en dehors de notre système solaire : des êtres intelligents ! C’est la seule raison des financements de la Nasa, en réalité : utiliser mes recherches sur la communication inter-espèces au sein-même de la planète bleue, pour orienter les recherches sur la communication inter-espèces au sein de cet univers sans fin, dans lequel la Terre n’est peut-être qu’une planète parmi toutes celles habitées par une forme de vie intelligente.

Ce que j’en pense ? Allez, John, libère-toi, sur ce papier, de ce que jamais tu n’écriras ailleurs… Eh bien, au-delà du fait que cela me permette de pérenniser mes propres recherches, cette perspective d’une vie extra-terrestre ne me paraît pas si loufoque. Au contraire, elle semble même aller dans le sens de ce que j’ai pu vivre, ici et là, dans mes propres explorations en caisson ou avec le LSD. Quand l’intérieur et l’extérieur se rejoignent, quand l’infiniment petit et l’infiniment grand se ressemblent comme deux gouttes d’eau, pour plagier le grand Pascal, alors il est permis d’espérer un horizon de découvertes humaines proprement enthousiasmantes. J’aime penser cela. J’aime penser que la mort de cinq dauphins et la captivité de tant d’autres n’auront pas servi à rien. J’aime croire que l’humanité est à l’aube d’un monde nouveau, tant du point de vue de la découverte d’un monde intérieur d’une richesse inouïe, que du point de vue de la découverte de nouveaux horizons, bien au-delà de notre petit système solaire. Pour tout dire, cela me réconforte et me permet, depuis quelques mois, de dormir à nouveau, la nuit. Sans avoir peur de devoir encore m’infliger l’expérience perceptive de l’agonie de quelque autre dauphin… Je me suis suffisamment auto-puni, je crois, à travers toutes ces productions de mon propre mental, pour être maintenant libéré de toute culpabilité. À présent, John, tu dois aller de l’avant.




... à suivre ...

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