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  • patricksorrel

Chapitre 5 : Comme père et fils".




« Comment ça fait, quand on est mort ? »


Cette question tourne en boucle dans le cerveau du jeune dauphin, depuis le tout début de la matinée. Elle s’y est même tellement bien installée, cette idée saugrenue – on pourrait vivre sa propre mort ? –, qu’elle a réussi à lui faire oublier la tristesse qui ne le quitte plus ces derniers jours. Est-ce une subtile stratégie pour s’évader de la cruelle réalité ? Ou bien est-ce en lien avec ce rêve étrange qui l’a tant agité durant la nuit ? La mort… Jamais il n’a eu affaire à elle encore, et pourtant c’est comme s’il la connaissait intuitivement, intimement-même, dans sa propre profondeur. « Est-ce cela, la mort : ce à quoi j’ai assisté cette nuit ? » Il l’a vu, pour sûr, ce dauphin qui lui ressemble tant, tomber doucement au fond du bassin, léger comme une feuille morte, et pourtant lourd comme les énormes poissons qu’on lui jette quotidiennement avec une nonchalance désespérante. Il l’a senti, ce corps immobile et serein, étendu de tout son long sur le plancher de sa prison de verre, se délester d’une infime partie de son poids. Et il a entendu très distinctement le tourbillon animé lui souffler ces mots, dans son élan fantastique vers lui, puis vers l’inconnu : « Rêve, Pita, rêve ! Ton rêve n’est pas une fuite, loin de là : c’est l’essence-même de la réalité que tu vas bientôt créer ! Crois-moi, Pita, comme un fils peut croire en son père : ta tristesse finira par laisser place à cette curiosité que je connais si bien. Un monde s’ouvre devant toi, alors que mon propre monde a trouvé sa limite. Ne te laisse pas emporter par le passé, fonce ! Vis ! Aime ! Et si un jour tu souffres de trop aimer, invoque-moi, mon fils : je ne serai jamais très loin… »


« Pita ? Il m’a bien appelé par ce nom que seule Maman savait prononcer à la perfection ? » Car les humains, eux, l’appellent « Peeeeeeter ! », en insistant bien sur la première partie, à chaque fois. Le dauphin s’est donc fait une idée, et a accepté qu’aux yeux du monde – ce monde humain dans lequel il évolue chaque jour depuis sa naissance – il s’appelle… Peter. Ce n’est pas si mal après tout : on peut même dire que le jeune premier a plutôt bien réussi à suivre les conseils avisés de Cati. « Si tu ne veux pas que les humains t’inventent à la hâte un nom qui ne te convienne pas, tu dois leur souffler ton nom. Un peu tous les jours, car ils sont très lents à comprendre, et cela ne marche pas à chaque fois. » Alors, avant même de savoir lancer ses premiers cris à la surface de l’eau pour appeler les humains, Pita avait lancé son nom à tous les bipèdes qu’il croisait, nuit et jour, pendant des lunes. Par la force de la pensée, uniquement. Et cela avait marché, ou presque ! « Peter », « Pita », on peut dire que c’est assez ressemblant tout de même. Pas aussi précis que la suggestion de Maman à ses propres dresseurs – « Ka-thy », qu’ils disaient –, mais largement suffisant pour Pita. Et puis il n’avait pas l’âge de Cati quand elle-même avait commencé à souffler des choses aux humains. Il buvait encore délicieusement le lait de sa mère quand elle l’avait incité à débuter la suggestion. Elle était tellement attachée à ce nom, Maman !


Elle lui avait expliqué pourquoi, un jour où il se désespérait de parvenir à ses fins. Pour lui redonner courage, sans doute. Comment avait-elle fait pour le remplir de toute cette fougue, à nouveau ? Elle lui avait fait revivre un bout de sa propre histoire, dans un magnifique ballet de bulles et de sons. Elle lui avait compté pourquoi il était le seul dauphin du monde, peut-être, à porter exactement le même nom que son père. Et Pita avait redoublé d’efforts à partir de ce jour. Pour le souvenir de Papa…


« Tu vois Pita, j’étais dans ce grand bassin triste quand je l’ai vu pour la première fois. J’avais très peur, en vérité. D’abord parce que je ne connaissais pas ce bassin. Jamais encore je n’avais été transportée comme ça d’un endroit à un autre, dans cette boîte remplie jusqu’à la nausée d’odeurs de terreur contenue ; sauf peut-être le jour où j’avais été enlevée à Maman. Ensuite parce que je ne connaissais pas ce dauphin, et que je sentais dans son énergie puissante que je pouvais être une proie pour lui, comme ma mère avait pu l’être pour d’autres dauphins, à l’époque où nous étions dans le grand bleu. Et sais-tu, mon fils, ce qu’il a fait, ce jour-là ? Avec toute la délicatesse et la compréhension d’un ami de longue date, un ami que l’on aurait perdu de vue depuis si longtemps que l’on ne saurait même plus le reconnaître, il m’a lancé son nom. Il était tellement beau, ce nom ! Il avait quelque chose de rassurant, quelque chose qui me faisait replonger loin dans mon passé, très loin même. Je me suis sentie retourner dans le ventre de ma mère, et puis je me suis sentie me condenser encore plus, jusqu’à n’être plus autre chose que cette vie première, simple et vibrante, issue de l’amour de deux êtres. Et, à ce moment seulement, je l’ai reconnu. Il était là, tout près, quand j’avais senti le ballet d’amour de Pâti me donner vie et désir. Il était là, en ce jour magique, je ne pouvais pas en douter, et il avait sans doute lui-même senti ma flamme s’allumer, mon centre se dilater et mon désir prendre corps. Il s’appelait… Pita. »


« Petit à petit, nous avons appris à nous connaître, à nous apprivoiser, à nous apprécier même, jusqu’à ce que nous devenions inséparables. Cela n’a pas pris beaucoup de temps, tu sais : il était si gentil avec moi que je sentais ma peur des mâles laisser doucement place à un désir que je ne connaissais pas. J’étais jeune, encore, et il avait sans doute beaucoup plus d’expérience que moi ; mais il était si seul dans son bassin, depuis que son ami Tapha l’avait quitté, qu’il n’avait plus goût à rien, avant mon arrivée. Alors, il avait tenté, avec l’énergie du désespoir, de souffler aux humains sa tristesse, sa solitude, son envie de disparaître… Et il semblait avoir réussi ! C’était bon de sentir se réveiller son propre désir, sa fougue de jeune mâle, lorsque je venais frôler son ventre de mes nageoires insolentes… À ce moment, le monde semblait s’effacer autour de nous, pour laisser place au bleu cobalt que nous avions tous les deux connus, dans notre insouciante jeunesse – ce monde que j’aimerais tant que tu connaisses un jour, mon fils ! Alors nous avons dansé, dansé jusqu’à tomber épuisés tout au fond du bassin, vides de désir, mais pleins de cet amour qui ne peut provenir d’une unique et furtive rencontre : seulement d’un long partage, d’une longue communion faite d’innombrables instants mis bout à bout. Ce partage que nous n’aurions sans doute pas connu si nous étions restés libres dans le bleu cobalt, nous le vivions lune après lune avec une infinie gratitude, dans notre commun enclos. Finalement, notre captivité avait été l’outil de notre rencontre, et surtout de notre coexistence : nous en arrivions presque à l’aimer, elle aussi ! »


« Et puis il y a eu cette nuit infernale. Ils ont ouvert la porte du grand bassin, juste un petit peu. Pita s’est précipité le premier, comme à son habitude, que ce soit pour m’impressionner ou pour sécuriser l’endroit de son puissant sonar, je ne saurais le dire. Et la porte s’est refermée aussitôt. J’ai senti l’étau se resserrer autour de moi, tout autour d’une peau qui criait son nom. J’ai senti l’air froid prendre la place de l’eau tiède, et j’ai compris qu’ils m’emmenaient loin de lui. C’était fini. Et j’ai lu, oui j’ai lu dans leurs horribles pensées ce qu’ils avaient projeté tout ce temps : ils n’étaient intéressés que par la vie que je portais, à présent, dans mon ventre. »


Peter se laisse lentement tomber sur le côté, tout au fond du bassin, comme il a vu son père le faire cette nuit, dans son rêve. Il sait que c’était bien plus qu’un rêve : il sent que son père est venu lui dire au revoir. Cet être qu’il n’a jamais connu autrement que par les images que Cati construisait nuit après nuit pour lui, ce dauphin qu’il n’a jamais pu aimer autrement qu’à travers l’amour de sa mère, il ne peut pas vraiment pleurer sa disparition : jamais il n’est apparu ailleurs que dans ses rêves. Mais il se sent lié à lui ; beaucoup plus lié qu’avec n’importe lequel des humains qu’il côtoyait quotidiennement, avant qu’on ne l’arrache à son tour au bassin qui l’avait vu naître. Et à Maman. Aujourd’hui, il n’y a plus que des étrangers, là où on l’a amené. Dauphins, humains, il a décidé de les bouder pour une période indéterminée. Et voilà que son père vient lui dire, dans cette lumière d’amour dans lequel il baignait cette nuit, d’oublier le passé et d’aller de l’avant ? Il est trop tôt pour cela, à l’évidence. Mais Peter a envie, ce matin, de laisser agir en lui le précieux sérum d’amour qu’il a reçu dans la nuit, et qui se diffuse lentement dans tout son corps, apportant paix et légèreté dans chacun de ses membres encore endormis. Maman ne dormait jamais la nuit, elle. « La nuit, c’est fait pour partir en chasse : la nuit c’est excitant ! », disait-elle. Le jeune dauphin ne voyait pas ce que la nuit pouvait avoir d’excitant, lui qui n’avait jamais connu ces parties de chasse sauvages dont lui parlait avec fougue Cati. La nuit, c’est juste plus calme, plus solitaire encore que la journée. Et comme il n’y a plus grand-chose à faire, Peter préfère souvent se laisser aller à la torpeur qui l’envahit au petit matin, juste avant le lever de l’astre jaune feu. Comme maintenant, d’ailleurs. Dormir… Oublier…


« Aie ! » Peter est brusquement réveillé par la douleur, vive et brûlante comme un coup de bâton bien placé. Dans un réflexe musculaire fulgurant, il se tourne vers le côté d’où est venue l’attaque et – surprise, c’est un dauphin ! – il a juste le temps de sonder cette masse qui s’éloigne à grands coups de caudale. Elle semble fière d’elle et plutôt espiègle, l’insolente ! Un coup de rostre précis et ajusté, juste au point le plus sensible de sa morphologie : sur le côté gauche de son melon, un peu avant l’œil. « Elle aurait pu vraiment me faire mal ! » La voilà qui revient d’ailleurs, résolument déterminée à en découdre. Tout son être respire la défiance, la provocation, l’envie de bousculer. Et puis elle est si dense, si musclée ! Bien plus agile que Maman, et en même temps plus massive. Et elle fonce vers Peter, semblant vouloir accélérer à chaque instant l’intensité de la funeste rencontre… Le jeune dauphin est maintenant littéralement sidéré, incapable de faire quoi que ce soit pour défendre sa courte vie.


« Siiii-ssy ! » La delphine s’est arrêtée juste avant de percuter Peter, et elle lui lance son nom avec entrain. Le cri est puissant et strident, un peu comme une affirmation qui ne souffre aucune contestation. Et pourtant il est bienveillant et il a quelque chose de rassurant, quelque chose qui dit : « Je ne te veux pas de mal, Peter ! je veux juste te remuer un peu, je ne supporte pas cette torpeur dans laquelle tu te cantonnes… Bouuuuuuuuuuge !!! » Mais Peter n’a aucune envie de bouger, bien au contraire : la peur qui le traverse vient s’ajouter au désir d’être ailleurs, très loin de ce lieu qu’il n’aime pas. Auprès de Maman, ce serait si bien ! Dans le bassin où les humains leur apprenaient à faire des sauts à la demande ou à siffler quand ils levaient la main gauche, puis à plonger quand ils la laissaient retomber lourdement le long du corps… « Siiiiiiissy ! » La delphine semble s’obstiner à vouloir le réveiller : elle a maintenant la bouche grande ouverte et elle parcourt rageusement la peau délicate de son dos. Peter sent chacune des dents tenter de se frayer un chemin à travers le cuir fragile, il sent le sillon se creuser et sonner comme le sifflet violent qui le recadrait quand il était dissipé, lors des exercices… C’en est trop ! Dans un élan de survie, il donne un gros coup de caudale à l’effrontée delphine et s’enfuit avec l’énergie du désespoir. Mais la prédatrice le poursuit à travers le bassin, lui mordant la queue de ses petites dents pointues, dès qu’elle peut se retrouver suffisamment proche de lui pour commettre son forfait. S’engage une course-poursuite circulaire qui transforme bientôt le bassin en un immense entonnoir, traversé d’un puissant mouvement concentrique de siphon. « Qu’attend donc cette autre delphine pour mettre fin à ce jeu cruel et absurde ? » se demande Peter en nageant rageusement…


Pamela, pourtant habituée à se soumettre bon gré mal gré aux jeux un tantinet énervants de son amie de circonstance, commence à sérieusement s’impatienter. Elle ne peut même plus se reposer tranquillement, tellement les remous l’aspirent et l’obligent à nager à contre-courant, si elle veut rester dans une position extérieure de neutralité affichée ! Et puis par deux fois elle a manqué se prendre une nageoire en pleine tête, lors du passage de l’un des deux pilotes de course. Alors en un coup de nageoire, elle vient se placer pile poil sur la trajectoire de Sissy et lui signifie, par l’amplitude de son cri, l’intensité de son agacement. L’important, pour elle, c’est que Sissy ne puisse détecter aucune once de doute dans ce cri de colère, car Pamela n’a pas l’habitude de s’opposer ainsi à son acolyte : elle est plutôt la timide du groupe, en général. Il faut qu’elle semble crédible, si elle ne tient pas à faire les frais de son impertinence ! Mais l’onde qu’elle a créée ne trahit aucun manque de confiance, tellement la delphine est excédée, et Sissy est arrêtée net dans sa course délurée. Elle se place bien en face de son amie, pour être sûre de comprendre ce qui se joue pour elle. Oui, Pamela est à bout de nerfs, et oui, elle prend parti, pour une fois ! L’écho de ce coup de semonce sonore est tellement déroutant qu’il a figé Sissy dans une position d’expectative. Le calme est revenu en une fraction de seconde dans le bassin, un peu comme un arrêt sur image génial, au moment le plus prenant du film.


Allongée au bord du bassin, la tête seulement plongée dans l’eau, Margaret a suivi toute la scène. Elle a fait plus que la suivre, d’ailleurs : elle l’a imaginée, en même temps qu’elle la vivait ; elle se l’est racontée, en même temps qu’elle l’observait, de derrière ce masque de plongée qui lui semble encore si inconfortable. Et pour cause, c’est la première fois que la jeune femme enfile un masque : jamais encore elle n’a osé plonger dans la mer des Caraïbes qui entoure pourtant son île. Personne n’a encore compris le pourquoi de cette phobie de l’eau, et surtout de ses habitants sous-marins. Il s’agit d’une peur viscérale, tellement profonde et incontrôlable que l’idée-même de tremper le pied dans la mer lui faisait pousser des cris de terreur quand, toute petite, ses parents l’emmenaient sur la plage la plus paradisiaque de l’île vierge : Magens Bay. Mais aujourd’hui, Margaret ne ressent pas cette sourde angoisse qui lui agite les boyaux, bien avant de tenter une manœuvre dans le but fantasmé d’apprivoiser le grand bleu : elle est littéralement subjuguée par le ballet subaquatique qui se joue sous ses yeux ébahis. Peut-être est-ce parce qu’il ne s’agit pas de la mer sauvage, précisément – celle où tout peut arriver, pour le meilleur et surtout pour le pire – mais seulement d’un énorme bassin rempli d’eau salée et de trois gros poissons, bien visibles de là où elle se situe. Peut-être est-ce tout simplement le chant des dauphins qui a opéré en elle le début d’un profond processus de guérison. Ce chant si subtil, presque inaudible à l’oreille humaine, et qui pourtant emplit sa cage thoracique d’une sensation d’euphorie inexplicable, accompagnée d’une irrésistible envie de déployer ses poumons et de chanter à son tour, chanter à en perdre haleine. Alors, plutôt que de passer pour une folle furieuse, Margaret a enfilé le masque et le tuba, en un geste aussi confiant qu’inconscient, et elle a plongé la tête sous l’eau, d’un seul coup, sans chercher à comprendre ce qui lui arrivait. Et elle les a vus…


« Peter se remet doucement de ses émotions, et tente de reprendre un peu d’assurance maintenant », s’amuse à imaginer la jeune femme (et comment sait-elle que c’est bien lui, le dauphin qu’ils appellent Peter, d’ailleurs ?!). « Car Peter l’a clairement vu, cette delphine qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, prendre sa défense et s’interposer entre lui et sa folle prédatrice. Pourtant elle est bien moins puissante que cette Sissy, que ce soit dans sa frêle apparence ou dans son timide comportement. Mais en un instant qu’il n’est pas près d’oublier, elle a semblé se métamorphoser : elle est devenue Celle-qui-protège-son-fils-contre-les-autres, dans son regard d’enfant. Les autres ? Oui, ceux qui pouvaient s’énerver pour un rien, parfois, quand les deux dauphins faisaient capoter toute une scène du film qui se tournait dans le fameux Marine Studio de Miami. Ce n’était pourtant pas si simple de faire semblant de rire ou de pleurer ou encore de parler à un humain, et ce juste au moment opportun, sans rien ajouter de personnel à la scène parfois aussi ridicule qu’absurde. Alors oui, Peter ne pouvait pas s’empêcher, de temps en temps, d’y mettre un peu de sa touche personnelle, toujours espiègle, mais jamais méchante : un coup de caudale par-ci, une éclaboussure par là… Et c’était l’explosion de rage parmi l’équipe de tournage. Alors Maman se transformait subitement, sous les yeux admiratifs de son fils, en une guerrière prête à tout pour protéger son enfant de la colère des humains. Et elle avait déjà essuyé moult insultes, des jets de chaussures ou autres comportements qui prenaient, pour le bébé que Peter était encore, une envergure effrayante. Jamais ils n’avaient pu toucher le delphineau, ni de leurs invectives rageuses, ni de leurs gestes brutaux. Maman était toujours là pour faire barrière, et encaisser les coups à la place de son fils. »


Est-ce bien cela qui se passe sous l’eau, en ce moment-même ? Est-ce bien ce souvenir qui a traversé le jeune dauphin, lorsque la delphine est venue comme pour le « sauver » ? Ou bien Margaret s’est-elle inventé toute cette histoire, à partir de ce qu’elle a cru percevoir, et de ce que le directeur du centre a bien voulu lui dire de l’origine des dauphins, ce matin-même ? La jeune femme a-t-elle pu percer le secret du dauphin, ou bien s’est-elle encore laissée aller à son passe-temps favori, qui est de deviner ce que les autres peuvent penser ou faire quand elle n’est pas là ? Et pourquoi cela serait-il condamnable, d’ailleurs, si ce n’est qu’un jeu que la jeune femme se garderait bien de confier à quiconque de son entourage, par peur de passer pour folle ? Un jeu aussi vieux qu’elle, sans doute ; ou du moins aussi usé par le temps que son grimoire d’enfance, celui qui l’aidait à traverser la nuit, quand la lumière s’éteignait contre son gré et que l’espace de sa chambre se transformait en un dangereux champ de bataille pour esprits en transit. Miss Kelly, se souvient Margaret avec une tendresse infinie. C’était un simple conte pour enfants, rien de vrai au dire des tristes adultes. Et pourtant… Il était si vrai, ce chat qui apprenait à parler le langage des humains pour enfin établir une relation de confiance ! Des nuits durant, il avait bercé Margaret de ses paroles sécurisantes, et cela sans repos, jusqu’à ce que la jeune fille s’endorme, épuisée. Alors quand l’âge adulte, ce redoutable fossoyeur d’insouciance, avait enfin atteint Margaret, elle s’était promis de garder au moins cela, dans son bagage de soute : « les animaux nous parlent, c’est évident ! C’est juste que nous n’avons pas encore réussi à les comprendre… »


Bien sûr qu’elle n’écrirait surtout pas tout ce qu’elle venait d’inventer – ou de percevoir, quelle est la différence ? – dans le rapport qu’elle remettrait à Gregory tout à l’heure. Elle s’en tiendrait aux faits, et aux faits uniquement, comme il le lui avait fortement conseillé. Il avait été si surpris, ce directeur de recherche d’un laboratoire d’études flambant neuf, quand il avait vu arriver la jeune impertinente, le matin-même !


– Que voulez-vous, Mademoiselle ? C’est un espace privé ici : on vient tout juste de faire arriver du continent trois jeunes dauphins, qui vont servir à mieux comprendre la communication entre les globicéphales, et surtout la possible communication inter-espèces.

– Et c’est justement pour cela que je suis ici ! J’habite l’île, et je suis tombée des nues lorsque j’ai lu, dans l’un des deux seuls magazines de Saint Thomas, ce qui se tramait dans ce lieu entre la villa de luxe et le laboratoire secret. Alors je me suis dit : « Margaret, tu ne peux pas manquer cette occasion inespérée de voir des dauphins, en vrai ! ». Jamais je ne pourrai les voir dans la mer, je ne peux pas mettre un pied sur un bateau, encore moins dans l’eau. Je suis aqua phobique… Et j’avais espéré que la vue des dauphins pourrait peut-être m’aider !

– Mais Mademoiselle, sauf votre respect, nous ne sommes pas un centre de delphinothérapie ! Je sais bien la mode qui veut que le dauphin puisse nous guérir de tout et de n’importe quoi : de nos phobies, de nos traumatismes d’enfance, voire de nos addictions alimentaires… Ici, nous étudions les dauphins de manière éthologique : scientifique, quoi ! D’ailleurs l’homme qui est à la tête de tout cela – le connaissez-vous au moins ? – est un brillant neurologue, qui a fait ses preuves en construisant une cartographie exhaustive du cerveau du dauphin. Il se prénomme John Lilly. Moi-même, je suis spécialisé dans l’étude des animaux dans leur milieu naturel ou semi-naturel. Et je suis Gregory Bateson.


Margaret n’avait jamais entendu parler ni de l’un, ni de l’autre ; ni de quelque scientifique spécialisé dans l’étude des dauphins, par ailleurs. Mais elle était déterminée à ne pas laisser passer sa chance, et elle pouvait compter sur l’une des armes que l’âge adulte lui avait fait acquérir, au milieu de tous les aspects qu’elle considérait tristes et vains. Elle arbora son plus beau sourire et elle dit simplement à ce Gregory-je-ne-sais-quoi :


– C’est dommage, Monsieur Gregory. Car je me suis laissé dire que, dans vos milieux scientifiques ultraspécialisés, vous manquiez parfois de fraîcheur et d’esprit non formaté par vos propres codes sociaux. Vous qui étudiez les animaux en liberté, avez-vous déjà étudié vos collègues dans leur milieu naturel ? Dans ce cas, je suis certaine que vous me comprenez : je suis la personne qu’il vous faut, si vous voulez ajouter à vos observations ultraciblées, et qui ne vous apprendront rien d’autre que ce que vous savez déjà, un regard nouveau et fortement intuitif. Passez une belle journée, Monsieur Gregory !


Évidemment, Gregory ne l’avait pas laissée partir. Il lui avait donné l’autorisation de rester l’après-midi, à la condition qu’elle note tout ce qu’elle remarquait dans le bassin, et qu’elle en fasse le soir-même un compte-rendu détaillé. Bien sûr, il était absolument hors de question, pour Margaret, de s’exécuter en ces termes : ce serait signer la fin d’une opportunité qu’elle ne rencontrerait pas deux fois dans sa vie. Et pour cause : ce qu’elle voit maintenant dans le magnifique bassin de la villa de Saint Thomas la confirme dans ce choix prudent. Il y a ce que l’on vit à l’intérieur – la réalité, en un mot – et ce qu’on peut coucher sur le papier : la fiction. Dites cela à un scientifique, vous ne le reverrez plus – au mieux. Car pour lui le monde est inversé. Alors, de tout ce que la jeune femme a pu comprendre, cet après-midi, des enjeux politiques se jouant à quelques mètres en dessous de la surface, elle ne retiendra dans son rapport que la pauvreté d’une ossature factuelle amputée de toute interprétation personnelle. « Un dauphin était immobile au fond du bassin. Un autre est venu près de lui et a semblé émettre un son, après l’avoir frappé de son bec. Ensuite il a mordu le premier sur le dos, qui s’est enfui, poursuivi par le second qui le mordait parfois à la queue. Le troisième dauphin s’est retrouvé tout à coup entre les deux, ce qui a stoppé la course-poursuite. Et le calme est revenu dans le bassin. »


Le soir, quand Gregory lit le compte-rendu de Margaret, celle-ci joue à s’imaginer ce qu’il pense, avant-même qu’il n’ouvre la bouche. « Ridicule ! N’importe qui aurait pu écrire ce compte-rendu, c’est d’une telle tristesse, d’une telle absence de précision dans la description ! J’aurais peut-être mieux fait de m’en tenir à mon premier sentiment… ». Mais non, ce n’est pas exactement cela qui se produit. Le scientifique semble si excité qu’il en oublie les convenances sociales et prend Margaret dans ses bras avec chaleur. « Mademoiselle, vous avez réussi à allier l’objectivité et l’impartialité d’une démarche scientifique à la fraîcheur d’une analyse profane. Vous avez bien saisi ce qui s’est joué dans l’eau, à mon avis – même si je n’ai pas moi-même assisté à la scène – et surtout vous avez su garder l’humilité de ne pas trop interpréter, mais de simplement constater. Revenez quand vous voulez, nous vous permettrons d’observer et de noter tout ce que vous voyez ! »


Ce soir, au fond du bassin ouvert sur la nuit étoilée, pendant que la jeune femme rentre chez elle, les pieds à quelques millimètres au-dessus du sol, Peter se laisse aller avec mélancolie aux souvenirs encore si frais, si réels, qui sont à la fois sa nourriture et son poison quotidiens. Maman… Celle qui savait le faire rire à en lâcher la moitié de son air, quand elle mimait les différents poissons de la mer qu’il n’avait jamais connue, pour lui faire oublier quelque épisode fâcheux de la journée… Celle qui l’emportait tout au fond du bassin et le maintenait fermement au sol avec son rostre, quand elle sentait un danger potentiel ou un élément inconnu s’immiscer dans leur enclos… Celle qui redoublait d’efforts pour accéder aux demandes des humains, celle qui expliquait en un instant génial à Peter ce que les bipèdes pouvaient mettre des heures à essayer de leur enseigner… Et tout cela uniquement pour que son bébé ne soit pas la cible de leur agacement, quand ils s’évertuaient à leur parler en langage humain au lieu d’écouter le leur…


Ce soir, tout au fond de son bassin, Peter revisite, comme chaque nuit qui le sépare un peu plus de Cati, la magie d’un amour qui ne demandait rien d’autre, absolument rien d’autre à la vie que de pouvoir… durer.


...à suivre...


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