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Chapitre 4 : "Le sixième dauphin".




- Note du 6 mai 1963, 19 h 30


Quand ils m’ont retrouvé au petit matin, ils ont mis du temps à comprendre. J’étais blotti dans un coin du caisson, nu, perdu. Je m’étais mis dans la seule position qui me permettait de respirer, tout en me donnant l’impression sécurisante – vitale – d’être à nouveau dans le ventre de ma propre mère. J’avais souillé mon cocon protecteur, le liquide amniotique dans lequel je baignais ; je n’avais pas pu me retenir, dans l’intensité de l’épreuve nocturne. Je n’avais pas pu m’empêcher de boire ce liquide chargé en chlorure de magnésium ; et je m’étais littéralement vidé, entièrement purgé sous l’effet du puissant laxatif. Ce matin, quand ils m’ont trouvé, j’étais vide.


Vide d’émotions, tout d’abord. Comme si tout ce que j’avais pu retenir, tout ce que j’avais espéré gérer pendant des années, dans une sorte de présomption folle, était sorti en une seule nuit. À chaque nouvelle agonie, à chaque nouvelle mort, je pensais que j’étais arrivé au fond de l’impasse ; que plus rien de pire ne pouvait m’arriver. Et à chaque nouveau dauphin que j’accompagnais dans l’abîme, c’était une nouvelle couche de moi que j’ôtais, une nouvelle profondeur abyssale que j’explorais. Ces émotions qui m’habitaient, celles dont je ne pouvais même plus soupçonner l’existence tant elles étaient enfouies profondément, elles sont sorties les unes après les autres : mûres. Je n’avais plus qu’à les cueillir, les accueillir et les vivre, dans la douleur pure. Plus de reproches, plus de honte ou de culpabilité : l’émotion se suffisait à elle-même, dans son incroyable intensité. Elle balayait tout sur son passage, en un véritable tsunami intérieur qui me laissait pantelant, sur le bord de la jetée, lacéré par la violence de la vague.

Vide de sensations, ensuite. Je ne pensais pas que mon corps pouvait supporter autant de douleur, durant un temps aussi long. Et pourtant j’en ai enduré, des épreuves physiques, quand je participais aux tests de vol en très haute altitude pour l’U.S. Air Force, une quinzaine d’années en arrière. Mais là, c’était autre chose. Je ne comprends pas par quelle magie j’ai pu éprouver dans mon corps ces sensations qui ne m’appartenaient pas, originellement. Ce qui est certain, c’est que l’intensité de la pression artérielle, l’écrasement de ma cage thoracique ou l’affolement démentiel de mon cœur n’étaient pas imaginaires : ils étaient bien réels. Je ne sais pas comment j’ai pu traverser tout cela ; comment j’ai pu rester en vie alors que je mourais, par cinq fois. Mais ce matin, j’étais littéralement incapable de sentir quoi que ce soit au niveau tactile, tellement ma peau avait été rincée par des jets successifs d’horreur pure. Je ne sentais pas non plus mon intérieur : tout mon système proprioceptif semblait avoir été mis hors service, pour maintenance technique urgente. Et puis, pire encore, j’étais quasiment sourd et aveugle. Je n’ai pas encore réussi à formuler une hypothèse satisfaisante, me permettant d’expliquer le phénomène. En termes biologiques, pas l’ombre d’une piste. Et en termes psychologiques, je me suis demandé si je ne voulais plus entendre ni voir quoi que ce soit d’autre ; comme si j’avais atteint (dépassé, même) les limites de ce que je pouvais supporter. Ou bien si mon ouïe, comme ma vision, avait été à ce point sollicitée qu’elle était dans un état d’épuisement profond. Je ne sais pas …

Mais le plus impressionnant, je crois, c’est le vide mental. Plus aucune pensée n’était possible à cet instant. Il ne restait plus que l’instant, le pur instant présent, sans rien qui puisse le remplir véritablement. Et pourtant – ou peut-être grâce à cela ? – le présent était là, lui. En entier. J’étais comme un nouveau-né, incapable encore de jouir du spectacle du monde, mais simplement vivant, présent, ici. Je crois que je ne me souciais même pas de savoir si le temps passait ou s’il ne passait pas : s’il s’était arrêté à cet instant qui n’en finissait pas de durer. Tout cela est questionnement métaphysique, spirituel ; mental avant tout. Pure ineptie, pour ce John qui semblait naître à la vie, aveuglé par les lumières qui pénétraient dans le caisson et agressaient sa rétine dilatée !

Alors ils m’ont porté, comme on prend le bébé à sa mère pour le laver et l’ausculter ; et ils m’ont nettoyé, avec toute l’attention et la sollicitude que l’on peut avoir pour une vie encore si vulnérable. Petit à petit, j’ai senti la vie qui voulait s’incarner à nouveau dans mon corps meurtri, et je me souviens avoir pris une décision grave, importante, engageante. « Oui, je veux répondre à l’appel de la vie. Je ne sais pas pourquoi ni comment j’en suis arrivé là ; mais oui, je veux continuer l’aventure. Je veux vivre ! » Cette décision a semblé accélérer mon métabolisme : j’ai senti mon corps se « réactiver », un peu comme un réacteur que l’on remettrait en marche. C’était douloureux : des picotements comme on peut en sentir quand on s’est assis trop longtemps sur un membre et que le sang recommence à circuler. C’était cela, mais cent mille fois plus puissant, et de plus en plus intense. Une réaction nucléaire en chaîne. Et j’ai hurlé.



- Note du 10 mai 1963, 8 h 30


Je ne dors pas très bien en ce moment. Je ne sais pas si c’est cette fameuse nuit, qui a enclenché tous ces phénomènes que je ne contrôle absolument pas ; ou bien si c’est juste dans la logique des choses, si c’est attaché à celui que je suis en train de devenir. Je rêve beaucoup, la nuit. Toutes les nuits. En fait non, ce ne sont pas exactement des rêves, je crois. Ou alors des rêves lucides ? Ce serait bien la première fois que je conserve, durant toute la nuit, cette lucidité qui me semble être le principal signe de mon activité diurne, au contraire de cette sorte de naïveté dans laquelle je plongeais jusqu’à présent la nuit, en entrant dans le monde fantasmagorique de mes productions inconscientes. Oui, mais il y a autre chose. Je crois que cette nuit, j’ai eu la même qualité de présence, la même intensité que celle que j’ai vécue dans mon caisson il y a quatre jours. Cette impression de me fondre dans une personnalité que pourtant je ne connais pas... De vivre de l’intérieur ce que vit le dauphin que j’accompagne. Car ce sont des dauphins, toujours des dauphins, qui parcourent mes « rêves » ces derniers temps. Et ils ne viennent jamais par hasard. La nuit dernière, j’ai revisité ma rencontre avec le sixième dauphin. C’était deux années après mon expérience douloureusement avortée …


Nous étions le 3 mars 1955, il était 9 heures. Je me vois pénétrer à nouveau dans cette salle froide et éclairée d’un blanc un peu trop criard, sans doute. Au milieu de la salle, dans un caisson que j’ai conçu spécialement pour lui, le sixième dauphin me regarde avancer vers lui, à petits pas manquant sensiblement d’assurance. Pourtant je ne veux pas qu’il perçoive mon appréhension ; encore moins que les autres la remarquent. Ils comptent tous sur moi pour évacuer leurs propres doutes sur le déroulement de cette expérience. Alors, j’essaie d’arborer un sourire qui ne trompe personne – pas même moi, en l’occurrence – mais qui est saisi au vol et interprété en hâte comme un signe de confiance. Oui, cette fois-ci, ça va marcher ! Je m’approche du dauphin, engoncé dans un harnais dernière génération qui épouse parfaitement son corps sans l’agresser ; et je le regarde bien en face, tentant de mettre dans mon regard, dans mon sourire, toute la confiance que je voudrais lui transmettre. « Ne t’inquiète pas, Pita, à présent tout va bien se passer ! J’ai mis au point et testé sur moi-même une électrode ultrafine, capable de pénétrer dans ton cerveau sans avoir à l’ouvrir, donc sans être obligé de t’endormir, cette fois-ci. »



« Pita ? » D’où me vient ce nom ? Et pourquoi en ai-je usé de manière si naturelle, sans même y prendre garde ? Je me retourne dans mon lit, nerveux. Je sens bien que quelque chose ne va pas : je peux en même temps percevoir l’espace de ma chambre plongée dans la pénombre, et celui de cette pièce glauque, à la lumière artificielle, dans laquelle je suis face au dauphin. « Comment je sais que tu t’appelles Pita ? Comment je peux savoir cela ? » L’inquiétude, née avec la première syllabe du nom – « Pi-ta » – se transforme rapidement en une profonde angoisse, avivée par le souvenir encore trop vif d’une nuit de calvaire. Car il semble bien me parler, ce dauphin, du fond de son enclave humide, comme ils m’ont parlé les uns après les autres, cette nuit-là. Pas en mots, non. En images. En sons, en odeurs : en scènes de vie. En un instant, le sixième dauphin me montre ce que je n’ai pourtant pas envie de voir. Je suis Pita-jouant-avec-ses-comparses ; Pita-collé-contre-Maman ; puis Pita-impatient-de-chasser-à-son-tour… Je suis Pita qui rêve. Il rêve de… moi ?! Cet homme qui approche dans le blanc, et qui sourit faussement… Ces mots qui ne veulent rien dire tellement ils sonnent faux, et qui s’épuisent dans l’immensité du vide qui remplit la prison de Pita… Tout commence à tourner dans mon esprit chancelant, la réalité et la fiction s’emmêlent dans une danse qui flirte dangereusement avec la folie. « Que m’arrive-t-il depuis quelques jours ? Suis-je en train de décompenser ? » Mes constructions mentales, celles qui ont été jusqu’à présent les fondations de mon esprit scientifique, commencent à être ébranlées ; et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour les consolider à la hâte ! À nouveau je plonge, un peu plus profondément encore que la fois précédente, dans les abysses de mon propre inconscient. Je plonge avec Pita…



Il fait nuit. La lumière diffuse du ciel étoilé se reflète dans l’eau du bassin principal. Enfin le calme est revenu, après l’insupportable agitation de la journée. Trop de bipèdes humains, trop de mains qui claquent et de sourires joyeux, trop de regards insistants et de pitreries destinées à attirer son attention. Pita est fatigué de toute cette agitation. La journée, c’est fait pour se reposer, et non pour enchaîner des figures et des sauts qui provoquent les acclamations des masses d’humains venus le regarder ! Ce n’est pas tant le fait de faire son show que le fait de devoir le faire tous les jours, plusieurs fois, quand les humains viennent le chercher, qui fatigue Pita. Et puis quand on ne part pas en représentation, il faut répéter pendant des heures ces cabrioles que Pita a saisies dès la première fois. Pourquoi les bipèdes s’acharnent-ils autant à demander tout le temps le même geste, tout le temps le même enchaînement ? C’est cela qui est le plus épuisant… En même temps, il n’y a rien à faire ici la nuit, si ce n’est profiter de l’espace du grand bassin, et admirer tous ces grains de sable qui composent la voûte céleste. La journée, c’est autre chose : il faut attendre, attendre dans ce petit bassin étroit et à l’odeur détestable, que la porte du grand bassin s’ouvre. Et alors le plus souvent, il y a toute cette masse d’humains qui attendent qu’on les fasse rire. Ils semblent être venus pour cela. Ils ne sont pas dangereux, se dit Pita ; rien n’est dangereux, d’ailleurs ici. Plus besoin de passer des nuits à chercher des bancs de poissons fendant l’eau de leur fuite apeurée… Plus besoin de sonder en permanence le bleu cobalt d’en bas, pour s’assurer qu’il n’y ait pas le danger silencieux et habile. Celui qui a pris Bella…

Bella, Loyo, et puis Tahi… Ses compagnons de jeu lui manquent tant ! Pita se sent plonger à nouveau dans cette nostalgie qui l’emporte chaque nuit, quand il n’y a plus à répéter les figures qui feront applaudir les humains. De l’autre côté du bassin, Tapha se laisse lentement couler pour aller se poser tout au fond de leur prison de verre. Il fait ça toute la nuit, depuis quelques jours : il remonte lentement prendre son air, à intervalles réguliers ; puis il se laisse à nouveau couler. Pita sent bien, quelque part dans son être, que Tapha a renoncé. Il se laisse aller, avec cette douceur qui en fait un ami si précieux, vers sa fin prochaine. Aujourd’hui, il n’a même pas touché aux poissons qui arrivent, inertes, dans l’eau du petit bassin. Il faut dire qu’il en a vu, Tapha, des lunes ; beaucoup plus que Pita l’insouciant ! Alors, pour éviter de sombrer à son tour dans cette forme d’abandon résigné, Pita se raccroche aux bribes du passé qui viennent tournoyer devant lui chaque nuit, quand le calme revient enfin. Ce n’est pas toujours facile, loin de là ! Non pas que les souvenirs manquent : car tout est là, toute l’histoire se recompose instantanément devant lui, qu’il choisisse de tirer sur le filet par un bout ou par un autre. Non, le plus dur pour Pita, c’est de sortir du filet ensuite, et d’accepter de revenir dans le bleu cyan du grand bassin, sans savoir si un jour il reverra le bleu azur de son insouciante enfance.

En réalité, il y a longtemps qu’elle est partie, cette insouciance. Elle est partie avec Tahi. Cette nuit-là, quand ils se sont tous retrouvés pour la grande chasse initiatique, il n’y avait plus cette légèreté et cet enthousiasme qui parcourait encore le corps de Pita quelques heures plus tôt, quand il se reposait dans le lagon. Il n’y avait plus que l’image douloureuse de Moupha, inanimée, maintenue à la surface par Biaidia, Jella, Tapha et les autres de la bande. C’est à ce moment-là, précisément, que l’insouciance s’était éteinte en Pita. Car il savait – d’une connaissance corporelle qui n’appelle pas à discussion –, il savait intuitivement que la mort de Moupha avait un lien profond avec la disparition de Tahi. Ils avaient tous senti ce qui s’était passé, quand le filet s’était refermé sur les deux malheureuses qui n’avaient pas eu le temps de plonger ou de sauter avec l’énergie du désespoir, comme l’avaient fait Loyo et sa mère, par exemple. Ils avaient tous perçu la disparition de Moupha et de Tahi, quand ils avaient fébrilement sondé le bleu azuré pour tenter de les repérer. Ils n’étaient pas dans l’eau : aucun doute là-dessus. Et puis Moupha avait réapparu dans leur champ de perception ; mais pas Tahi. Elle n’était pas revenue de l’endroit où Moupha avait été… tuée.


Cette nuit-là, pendant la grande chasse à laquelle Pita n’avait pas participé, il avait pris une décision, certainement la plus difficile de toute sa courte vie. Il avait fallu l’expliquer à Maman de mille manières, tellement elle semblait réticente à envisager cette idée. Mais Pita était déterminé : il ne voulait pas que Jella puisse un jour flotter à la surface, sans vie. Non pas « un jour », en réalité : le jour où il serait lui-même emmené par les humains bipèdes qu’il avait vus dans son rêve ! Car il ne pouvait pas vraiment expliquer pourquoi, mais il savait que cette scène qu’il avait douloureusement vécue un peu plus tôt dans la journée était bien plus réelle qu’un simple fantasme. Elle avait une autre couleur, incontestablement. Et il fallait la prendre au sérieux. Pita ne serait pas avec sa mère, le jour où cela arriverait !

Cette nuit-là, Pita fit donc quelque chose qu’aucun autre dauphin de sa tribu n’avait sans doute fait avant lui : il alla voir la bande des quatre mâles. Certes, ils avaient tous vécu plus de lunes que lui. Certes, jamais encore lui-même n’avait vu une alliance de mâles composée de cinq jeunes fous. Mais il était sans doute aussi rapide et endurant qu’eux, et il était en âge de chasser maintenant. Quant à ce qui semblait les attirer plus encore que le délicieux poisson, il ne s’en souciait pas encore de manière aussi insistante qu’eux, même s’il sentait bien que depuis quelques lunes, le contact avec Maman avait pris pour lui une autre teinte. Quelque chose qui se jouait dans son ventre, comme une sorte de picotement qui le mettait dans un état de semi-rêve très sensuel. Dans tous les cas, Pita était prêt à s’éloigner de sa mère et à apprendre de l’expérience du groupe. Il était déterminé. C’était plus qu’un souhait ou une prière : c’était une requête.

Ce fut Tapha qui appuya la demande de Pita auprès de ses comparses, et acheva ainsi de les convaincre. Était-ce parce qu’ainsi il ne serait plus le cadet de la bande, le jeune timide sur qui on pouvait se défouler ? Ou alors parce qu’il savait le lien fort que Pita avait avec Tahi, la fille de sa sœur ? Toujours est-il qu’il plaida si bien en sa faveur que Kapa, Safu et Zapa accueillirent joyeusement le petit dernier de la bande, celui qui pourrait à la fois être apprenti et réceptacle de leur énergie débordante. Cette nuit-là donc, Pita fit ses adieux à celle qui lui avait donné la vie, et bien plus encore que ça. Jella avait été une mère aimante, une mère intransigeante et sévère quand cela était nécessaire, enfin une mère pleine de ces encouragements et de cette mise en confiance si importants pour se diriger ensuite dans les méandres de l’existence. Elle lui avait fait ce cadeau inestimable, celui qui lui avait permis, cette nuit, d’oser ce que peu auraient entrepris : l’assurance. Un dernier regard, une caresse sonore, et en quelques coups de nageoires, Pita s’éloigna dans le bleu nuit, précédé de ses quatre nouveaux compagnons. Il savait qu’il ne lui restait que peu de lunes avant que les bipèdes reviennent. Il ne se doutait pas que la suite de son histoire serait aussi abrupte…




- Note du 11 mai 1963, 9 h 40


Je crois que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Une nuit blanche comme la salle dans laquelle j’ai retrouvé Pita la nuit précédente, blanche comme la salle que j’ai pu appréhender sous tous les angles, il y a trois jours, lorsque j’ai vécu de l’intérieur le martyre de mes cinq objets d’expérimentation. Je commence à avoir peur de m’assoupir, en réalité. Peur de devoir à nouveau accompagner l’un d’entre eux dans quelque aventure sordide, dont je serais l’un des cruels protagonistes. Je ne sais pas quand tout cela va s’arrêter, je ne sais pas si je vais pouvoir reprendre un jour une vie normale. Mais qu’est-ce que la normalité ? Une sorte de bulle opaque, dans laquelle on est confortablement installé, et qui nous protège de l’expérience malheureuse des milliers d’autres bulles que l’on côtoie quotidiennement ? Voire que l’on contribue à blesser par notre inconscience ? Si un jour on avait pu me dire qu’il me faudrait éclater cette bulle protectrice, et puis inclure dans le chiffre potentiel des souffrances à endurer de l’intérieur, outre les humains, le nombre incalculable de vies animales que j’ai contribué à écourter ! C’est certain, je ne l’aurais pas cru. Je suis un scientifique, moi ! Et sceptique, de surcroît ! Je ne crois que ce que je vois, comme on dit, n’est-ce pas ? Alors oui, j’avoue avoir un peu tenté le diable en poussant jusqu’à son paroxysme mon expérimentation en privation sensorielle, durant toutes ces années. Mais il était toujours possible de raisonner en termes scientifiques, rationnels. Explorer mes propres métaprogrammes, jouer à me reprogrammer moi-même, en créant de nouvelles connexions dans mon cerveau : rien d’ésotérique en vérité ! Mais depuis trois jours, tout a basculé dans une profondeur d’irrationalité dont rien ne laisse présager qu’elle puisse avoir une fin, une limite assignable. Et je dois m’avouer que j’ai vraiment peur de plonger à nouveau dans cette fosse abyssale. Alors je lutte contre le sommeil.

Cette nuit, je ne crois pas avoir dormi, donc. Mais cela ne m’a pas empêché de penser. De me souvenir, aussi. C’était il y a quelque huit années, lorsque j’ai commencé à jouer avec le sixième dauphin, fier de mes nouveaux outils. Pita n’était pas récalcitrant, non. Quand je repense à ce qu’il a vécu – à ce que j’ai vécu avec lui avant-hier soir – avant que je n’entre dans sa vie ; quand je repense à ce que nous autres humains lui avons fait endurer dans cet aquarium géant, je ne parviens pas à comprendre comment il a pu me donner à ce point sa confiance, dès le départ. Jamais il n’a essayé de me blesser, ou simplement de m’empêcher de lui planter dans le crâne ces électrodes, certes indolores – en grande partie grâce à l’anesthésie locale, il faut l’admettre –, mais tout de même plutôt inconfortables. Il ne se tortillait même pas dans sa camisole de luxe. Il me regardait faire, attentif au moindre de mes gestes, comme pour me sonder de l’intérieur, afin de connaître le fond de mes intentions. Et ce que je crois aujourd’hui – c’est tellement fou que j’ose à peine l’écrire –, c’est qu’il s’explorait lui aussi, à chaque nouvel emplacement d’électrode, à chaque nouveau stimulus électrique. « Tiens, c’est ma queue qui se soulève lorsqu’il me pique ici ; et quand il me titille à cet endroit, c’est mon œil gauche qui part de travers ! »

Des jours durant, peut-être des centaines de journées harassantes, je l’ai exploré, le sixième dauphin. Des milliers d’heures à désespérer de trouver la zone qui activerait enfin son plaisir ou sa souffrance. Des quantités astronomiques d’espaces cérébraux totalement inconnus, ne provoquant aucune sensation palpable : un peu comme des contrées vierges et inexplorées, mais qui doivent bien servir à quelque chose, si l’on part du principe que tout ce qui existe doit avoir une raison d’être ! Au moins en termes biologiques, en termes d’utilité pratique, en rapport avec la survie de l’espèce… Mais non, rien de rien à décrire, dans la plus grande partie des expériences que je menais avec acharnement. J’ai vraiment failli abandonner, un nombre déraisonnable de fois. Et puis ce fameux jour du 2 août 1955 – oui, je m’en souviens comme si j’y étais –, j’ai trouvé ! Pita a commencé à s’agiter dans tous les sens, à frétiller et à glousser de plaisir, semblait-il.

(N.B. : Comme c’est bon de pouvoir lui laisser cet espace intérieur, et me contenter de le décrire seulement de l’extérieur, sans avoir l’assurance de cerner vraiment ce qu’il était en train de vivre ! Jamais je ne me serais pensé capable de dire ça, il y a encore quelques jours…)

Au bout de quelques instants, j’étais fixé : mon dauphin se prenait un shoot de dopamine pure : il présentait tous les signes d’une profonde jouissance. J’avais réussi à trouver le siège du plaisir dans le cerveau du dauphin !

Je me souviens avoir bricolé à la hâte un protocole expérimental pour impliquer un peu plus Pita dans ma folie. Je voulais savoir s’il saurait de lui-même provoquer cette sensation plaisante, en appuyant sur un levier qui lui enverrait la délicieuse décharge. Et surtout, combien de temps il lui faudrait pour faire le lien entre le levier et la sensation provoquée. Les singes, les rats même avaient réussi sans trop de problèmes à apprendre, après un certain nombre de fois, que s’ils appuyaient sur le levier, ils recevraient une dose d’excitation. Certes, ils avaient mis un peu plus de temps à saisir la subtilité que lorsque la zone de leur cerveau activée par le levier était celle de la douleur. Car dans ce cas, il ne leur fallait qu’une ou deux erreurs supplémentaires, dans le pire des cas, pour comprendre le danger que représentait le levier. Et si on inversait le processus, et que l’on testait leur capacité à appuyer sur le levier pour faire stopper une décharge douloureuse, ils semblaient comprendre encore plus vite, peut-être. Les singes étaient les plus lucides. Ils pouvaient rester des journées, des nuits entières la main au-dessus du levier, dans l’attente de l’insupportable décharge : juste pour la faire stopper le plus vite possible. Et ils dépérissaient assez rapidement, par manque d’alimentation, de goût à la vie. On apprend plus vite par la douleur que par le plaisir : voilà une découverte certes aussi vieille que l’humanité, mais une nouvelle fois confirmée par l’expérience. Une triste découverte, en vérité.


Pita me regardait avec ce que j’aurais pu prendre pour de la curiosité, si j’avais été porté, à cette époque, à placer chez l’animal des sentiments et des émotions bien trop humaines pour lui être attribuées.

(N.B. : De quelle bêtise j’ai pu faire preuve, tout ce temps…)

Je pouvais voir ses yeux me suivre dans la pièce, quand j’allais chercher un bout de fil par-ci, un connecteur électrique par-là. Quand mon appareil rudimentaire fut achevé, je pris une chaise et me permis quelques instants de félicité innocente, quelque temps pour admirer la machine née de mes mains. Et ce que je vis à ce moment – comment cela a-t-il pu ne pas m’alerter ? – ce que je vis me mit dans un état d’hébétement qui dut bien durer plusieurs secondes. Pita avait compris : il n’y a pas d’autre explication possible ! À la seconde où mon séant se posait avec bonheur sur la surface dure et rugueuse de la chaise, il appuya sur le levier et poussa un cri que je ne peux pas oublier. C’était un cri de joie, oui ! Peu importe que l’on m’oppose le sacro-saint « biais anthropomorphique », cette épée de Damoclès de tout éthologue qui se respecte. « N’interprète pas, observe ! » Et tout cela pour quoi ? Pour observer trois fois rien, pour s’interdire de faire des liens ? Je savais ce que j’avais vu ce jour-là, et je sais aujourd’hui ce que peut vivre un dauphin ; je ne le sais que trop bien. Mais je suis encore loin de pouvoir m’expliquer l’innocence avec laquelle Pita se livrait à mon expérience, comme un enfant à qui on offre un jouet à Noël. Le problème, c’est que même un enfant aurait eu besoin de temps pour comprendre ce que j’attendais de lui : même un enfant surdoué !

L’intelligence demande que l’on fasse des liens à partir de l’expérience. Et Pita ne m’avait encore jamais vu construire cette machine devant lui, il ne l’avait jamais testée non plus ; jusqu’à présent, je n’avais fait que titiller les différentes parties de son cerveau. Et puis il y a un second problème, plus profond pour moi, aujourd’hui. C’est cette joie, justement. Pas simplement du plaisir, non. De la joie d’enfant, une profonde satisfaction, peut-être moins liée à la sensation de plaisir qu’il s’offrait qu’à ce qu’il voulait me montrer. Que voulait-il me faire comprendre ? Je ne pouvais pas m’offrir cette hypothèse à l’époque. Cette nuit, ce qui m’est venu m’aurait fait trembler d’effroi il n’y a pas si longtemps : trembler de la crainte d’être atteint du syndrome du « deus ex machina », ce repoussoir explicatif du scientifique en mal de compréhension rationnelle.

Mon hypothèse ? Pita voulait me montrer qu’il compatissait. Il voulait me dire qu’il avait ressenti mon stress tous ces jours durant, quand je ne trouvais pas ce fameux point dans son cerveau. Il voulait me signifier qu’il était de mon côté, qu’il m’aiderait le plus possible, qu’il partageait mes émotions ! Je dois dériver totalement. Il faudra que je pense à effacer ce paragraphe, il pourrait m’attirer des ennuis. La recherche éthologique est tellement sujette à la critique en ce moment… Je ne voudrais pas la décrédibiliser plus qu’elle ne l’est déjà, au regard des sciences dures. Et pourtant, je ne vois pas d’autre explication aujourd’hui : Pita a lu en moi ce que j’étais en train de projeter dans la matière, quand je fabriquais à la hâte le levier à plaisir. Comme il avait lu en moi le désespoir naissant, après ces jours d’échecs successifs. Pita, que j’ai torturé tous les jours en criblant son crâne de petits trous ; Pita, que j’ai certes sauvé de son triste bassin, mais pour mieux l’enfermer dans un espace plus exigu encore ; Pita compatissait à mes doutes intérieurs ! C’est à peine imaginable. Non, vraiment, il faut que j’efface ce paragraphe.


Et pourtant, il y a eu d’autres cris. D’autres tentatives de communiquer. Celles-là, on ne peut pas me les enlever : je les ai enregistrées ! Ou plutôt je les ai redécouvertes, en passant mes enregistrements sonores au ralenti, dans l’espoir de découper, dans le flot ininterrompu de sifflements, de cliquetis et de gloussements de Pita, quelque chose sur lequel je puisse poser la main. D’ailleurs cela me pousse à une réflexion… La main, cet organe propre à l’homme, lui permettant de saisir et de fabriquer : la main a modelé la direction instrumentale qu’a prise notre intelligence. Le dauphin n’a pas de mains, lui. Et pourtant il est intelligent, je ne peux pas en douter. Quelle forme a pris son intelligence ? Comment pouvons-nous, du haut de notre intelligence pragmatique, appliquée à la matière inerte, comprendre la dynamique vivante d’une intelligence appliquée depuis des millions d’années à construire et approfondir des… relations ?


Ce matin du 18 septembre 1955 donc, je repassais une énième fois les enregistrements sonores de la veille. Certes, il y avait, à la minute 146, ce rire proprement humain, celui de mon épouse en l’occurrence, qui était venu s’immiscer dans la bande sonore et parasiter une petite partie des sons produits par le dauphin. Je ne pouvais tout de même pas reprocher à ma femme ce rire si naturel et communicatif, qui adoucissait le poids de mon existence quotidienne ! Et puis c’était si drôle de nous voir tous nous retenir de rire à notre tour, pour ne pas ajouter plus qu’il n’en faut la marque de l’humain sur la bande-son de Pita… Nous n’avons pas ri ce jour-là, j’en suis certain. Et pourtant il y avait un autre rire, incontestablement, sur la bande. Était-ce un rire véritable ou une simple imitation sans aucune signification intentionnelle, un peu comme ces paroles dénuées de sens que peuvent prononcer les perroquets ? Ce qui est certain, après les dizaines de fois où je me suis repassé la bande-son, c’est que Pita avait accompagné le rire de ma femme, avec une qualité d’imitation surprenante. Sur le spectrogramme des fréquences sonores, le résultat était plus édifiant encore : à croire qu’il avait emprunté la bande de fréquence des sons produits par mon épouse, alors qu’elle ne correspondait pas à la bande de fréquence dans laquelle il s’exprimait lui-même habituellement.

Des deux hypothèses qui auraient pu s’affronter dans mon cerveau de chercheur, je décidai d’en évacuer une immédiatement : Pita aurait ri à son tour, en réponse à ma femme. Impossible de prêter à l’animal, si intelligent soit-il, un attribut qui, depuis Aristote, est le propre de l’homme. Outre le fait que l’hypothèse ne soit pas des plus économiques du point de vue scientifique (et j’épousais encore ouvertement à cette époque l’idée du fameux rasoir d’Ockham, qui veut que l’hypothèse scientifique la plus recevable soit la plus… simple), il était tout simplement impossible d’écrire cela sur un papier. Je pouvais fermer le labo dès le lendemain. Je choisis donc à l’époque de considérer la seconde hypothèse, qui était déjà plus qu’enthousiasmante pour un chercheur courageux comme moi : Pita tentait de communiquer avec nous ! Il utilisait nos fréquences sonores et reproduisait parfaitement nos sons : pourquoi le ferait-il, si ce n’était pour communiquer ? Certes, il est tout aussi envisageable qu’il ait juste fait cela de manière automatique, sans y penser : un peu comme un robot programmé pour reproduire un son, ou un perroquet une insulte de marin. Mais ce dernier postulat contribuait à couper tout espoir de recherche sur la communication avec les dauphins et contribuait ainsi à rendre nos recherches inutiles. Dans ce cas aussi, le labo pouvait fermer, pour chômage technique. C’était donc une hypothèse irrecevable du point de vue heuristique : il fallait postuler que le dauphin avait voulu communiquer avec nous, si l’on voulait poursuivre nos recherches. Et c’est ce que nous avons fait.


- Note du 13 mai 1963, 10 h 30


Hier je n’ai rien écrit. Je n’ai rien fait non plus de ma journée, en vérité. Trop fatigué, à fleur de peau, irascible au possible. Je redoutais l’instant fatidique où j’allais m’effondrer, et sombrer dans ce sommeil paradoxal que je crains maintenant comme on peut craindre sa propre mort. Non, ce n’est pas vraiment cela, à la réflexion. Car si la peur de la mort est largement basée sur la grande inconnue que représente cette énigme à jamais irrésolue, ma propre crainte est basée aujourd’hui sur des faits réels, éprouvés, vécus avec horreur. Hier je ne voulais pas y retourner, tout simplement. Mais je n’ai pas pu y échapper bien longtemps : ma physiologie m’a rattrapé, et j’ai dû déposer les armes, après 48 heures de veille fébrile. Il devait être 21 heures.


Sensation de couler. Couler tout au fond d’un bassin, un peu comme ceux dans lesquels on s’entraîne à la plongée en bouteille, et qui semblent interminables à la descente… De nouveau, je me sens investi d’une présence qui peu à peu prend toute la place, investit chaque millimètre de mon immense réseau sensitif, jusqu’à remodeler mon cerveau de manière totalement inédite… Dehors il fait nuit, et les étoiles se troublent petit à petit, sous l’effet de cette lente progression vers ma profondeur. Très paradoxalement, je me sens à la fois plus lourd – écrasé du poids de toute cette eau qui est maintenant au-dessus de ma tête – et plus léger, flottant autour de mon corps comme si mon enveloppe se dilatait toujours un peu plus, au fur et à mesure de ma descente vers les tréfonds. Très étrange, comme sensation. Mais pas désagréable. Et puis c’est l’immobilité, tout au fond du bassin. J’ai pris quelque distance avec ce corps qui gît, inerte, délicatement posé sur le sol, un peu sur le côté. Je me rends compte que je l’aime, ce corps, pourtant. Passionnément, même. Lui et moi avons été amis pendant tant de lunes ! Peut-être une dizaine d’années ; c’est court pour une vie de dauphin, mais c’est très long quand on a passé les trois quarts de sa vie dans un bassin. Ça fait un nombre conséquent d’instants de vie à réinvestir, amoureusement, en un seul et même mouvement de la pensée ! Car tout est là, devant moi. Derrière moi aussi, et tout autour. Il ne manque rien, aucun instant, aucun fragment de mon histoire. Et tout est vibrant d’amour, absolument tout ! De l’instant où je suis sorti de Maman, la queue en premier, à l’instant où je me suis senti soulevé hors de l’eau, serré contre Tapha dans ce filet aussi rêche qu’étroit… De l’instant où je t’ai vu pour la première fois, dans mon rêve, à l’instant où tu as décidé de me rendre à ma liberté artificielle, celle de mon bassin exigu, après tous ces mois à travailler ensemble… De l’instant où j’ai vu Tapha partir se reposer, tout au fond du bassin, à l’instant où j’ai compris que je pouvais moi aussi me reposer, après toutes ces lunes passées à vous accompagner, vous-autres les humains…


Je suis content que tu sois là, John, pour m’accompagner à ton tour.

Pita ?

C’est le nom que tu m’as donné dans ton esprit, oui. Le mien est beaucoup plus complexe, et tu ne peux pas l’appréhender pour l’instant.

Suis-je en train de rêver, Pita ? Est-ce que tout cela est un rêve ? Tout ce que j’ai vécu ces derniers jours, toutes ces morts, toute cette angoisse… Dis-moi que c’est un rêve !

Oui John. Tout cela est ton rêve. Et Pita n’est qu’une partie de ce rêve, une partie de toi. Il semblerait qu’il soit urgent que tu la découvres, et que tu la laisses enfin t’enseigner.

Mais toi, Pita, tu existes pourtant ! Tu es le sixième dauphin ! Celui sur lequel j’ai fait toutes ces découvertes il y a huit années ; celui avec lequel j’ai travaillé pendant presque deux ans ; celui enfin qui aujourd’hui encore doit nager dans son bassin, dans le parc aquatique de luxe dans lequel je l’ai relâché !

Non John. Ce Pita n’existe plus, ce soir. Il est parti se reposer. Et tu viens de l’accompagner quelques instants dans sa plongée. Tu voudrais te convaincre qu’il est distinct de toi, comme tu voudrais penser que ce rêve est distinct de la réalité. Tu voudrais pouvoir faire que les choses soient l’une ou l’autre, jamais les deux en même temps. C’est comme ça que tu fonctionnes, John, je l’ai bien compris, après tout ce temps passé à essayer de te dire…


Me dire quoi, Pita ? Et pourquoi un dauphin pourrait me dire quoi que ce soit ? Pourquoi le voudrait-il, d’abord ? Je ne connais que trop bien ces frasques de ma propre imagination fertile. Cela fait dix ans que je m’explore, et que j’entretiens des dialogues fort poussés avec des monstres en tous genres, purs produits de ma fantasmagorie ! Ce dialogue n’est pas différent de tous les autres, et je ne suis pas en train de devenir fou. Il faut que je parvienne à m’en convaincre !

Bien sûr, John. Tu es loin d’être fou. Tu n’as pas cette folie que j’ai pu percevoir dans le regard de celui qui m’a tiré hors de l’eau, avec Tapha. Tu n’as pas non plus cette folie que j’ai accompagnée avec tendresse, dans les derniers instants de la vie de mon ami. Tu n’es pas fou, mais tu es obstiné. Arc-bouté sur des principes logiques qui sont autant de remparts contre ta propre souffrance…

Et que sais-tu de ma souffrance, toi qui sembles si bien me connaître ? Quelle partie de moi peut m’apprendre à mieux me connaître ? Je suis bien curieux de le découvrir…

J’ai essayé, John, de te dire. Pendant toutes ces journées à te côtoyer, dans la chambre blanche, j’ai essayé de te montrer. Quand j’ai compris que tes remparts étaient si épais que je ne pourrais pas entrer dans ta forteresse, que nous ne pourrions pas nous comprendre, j’ai essayé d’emprunter ton propre langage pour te parler. J’ai ri, j’ai chanté, j’ai usé de tes propres paroles pour attirer ton attention. Et j’ai senti tes fondations vaciller, plusieurs fois. Mais aussitôt tu prenais ta pelle et ton ciment, et tu rebouchais les trous avec l’énergie du désespoir. Tu cherchais à comprendre, mais tu ne faisais que construire des théories. Tu bâtissais, pour remplir le vide, combler les failles à la hâte.


Que cherches-tu à me dire, Pita ?!

Tu as commencé à comprendre, John. Ne laisse pas tes ouvriers réparer la brèche que tu as créée ces derniers jours. Pas trop vite. Laisse-toi de l’espace, laisse-toi pénétrer par ce que tu vis. Si j’ai réussi à te dire cela, alors notre collaboration n’a pas été vaine.

Je ne comprends rien à tout ça. Je suis si fatigué …

Je t’aime, John. Et j’ai confiance en toi.




- Note du 13 mai 1963, 10 h 55.


Je viens d’avoir la directrice du parc aquatique du Marineland au téléphone. J’ai bien cru, une nouvelle fois, que ma structure psychique allait s’effondrer. Ils ont retrouvé un dauphin au fond du bassin principal, ce matin. Raide mort. C’était le sixième dauphin.



... à suivre ...

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