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  • patricksorrel

Chapitre 3 : Le voyage de Tahi.

Dernière mise à jour : mars 4



Quelle heure est-il ? Combien de temps a-t-elle dormi ? Tahi a l’impression de ne jamais avoir dormi aussi profondément. D’habitude, elle ne dort jamais que d’un œil, comme on dit. Mais là, c’est autre chose. Tout son corps est engourdi, comme sous l’effet d’un profond sédatif. A-t-elle rêvé ? Des souvenirs reviennent à sa conscience puis s’éparpillent, comme des nuages dans le bleu du ciel d’été. Était-ce un rêve, ce cauchemar qui l’a tout entière portée vers sa propre agonie ? Tahi remue les nageoires, comme pour se convaincre qu’elle est bien vivante. La gauche… La droite… À côté d’elle, Pita s’amuse de ses pitreries : un coup de nageoire à gauche, un coup de nageoire à droite... « Il m’imite, le coquin ! » Moupha est là, aussi, qui accompagne sa fille de son mouvement ondulatoire, comme si tout son corps tentait de suivre et d’épouser les mouvements corporels de son bébé… À moins que ce ne soit elle, Tahi, qui tente d’accompagner la danse langoureuse de sa maman, comme pour se fondre en elle … « C’est si bon de sentir Maman, après ce que j’ai vécu ! »


« Ce que j’ai vécu ? » Cela semblait si réaliste… Si effroyable… Le contact rugueux des lanières de cuir sur sa peau, la suffocation provoquée par le produit qui coulait dans ses veines… Et puis cette sensation d’être compressée, écrasée par ses propres chairs… Cette chair qui lui était devenue si étrangère, tout à coup… Si insensible…Tahi ne pouvait plus sentir ni sa peau, ni ses muscles… Petit à petit le monde s’était effacé sous l’effet de la douleur. Les couleurs du monde, les couleurs qu’elle aimait tant habituellement se sont vues écrasées sous cette chape rouge de douleur pure. Du rouge vif, partout partout : voilà ce dont Tahi se souvient avec horreur. Et lorsque le rouge a envahi tout l’espace, ne laissant plus aucune issue… « Serais-je… morte ? écrasée par le pourpre ? » Et pourtant, à l’évidence, Tahi ne se sent pas... morte : elle peut sentir la peau du ventre de Maman, tendre et frémissante sous sa caresse ; elle peut sentir le rire de Pita, cette façon intérieure de rire qu’elle reconnaîtrait entre mille, même si personne d’autre qu’elle ne le percevait. Elle peut sentir, sentir, sentir le bleu infini qui compose son monde ; ce bleu si différent du bleu pâle de la cage dans laquelle ils l’avaient enfermée…


« Enfermée ? » Les souvenirs reviennent puis repartent, s’évanouissant comme autant de lambeaux composant le monde vaporeux de son rêve. Pourquoi tout est-il aussi vaporeux dans ce rêve affreux ? Tahi se souvient maintenant… « C’est parce que je suis partie. Je n’en pouvais tellement plus de cette douleur, de ce rouge qui envahissait tout l’espace, sans aucune échappatoire, sans aucune possibilité de fuir, encore moins de se cacher… » Alors elle est partie. Elle s’est sentie décoller de ce corps rouge et asphyxié ; elle s’est sentie passer par-dessus les bipèdes qui hurlaient des choses inaudibles, et elle s’est dirigée vers ce point dans l’espace de la pièce, ce point qui l’attirait tant… Eh oui, Tahi se souvient maintenant : elle s’est sentie disparaître du monde à mesure qu’elle se fondait dans ce point d’un noir qu’elle n’avait jamais rencontré jusqu’alors. Le noir de la paix ultime, de l’abandon ultime. Le noir-néant, tout simplement.


« Et puis quoi, ensuite ? » Ensuite, c’est maintenant. Ensuite, c’est ici. Et il ne fait pas noir ici, assurément. D’ailleurs qu’y avait-il avant cet ici et maintenant ? Tout est confus dans l’esprit de Tahi : les lambeaux de réalité continuent à jouer à cache-cache, à apparaître-disparaître, devant la scène de sa conscience encore un peu éthérée… D’ailleurs il n’y a plus assez de lambeaux pour reconstituer une histoire ; plus assez de densité pour croire en la réalité de cette histoire d’asphyxie atroce. « Je suis là, c’est tout. Et c’est suffisant. »


Tahi s’ébroue et se décolle avec souplesse du « collé-serré-contre-Maman » dans lequel elle s’était délicieusement lovée. En deux coups de nageoires, elle s’est éloignée du groupe. Sans que Moupha ne s’en rende compte, apparemment : elle l’aurait appelée autrement, comme elle le fait toujours quand Tahi s’éloigne trop. Et si sa fille se fait attendre, malgré les appels répétés, un ou deux coups de nageoire caudale faisant claquer bruyamment l’eau de la surface sortent en général la fugueuse de sa promenade impertinente. Maman sait se faire comprendre ! « Douhi – mon autre maman – ne faisait jamais ça, elle. Ce n’était pas dans les façons de faire de notre petit groupe. » Tahi est tout étonnée : cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait plus pensé à Douhi, sa première mère. L’idée même lui avait d’ailleurs presque échappée, comme s’il lui était trop difficile de vivre avec ce souvenir cruel. On n’a qu’une mère, normalement ; et c’est Maman ! Celle qui m’a recueillie alors que j’étais toute seule, perdue dans l’océan immense…


De plus en plus étonnamment, des souvenirs de prime jeunesse, des souvenirs enfouis sous des couches d’oubli acharné refont surface, sans que Tahi ne puisse rien faire pour les recouvrir à nouveau. D’ailleurs, ce ne sont pas des souvenirs : tout est là, devant ses yeux ébahis et ses nageoires pendantes ! Toute sa tribu d’enfance, toute sa famille d’appartenance, tous ses frères et sœurs au long bec. « Qu’ils sont longs, ces museaux ! » Après tant de nuits passées à nager avec sa famille d’adoption, Tahi ne se souvenait plus de l’étrange apparence de sa tribu native. Beaucoup plus petits que sa famille d’aujourd’hui, plus craintifs et sérieux aussi, semble-t-il. « Et pourtant, ce sont les miens, aucun doute. » Cette manière de danser en dialoguant, cette compréhension spontanée et intense de chaque membre du groupe : c’est comme si elle pouvait lire sans effort et de manière totale chacun d’eux, comme ça, instantanément… Tout est là, et tout est si évident ! Tahi se rend compte, tout à coup, de tous les efforts qu’il lui a fallu consentir pour se familiariser avec les us et coutumes de sa tribu d’adoption. Combien d’efforts pour apprendre leur langage, si différent du sien… Et combien plus d’efforts encore pour accepter ce qui lui semblait si bizarre, voire indécent, dans leur manière d’entrer en contact ! « Mais pourquoi comparer ? Ce n’est pas le moment ! Le temps passe si vite, ici… » Déjà l’horrible scène de la disparition de Douhi, celle que Tahi a tenté de recouvrir par tous les moyens, fait son entrée sur la scène de sa conscience…


« Ce bruit… Ce bruit si strident, si aigu… Venant de nulle part, ou de partout à la fois, ce bruit est tout simplement insupportable, intolérable, à s’évanouir… Désorientée, plus de repères… Plus possible de retrouver Maman, ni aucun autre dauphin du groupe… Aucun ne répond d’ailleurs, aucun n’apparaît quand je lance mon cri d’alerte, mon cri le plus aigu… Mais ce bruit ! Plus aigu encore que mon cri, plus aigu que n’importe quel cri que j’ai pu entendre par le passé ! Le bruit recouvre toute onde que je pourrais lancer en appel de détresse ; il recouvre le moindre son que je pourrais utiliser pour me repérer dans l’espace. Plus rien ne fonctionne, il fait nuit, et je ne peux plus me fier à mon ouïe, plus rien ne marche ! Est-ce pareil pour les autres ? Sont-ils aussi désorientés que moi ? Si c’est le cas, alors nous sommes perdus ! Jamais nous ne nous retrouverons si le bruit ne cesse pas ! »


Dans un élan désespéré, Tahi a plongé, plongé le plus verticalement possible, vers les abysses effrayants. Elle sait bien, pourtant, que c’est tout sauf la chose à faire quand on se sent en danger. Car Douhi le lui a bien fait comprendre, plusieurs fois : le danger le plus terrible vient d’en bas. Et il n’y a aucune échappatoire, pour un bébé de son âge, contre ce danger-là. Et pourtant, ce bruit est si insupportable que Tahi a plongé à pic, furieusement, avec l’énergie du désespoir. Et le bruit a cessé. D’un seul coup. Est-ce parce qu’elle avait plongé ? En tout cas le bruit a cessé à l’extérieur ; il ne reste maintenant plus que son écho, son terrible écho qui parcourt en aller-retour le corps de Tahi. Alors elle a amorcé sa remontée, plus doucement que la descente, de peur que le bruit ne revienne. Et il n’est pas revenu. Alors, elle les a cherchés, cherchés, ceux de sa famille. Difficile, avec l’écho qui l’empêche toujours d’utiliser son instrument le plus fiable, son sonar. Toute la nuit, Tahi a cherché les autres de son espèce. Sans succès.


Cela faisait des nuits que Tahi cherchait, des jours entiers à somnoler et à chercher, à chercher et à somnoler, quand Moupha l’a trouvée. Plus tard, quand elles ont commencé à se comprendre, Maman lui a dit qu’elle tournait en rond, cette nuit-là. Elle semblait hébétée, incapable de se diriger avec intelligence. Oui, c’était bien en rond que Tahi tournait, elle le comprend, maintenant qu’elle voit toute la scène à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Et de l’intérieur de Maman aussi, car elle peut sentir sa peur et sa douceur, sa curiosité et sa réticence, bref son aller-retour intérieur, au contact d’un des siens, pas tout à fait pareil que les siens toutefois …. « Et Douhi, mon autre mère, celle que j’ai perdue ? Où était-elle, durant toutes ces nuits et tous ces jours d’errance ? » De ce côté-ci, Tahi n’obtient rien d’autre que du vague, quand elle scanne les alentours de la scène, de la puissance de son désir. Impressionnante, d’ailleurs, cette capacité qu’elle a à se projeter exactement là où sa volonté l’emmène ; comme ça, en un mouvement du regard ! Et pourtant, de sa première mère, Tahi ne perçoit rien de plus que des grains de sable. Plein de petits grains jaunes et blancs, tout secs, partout partout, autour d’un tas de gris avachi et terne. Sans vie intérieure. Ce ne peut pas être Maman.


...


Enfouir l’image sous le sable, profondément. Voilà ce qu’il faut faire maintenant. Pas le temps de s’apitoyer sur la douleur qui lui tord les entrailles ; car déjà l’image de Moupha, celle qui l’a sauvée, revient sur le devant de la scène et envahit tout l’espace. Ce n’est plus un souvenir, aucun doute là-dessus. C’est du présent mêlé d’un danger à venir, d’une forme de menace toute proche. Tahi peut lire cette menace dans le ventre de Moupha, peut-être même avant que celle-ci ne s’en rende tout à fait compte. Cela va même plus loin, bien plus loin. Tahi semble déjà savoir ce qu’il va se passer, alors que ce n’est pas encore présent, ce n’est pas encore arrivé. Et pourtant, c’est déjà présent dans l’eau qui entoure la petite troupe : tout est déjà là, et pourtant rien encore n’est joué. « Rien n’est joué ? Pourquoi alors tout se passe comme si la scène entière s’est déjà jouée sous mes yeux ; et que je sais déjà, ici et maintenant, quel en sera le dénouement ? »


Pita, lui, ne semble pas avoir remarqué l’agitation qui parcourt maintenant l’ensemble du groupe. Il est plongé tout entier dans une sorte de torpeur, comme sidéré par ce qu’il vit de l’intérieur. Il rêve, son ami si cher, il rêve de manière si intense qu’il en a presque perdu le contact avec la réalité environnante ! Tahi sait bien jusqu’où les rêves peuvent nous emporter, quand nous ne sommes pas encore capables de conserver ne serait-ce qu’une infime partie de notre attention sur le monde qui nous entoure. Et pourtant, tout dauphin qui se respecte se doit d’apprendre à développer et à préserver cette attention au monde, même quand il dort – sous peine de se voir un jour englouti par l’adversaire redoutable et sans pitié, celui qui vient toujours par en dessous... Alors, les mères enseignent cette présence continuelle à l’environnement, de nuit comme de jour, à chaque delphineau en devenir. Comment ? Tout simplement en ne leur laissant aucun moment de répit, quand ils sombrent un peu trop dans la léthargie du rêve : en les piquant du rostre, en les chahutant de la nageoire, en les aspergeant de petits cris ciblés, qui viennent titiller tel ou tel organe interne. Pas très agréable. Mais d’une efficacité redoutable !

De quoi peut bien rêver Pita, pour être ainsi déconnecté de l’agitation actuelle ? Tahi se glisse à l’intérieur de lui, quelques instants, pour partager son espace intime. En temps normal, jamais elle n’aurait fait ça. D’abord parce que ce n’est pas décent, tout de même. Ensuite parce que c’est impossible, tout simplement. Normalement, chacun conserve une part d’univers intérieur qui lui est propre ; même si chacun peut aussi sonder les autres de manière assez poussée, rien qu’en le voulant. Mais aujourd’hui, rien ne se passe normalement, Tahi s’en est déjà fait une idée. Pourquoi alors ne pas tenter de pénétrer l’espace le plus intime de son ami, inaccessible à tout autre que lui : son rêve !


« Qu’il est étrange, ce rêve ! » Rien de bien défini, rien d’un souvenir ou d’une composition d’instants précieusement gardés en mémoire, et entremêlés de la manière si originale qui compose les rêves ordinaires… Il y a du blanc, beaucoup de blanc. Le blanc a tout envahi, tout recouvert, de telle manière que plus rien d’autre n’existe maintenant. Et ce blanc est si oppressant ! Il est tellement dense et froid qu’il ressemble à une paroi infranchissable, une paroi qui se resserre autour de Pita tel un étau. Un peu comme l’étau qui a entouré Tahi quand tout est devenu rouge pour elle, d’ailleurs …


Et tout à coup, Tahi comprend. « Pita ! Sors de cet endroit, vite ! » Mais Pita est loin de comprendre ce que Tahi tente désespérément de lui crier… Il est loin de comprendre ce qu’il est en train de vivre dans son rêve, car ce n’est pas encore arrivé. Pas à lui, du moins. À Tahi, si, c’est déjà arrivé, et c’est maintenant du passé. Si loin… Si vaporeux… Si …


« - Tahi ! »


Son sang ne fait qu’un tour. L’appel de Maman, qui résonne dans le corps de la delphine comme dans une caverne, ne laisse aucune place au doute, à la rêverie, aux tergiversations dans lesquelles Tahi semblait s’être perdue. Elle se voit sursauter, sortir à la hâte de Pita et nager comme une flèche pour aller se coller contre le ventre de Moupha. Pita aussi, d’ailleurs, est sorti de sa torpeur, sous l’effet du rappel à l’ordre sans équivoque de la matriarche. Encore tout hagard, pénétré d’un rêve qui sonne comme un avertissement mystérieux, il file rejoindre Jella, profitant de chaque coup de nageoire pour s’éloigner un peu plus de l’étrange et inquiétant spectacle. Le groupe fait bloc maintenant, comme lorsqu’il faut affronter l’ennemi de la mer, celui qui vient toujours par en dessous. Et pourtant, Tahi, qui observe d’un regard amusé toute la manœuvre, sait bien que le stress qui soude le groupe n’a rien à voir avec le dangereux prédateur venant d’en dessous. « Et comment je peux savoir cela, d’ailleurs, moi ? Et pourquoi je ne suis pas auprès de Maman, comme à l’accoutumée, mais bien une brassée au-dessus – à observer la danse maternelle de Tahi et de Moupha ? »


C’est peut-être parce que JE a pris quelques distances par rapport à Tahi, qui semble ne plus m’intéresser autant, maintenant que je porte un regard plus distant, plus… global, sur la situation qui préoccupe le groupe. Je peux toujours plonger en Tahi, certes, pour vivre avec elle ce qu’elle a à vivre. Mais je peux en faire de même avec Moupha, ma mère ; avec Pita, mon jeune ami ; avec tout autre dauphin faisant partie de la joyeuse bande, en vérité ! Peut-être même avec ces quatre jeunes mâles, qui nagent gaillardement vers le groupe, et qui semblent à l’origine du stress qui s’empare des mères, ainsi que de leurs empathiques progénitures…


Je les connais, d’ailleurs, ces jeunes loubards, ces pirates des mers qui sillonnent les eaux chaudes à la recherche de femelles à séduire ! Jamais, pourtant, je ne les ai entendus faire les présentations, comme c’est de coutume dans notre groupe lorsque nous nous retrouvons après quelque temps de séparation, ou tout simplement la nuit, pour chasser. C’est peut-être cela qui mettait nos mamans dans un tel état émotionnel : celui qui ne se présente pas, en déclamant son nom en un cri unique, ne cherche pas à instaurer une relation de confiance avec autrui. Cela n’est pour le moins pas très sécurisant ! Et puis ils savent bien pourtant, ces jeunes fous, que le sifflement unique de chacun d’entre nous permet aussi de reconnaître notre groupe d’appartenance maternel, ainsi que notre alliance de chasse ou d’amitié. Car dans chaque nom, lorsqu’il est déclamé correctement, il y a bien plus que l’unicité d’un trait de caractère, d’une manière d’être au monde. Il y a une note commune à chaque groupe, chaque tribu dont on veut être reconnu comme l’un des membres. Ne pas se présenter, c’est donc ne pas vouloir être reconnu dans son individualité comme dans son appartenance à un groupe !


Mais aujourd’hui, Kapa a joyeusement lancé son nom dans l’assemblée fébrile, comme pour rassurer tout ce beau monde, resté dans l’expectative de convenance, face à des inconnus. Puis c’est au tour de Zapa de décliner son identité, plusieurs fois de suite, pour bien marquer le fait que, oui, il provient de la même tribu que son jeune ami. Safu, quant à lui, a rencontré ses trois acolytes lors d’une partie de chasse endiablée, des lunes en arrière ; et à partir de ce jour les compères ont compris qu’ils ne se quitteraient plus. Enfin, il y a Tapha le timide, celui qui se présente en dernier, comme à son habitude. Je le scanne rapidement, ce jeune dauphin qui ne me semble pas si inconnu que ça… Oui, c’est bien ce que je pensais ! Comme son nom l’indique, il est né dans le même groupe que Maman, bien qu’il soit beaucoup plus jeune ! Peut-être ont-ils la même mère ? Mon intuition ne me permet pas de répondre à cette dernière question ; mais ce qui est certain, c’est que Moupha aussi a reconnu son ami d’enfance, celui avec qui elle a partagé tant de jeux matinaux dans les gorgones chatouilleuses ! Avec une prudence qui cache mal son excitation, elle s’approche de lui, le sonde, le caresse de ses ondes sonores délicieuses ; la magie opère encore ! Tapha aussi a reconnu sa sœur de cœur, celle qu’il s’est tant amusé à suivre partout, dès qu’il a été suffisamment habile pour ne pas se laisser semer… Il se souvient des parties de jeux sensuels avec les bouts de coraux flottant entre deux eaux, les gratouillis ventraux après un sommeil diurne bien mérité… Et puis il se rappelle le départ de Moupha, trop tôt, beaucoup trop tôt pour lui. Lorsque son amie de jeu avait su qu’elle allait elle-même donner la vie, quelque temps après le passage d’un groupe de quatre jeunes loups, elle avait décidé de rejoindre d’autres mamans, rencontrées cette nuit de chasse magique, cette nuit éclairée d’une lune parfaitement ronde. Et elle était partie.


Je ne peux pas m’en empêcher, mon attention est tout entière portée sur ce jeune Tapha qui ne peut rien me cacher, lorsque je choisis de le pénétrer de mon regard tranchant. Ce n’est pas que j’ai oublié Maman, Pita et les autres, non. C’est au contraire parce que j’aime comprendre de l’intérieur ce qui se joue dans ces retrouvailles, et qui est à mille lieues d’une simple parade de séduction. Quelle tendresse dans cette nage parfaitement synchronisée ! Quelle émotion dans cet échange d’histoires, chacun écoutant attentivement l’autre, pendant qu’il lui raconte sa propre partition de morceaux choisis ! Je n’ai pas oublié, non, toute l’agitation qui continue à faire fureur dans le groupe constitué par ces deux bandes joyeusement entremêlées. Je n’ai pas l’intention de me priver de cet habile jeu de regards, de frôlements et de clics incisifs, qui font toute la beauté de la rencontre amoureuse. Mais je dois m’avouer que ce n’est pas ma spécialité, moi qui n’ai pas eu le temps d’être séduite, avant d’être… Avant ce qui m’est arrivé ensuite. Je sais bien que le moment approche, je sens bien que l’histoire de ma vie arrive à son dénouement. Et c’est justement pour cela que je tiens à profiter de ces moments d’insouciance, volés sur l’histoire de ma fin.


Que fait-elle d’ailleurs, Tahi, en ce moment ? À peine ai-je pensé cela que je suis à nouveau en elle. Tahi ne sait trop comment réagir à l’intrusion de cette jeune bande de chenapans, dans une journée qui s’annonçait entre cocooning et jeux familiaux. Et puis Moupha l’a confiée à Pâti pour aller danser avec cet étranger, avec qui elle a l’air d’être si familière… Il est si étrange, ce goût qui se répand dans la bouche de Tahi, sans qu’elle n’ait rien avalé, absolument rien pourtant ! De l’amertume : oui, c’est cela qu’elle a ressenti à l’instant. Je m’amuse de cette réaction légitime, et je goûte avec elle ce sentiment si bigarré. De l’amertume ! On me vole ma maman ! Mais pas pour si longtemps, en réalité. Car Tapha a bien vite rejoint les siens, qui sont maintenant fort occupés à sonder avec plaisir une delphine drôlement enjouée. Oui, c’est Pâti ! Pour la première fois de sa vie, depuis l’accident de son tout premier bébé, Pâti se sent d’humeur à accueillir ce jeu de séduction, auquel elle n’était plus si sensible. Tahi est retournée se réfugier sous Moupha, avec un soulagement mêlé d’une pointe d’agacement. « On ne peut plus faire confiance à personne ! » Eh oui, Pâti aussi a le droit de jouer… C’est si beau, de la voir se laisser tomber en arrière avec une sensualité folle, sous le regard hypnotisé de ses quatre amants ! Le calme semble être revenu dans la tribu éphémère. Seul continue à danser, au milieu de la piste dressée par les autres delphines, ce quintet d’une beauté affolante. En me plaçant en Pâti, je peux même sentir ces petits picotements dans mon bas-ventre, cette invitation lancinante, cette sensibilité exacerbée et ces vagues de désir qui parcourent ma peau …


Et puis la danse s’enflamme. Zapa est maintenant au comble de l’excitation, je peux le sentir d’ici, c’est-à-dire de Pâti où je suis maintenant tout entière. En un élan habile, en une torsion subtile de son corps de mâle, Zapa est venu me pénétrer de son désir brûlant. Je sens ce feu qui m’envahit en l’espace de quelques instants ; cela a duré si peu de temps, en réalité, et pourtant le feu est là, en moi, et je l’accueille avec délice. Zapa s’est retiré, et c’est le désir de Kapa que je sens maintenant, avant même qu’il ne vienne en moi. Kapa est le plus âgé des trois, cela ne fait aucun doute. Il me berce de son désir, il sonde et accueille le mien, il lit dans mon corps comme dans un livre ouvert. Magnifique valse, qui réunit nos deux corps agrandis par le désir, avant même qu’ils ne se touchent ! Kapa a succombé à la folie qui l’a tout à coup envahi, et je peux sentir encore en moi un autre feu, un autre désir que celui de Zapa. C’est comme si ces deux feux jouaient ensemble, dans mon ventre, un peu comme des feux follets impertinents et insolents. Cela contribue largement à alimenter encore plus mon désir, ma folie à moi. Je me sens pleine d’un amour immense pour ces quatre beaux mâles, et en même temps vide d’eux, en manque d’eux : infiniment désirante. Alors je me sens aller chercher Safu, je me sens lui parler de mon amour, à grands coups de petits sifflements et de langoureuses séries de clics … Le jeune mâle s’affole, comme nous autres avant lui, et il se tord frénétiquement pour sentir sa peau entrer en contact avec la mienne. Nos deux peaux sont devenues si sensibles, si tendues, qu’une infime caresse de nageoire suffit à faire vibrer l’ensemble de nos deux corps, à l’unisson. Comme deux instruments parfaitement accordés, faits l’un pour l’autre. Et de nouveau, ce feu qui m’envahit, me remplit, me nourrit et me répare… De nouveau cette impression de sentir une alliance, dans mon intérieur, entre ces trois feux si complémentaires …


Tapha est resté un peu en retrait, mais il n’a rien manqué de tout ce qui s’est joué dans ce ballet amoureux. Tiens, j’ai envie de jouer, moi aussi. Le pourrai-je ? Et pourquoi non ? L’amour ne se divise pas, paraît-il : il se multiplie. Alors tout en restant bien au chaud en Pâti, nourrie de la présence virile des trois feux, je me faufile aussi en Tapha, discrètement, comme la petite filoute que je suis. Il est beau, son désir ! Avec Pâti, un jeu s’engage, bien différent encore de celui qui s’est joué pour chacun des trois autres courtisans. Il est plein de tendresse, ce jeu-ci ; plein d’une connivence qui cherche à s’installer pleinement, avant que le désir n’emporte le jeune couple d’un instant. Et je le sens, ce désir, en chacun des deux amants. Je sens toute la subtilité d’une lutte perdue d’avance, mais qui joue à se faire croire que l’on pourrait prolonger, encore et encore l’instant de la délivrance. Je sens Pâti qui mène le ballet, qui attise Tapha avant de le calmer. Je sens Tapha qui se laisse volontiers emporter par le tourbillon du désir, que dis-je, l’ouragan, le cyclone… Et puis tout se pose en douceur, la tempête s’est calmée d’elle-même sous l’effet de la délivrance. Pâti est pleine, ça y est. Pleine de quatre désirs qui jouent en elle comme les quatre saisons insouciantes et volatiles. Pâti est… heureuse.


Moi aussi, je me sens pleine et heureuse. Pas seulement pleine de tous ces désirs, de toute cette danse, de toutes ces aventures que j’ai vécues en quelques instants, à travers Pâti. Pas seulement pleine de cette joie d’avoir pu vivre à nouveau la partition de ma vie entière, défilant sous mes yeux sans discontinuité aucune. La vie de Tahi. Non, je me sens pleine, maintenant, d’une forme de connaissance qui, je pense, ne provient pas de ma seule expérience. C’est comme si je n’étais pas seule à observer la scène de ma vie ; comme si une autre conscience m’accompagnait, partageant avec moi les peines et les plaisirs. Je sens, confusément, que cette conscience ne m’est pas étrangère. Elle m’accompagne depuis un moment déjà : depuis cette nuit où tout est devenu rouge. Mais elle se cache, cette conscience ; oui elle se cache ! Ou plutôt elle se ment à elle-même, la maline : elle joue à se cacher à elle-même. Elle ne veut pas s’avouer qu’elle ne m’a pas quittée pour le noir-néant, cette nuit-là. Elle n’a pas pu rester dans le noir, comme elle l’avait espéré. Car ce n’est pas elle qui décide, en vérité. Cette conscience est indéfectiblement liée au destin de Tahi, tant que l’histoire de Tahi n’est pas encore finie. Pas de fuite, pas de cachette possible, pour John : il faut qu’il vive le voyage de Tahi dans son entièreté, comme il a dû vivre son agonie, son horrible agonie, quand l’espace tout entier était écrasé du rouge de la honte.


Ne t’inquiète pas, John, l’histoire touche à son dénouement. Déjà, je sens la scène finale qui approche ; déjà je sens s’épaissir le voile qui me sépare du monde des vivants, du monde de Moupha, Pita, Pâti et autres Tahi. C’est avec détachement que je vais suivre l’épilogue de mon histoire ; et je te laisse reprendre la place que tu as feint d’oublier : aux premières loges, comme un roi. Je vais même élargir pour toi l’angle de la scène. Entends-tu ce moteur de bateau qui s’approche prudemment du groupe ? Peux-tu sentir la méfiance s’emparer des dauphins insouciants ? Non, tu ne sens aucune méfiance de leur part, et je vais te dire pourquoi. D’abord, tu avoueras qu’ils semblent un peu drogués, tous, par la valse et le spectacle de l’étreinte amoureuse. La bande des quatre est toujours là, qui fanfaronne entre les mamans et leurs bébés admiratifs ; tous les esprits sont à la rencontre, et non à l’écoute attentive. Ensuite, ce moteur, ils ne l’ont jamais entendu auparavant. Un dauphin sait reconnaître un moteur de bateau entre mille autres, au bruit bien spécifique qu’il émet. Un bruit différent de tous les autres, pour celui qui a fait de son ouïe son meilleur outil de protection. Cela évite bien des rencontres fâcheuses ; ou plutôt cela évite qu’elles ne se reproduisent… Or, ce bateau vient de troquer son vieux moteur contre un flambant neuf, beaucoup plus silencieux pour l’approche. Ils ne se méfient donc pas, les choux : ils n’ont jamais eu affaire à ce bateau, leur semble-t-il !


Et veux-tu que je te dise, John, ce qu’il va se passer maintenant ? Non, tu ne veux pas. Tu résistes. Tu dois bien t’en douter n’est-ce pas. Très bien, je vais te laisser le vivre, à travers moi. À travers Tahi ; à travers Moupha ; à travers Robert, qui s’approche maintenant.


Robert a fait stopper les machines, d’un geste du bras, sec et déterminé. Il les a vus le premier, comme d’habitude, les ailerons qui fendent l’eau à quelques centaines de mètres à bâbord. À la hâte, il revêt son équipement, priant les dieux de la mer que ce soit une famille. Ce ne sont pas les adultes qui l’intéressent. Il est là pour les bébés. En captivité, un adulte ne survit pas bien longtemps, et puis on ne peut rien lui apprendre : il est trop épris de sa liberté perdue. Alors, il s’enferme dans un mutisme psychotique, ou il se tue. En se jetant sur une paroi de son enclos, ou tout simplement en s’arrêtant de respirer. Un adulte, ça ne se vend pas aux parcs aquatiques ; ça ne vaut certainement pas le prix du risque que l’on prend pour tenter de le capturer. Mais un bébé… Robert est maintenant en apnée dynamique, il nage avec aisance en prenant une inspiration tous les dix mouvements de dauphin. Nager comme un dauphin, ce n’est pas seulement un remarquable gain d’efficacité sous l’eau, pour lui. C’est avant tout pour s’imprégner de l’esprit de celui qu’il chasse, pour se fondre en lui, pour tenter de le comprendre de l’intérieur. Tout le secret de sa réussite est là. Robert ne prend pas plaisir à tuer, comme certains chasseurs d’espèces terrestres ou aquatiques semblent le faire. S’il le faut, il est prêt à prendre une vie. Mais son plaisir à lui, c’est de réussir à capturer le dauphin vivant, sans le blesser. Le plus humainement possible.


Le problème, avec les bébés, c’est leur mère, en un mot. Jamais elle ne vous laissera prendre son bébé sans se battre à mort. La seule raison connue de Robert pour laquelle un dauphin attaquerait un humain, c’est bien celle-ci : pour protéger son bébé. Torturez-le, il ne ripostera jamais. À croire que le Christ a trouvé un peuple à sa hauteur ! Mais si vous tentez d’arracher un bébé à sa mère, c’est une autre affaire… La gageure a failli lui coûter la vie plus d’une fois, et ses côtes flottantes lui rappellent chaque hiver la malheureuse aventure de sa première capture. Alors Robert a changé de tactique, avec l’âge et l’expérience. Pour ne pas blesser le bébé, ainsi que pour lui éviter tout le stress lié aux tentatives qui échouent les unes après les autres, il a développé une technique plus… expéditive.


Robert est revenu à la hâte sur le bateau. Il a beau avoir été champion régional d’apnée dynamique à la belle époque, il est tout essoufflé, et dans une agitation grandissante. Trois bébés ! Avec leur mère, certes. Et cinq autres dauphins, mâles ou femelles, peu importe. Avec un peu de chance, on peut en prendre deux. Mais au risque de subir une défense acharnée. Ou alors on joue la sécurité, et on ne prélève qu’un seul bébé. Un manque à gagner certes, mais cela semble plus éthique et plus… prudent. Allez, on sort les Zodiac, les fusils tranquillisants et le filet ! Au pas de course !


Tahi a entendu les moteurs, elle aussi. Un de chaque côté. Les quatre jeunes mâles ont été les premiers à réagir, piquant droit vers le fond de l’atoll. Mais le fond est à quelques brassées, et déjà le filet entoure le reste du groupe, ceux qui n’ont pas plongé encore. Tahi se colle un peu plus contre Maman, regardant s’éparpiller un groupe quelques instants avant si soudé. Et tout à coup c’est la déflagration silencieuse, dans le corps de Maman. Cela a fait comme une petite secousse qui a parcouru la peau de Maman du rostre jusqu’à la queue ; comme un petit tsunami épidermique, rapide et agile. Et Maman a commencé à vaciller, à perdre de l’assurance dans ses mouvements. Aucun son ne sort plus d’elle maintenant, aucun cri d’alerte : elle n’a plus la force. Tahi sent son cœur qui accélère, comme le sien a accéléré cette fameuse nuit rouge ; elle sent la léthargie qui gagne Moupha, comme elle l’a gagnée elle aussi, en son heure. Mais Maman n’est pas maintenue par des sangles, à la surface de l’eau, pour ne pas se noyer. Alors, elle s’étouffe en silence et elle coule, doucement accompagnée de sa fille impuissante et comme hébétée. L’habile filet s’est resserré autour du couple, tandis que le reste du groupe a pu prendre le large maintenant. Robert commande avec cette autorité qui ne souffre aucune contestation : « allez on remonte le filet, du nerf, bougez-vous un peu ! On se dépêche de relâcher la mère à son milieu naturel et d’entourer le bébé de couvertures humides ; il ne faut pas que sa peau se dessèche. Mince, ce n’est pas un Tursiops ! Mais que fait-elle avec une mère Tursiops, elle ? Pas sûr qu’ils en veuillent, au Marineland… Paraît qu’ils s’adaptent moins bien, les Spinners… Bon, on prend quand même, trop tard de toute manière. Allez, remettez la mère à la mer, vite ! Mais dépêchez-vous bon Dieu ! Avec un peu de chance, elle s’en sortira, j’ai essayé de diminuer encore la dose d’anesthésiant pour que le réveil soit plus rapide. Sinon… et bien on dira qu’elle est morte d’un virus, ou d’une autre cochonnerie dans ce genre. »


Le bateau s’éloigne maintenant, moteur à plein régime. La mer est à nouveau calme dans l’atoll, seuls quelques ailerons de dauphins s’affairent à maintenir à la surface une sorte de grosse masse grise inerte. Un peu comme celle de cette maman échouée sur la plage, à cause d’une campagne militaire plus ou moins réussie. Mais sans les grains jaunes et blancs, cette fois-ci. Que du bleu, partout. Un camaïeu de bleus, avec notamment un turquoise si touchant ! Et tandis que le soleil se couche à l’ouest, tout là-bas, je me sens m’éloigner rapidement de la scène, indifférente maintenant au destin de Moupha ; indifférente au destin de Tahi, même. Indifférente au monde que je quitte. Je connais trop bien la suite et fin de l’histoire, celle de notre rencontre, le jour suivant, dans ton laboratoire. Et tandis que je sens que pour moi le voyage continue en même temps qu’il s’achève… tandis que je me prépare à me dépecer d’une autre couche de ma superficie, comme on se débarrasse d’une pelure d’oignon un peu vieille… je sens que pour toi aussi, le voyage s’arrête ici.


John a vu ce qu’il devait voir, il a vécu ce qu’il devait vivre ; inutile de l’emmener plus loin. Et puis il ne supporterait pas, le pauvre. Il n’y a pas de retour là où je vais maintenant. Et pour lui, pour John, le voyage n’est pas fini, oh non. Il ne fait que commencer…




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