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  • patricksorrel

Chapitre 12 : Le point de non-retour.




- Note du 18 septembre 1965, 15 h 30



Nous y sommes.


Le siège du château fort.


Les ennemis entourent la forteresse de toutes parts, résolus à voir enfin tomber cette structure obsolète, déjà bien affaiblie par les réparations de fortune empilées les unes aux autres à la hâte. Le temps des sommations n’a plus lieu d’être, car trop nombreux sont les messagers qui sont venus porter à la cour les missives chargées des doléances du peuple. Il faut maintenant que je prenne mes responsabilités et que j’accepte le coup final, celui qui m’a été porté cette nuit.

Les forces en présence.


D’abord, il y a eu le départ de Margaret, le 1er septembre. « Pour un mois », a-t-elle dit. La jeune femme a courageusement attendu la fin des dix semaines de cette expérience d’une profondeur inédite, pour m’annoncer son terrible besoin de repos, d’isolement, de distanciation par rapport au projet. Je dois avouer que je n’avais pas du tout anticipé ce point dans mes calculs stratégiques et mes tentatives répétées de garder le navire à flot. Il a fallu que je cherche à la hâte un remplaçant pour rester auprès des dauphins, pour reprendre les cours de langue, après avoir regagné leur confiance, bien sûr. Un remplaçant qui ait la détermination de Margaret, doublé de sa fraîcheur et de son authenticité… Une véritable gageure, en réalité ! De ce côté-ci du siège du château, je me suis vite rendu compte que je devais abandonner l’idée de maintenir une continuité pédagogique dans le programme d’apprentissage linguistique des dauphins. Ce n’est pas plus mal, à la réflexion. Peter a certainement besoin d’un temps de vacances, lui aussi, et je dois me rendre à l’évidence, si longtemps enfouie sous des tonnes d’enthousiasme : les progrès de Peter n’ont pas été à la hauteur de mes attentes ou – pour le dire de manière plus précise – des attentes de nos généreux mécènes.


Le voilà, le deuxième ennemi aux portes de la forteresse. L’argent. Tout le projet est conditionné par l’apport financier de la Nasa, et ces messieurs veulent des résultats, du concret, du palpable, ou plutôt du… publiable. Je les entends déjà me rétorquer, à la lecture des dizaines de milliers de pages sur lesquelles nous avons consigné absolument toutes les conversations de Peter et de Margaret, jour après jour, heure après heure :


– Un travail de titan, mon cher John. Mais nous ne voyons pas ces progrès significatifs, dans l’apprentissage de la langue humanoïde, que nous nous attendions à trouver dans vos notes. Ce dauphin en est toujours à tenter de prononcer, maladroitement, les mots les plus basiques de la langue anglaise. Et surtout, nous ne voyons pas de conversation, en réalité : nous observons une répétition mécanique, probablement dénuée d’intentionnalité : vous savez, cette faculté qui fait tout le piment de la communication humaine ? Au mieux, nous n’avons pas encore réussi à comprendre la structure du langage qu’emploie ce jeune dauphin, et nous faisons fausse route en essayant de lui apprendre le nôtre. Au pire, nous ne pourrons jamais avoir avec lui une conversation intelligible, tellement nos représentations du monde sont éloignées. Dans les deux cas, l’expérience n’est pas très probante, concernant la possibilité d’entrer en connexion avec une espèce terrestre si différente de la nôtre. Je ne vous parle même pas de la désillusion concernant la possibilité, un jour, d’entrer en communication avec une espèce extra terrestre !


Comment réagir à cette seconde sommation ? Tenter d’accélérer le processus, renforcer les cours de langue, au détriment de l’équilibre psychique des dauphins ? Ou essayer de gagner du temps, en amenant tel ou tel argument sophistique tel que celui-ci :


– Mais vous savez bien, Messieurs, que les progrès dans l’apprentissage du langage, que ce soit par le jeune enfant ou par l’humanité, dans sa lente préhistoire, n’ont jamais été linéaires ! En vérité, ils suivent probablement une courbe qui pourrait ressembler à une exponentielle, se servant de chaque nouveau progrès pour avancer un peu plus vite. D’où l’incroyable lenteur des débuts et, à un moment parfois inespéré, un cumul de progrès sans précédent. Ne voulez-vous pas attendre ce sursaut ? L’humanité est-elle si pressée d’obtenir enfin la clé, la pierre de Roosevelt de la communication inter espèces ?


Certes, cette stratégie aurait pu fonctionner et prolonger encore de quelques mois le projet. Mais il y a eu… la troisième attaque, de loin la plus franche, la plus destructrice…


Cela a commencé la nuit dernière, comme à l’accoutumée. 22 heures. Je suis dans la salle d’enregistrement, auprès de Pamela, Sissy et Peter, ce dernier ayant été redescendu dans le bassin principal, avec ses deux amies. Je tiens à être à leur côté, je tiens à partager leur solitude après le départ si brutal de Margaret. Surtout Peter, ce jeune fou qui a tant partagé avec ma jeune stagiaire ! Aucune envie qu’il finisse au fond du bassin, comme Pita son père, et que ce soit encore à moi de l’accompagner dans son dernier voyage… Alors je suis là, au milieu des machines et des câbles, tentant de me connecter aux dauphins et de les soutenir par la pensée. Peut-être ai-je encore l’espoir d’établir le contact de manière spontanée, directe, télépathique. Peut-être une part de moi espère-t-elle pouvoir tout noter de ce qu’ils me diraient et faire des liens, créer des rapprochements, construire des ponts entre les enregistrements sonores et ce que les dauphins m’enseigneraient par la voie de l’intuition. Mais rien de tout cela ne se produit dans mon esprit inquiet et je suis, pour ne rien changer, dans ma plus profonde solitude, au milieu des machines et des robots créés par l’humain.


23 h 25. Je crois percevoir en fond sonore, derrière le brouhaha indistinct que font mes amis au dehors, un son que jamais encore je n’ai entendu. Cette sorte de sifflement vibre à une fréquence très différente de celle des dauphins : elle est beaucoup plus lente, beaucoup plus basse et en même temps elle est d’une profondeur et d’une puissance inouïe. Et elle monte en intensité, cette chanson qui m’emporte avec elle, comme un tapis volant viendrait prendre son passager rêveur, pour l’emmener dans quelque contrée fantastique. Le chant a maintenant tout recouvert, ou plutôt il a réussi à coordonner en une sorte de symphonie magnifique tous les clics, les jappements et les sifflets désordonnés des dauphins. Ce chant agit comme un chef d’orchestre : il donne le tempo, la couleur et le ton de la gamme qui se joue. Chacune des cellules de mon corps vibre au rythme de la partition, absolument chaque infime partie de mon corps est traversée par la musique, comme criblée par les notes qui sont autant de micro-scalpels me dépeçant entièrement pour me laisser nu, sans peau ni chair. Pas même mes os ne résistent à cet effeuillage en règle. Il ne reste que l’essentiel, le plus pur essentiel : ma propre vibration, ma propre partition, celle qui préside à ma vie et donne forme à cet assemblage bigarré qui compose l’Arlequin que je suis. Je suis littéralement sidéré, immobilisé dans ce mouvement d’essentialisation, figé sur le tapis musical qui m’emmène auprès d’Elle.


Et les notes prennent forme, elles aussi ; le chant emprunte une dimension tactile et le rythme lancinant du sifflement directeur s’incarne sous mes yeux stupéfaits en un animal d’une taille gigantesque, démesurée et majestueuse. À côté d’Elle, je ne suis que poussière, microbe ou bactérie. Vanité. Elle est la matriarche d’une lignée qui a choisi le retour à la mère, le retour à l’océan originel. Elle est – tout son corps, sculpté par l’âge et les péripéties de la vie sous-marine, le montre bien – la sagesse vivante, la gardienne ancestrale d’une forme de connaissance qui a fui la vitesse, fui l’impatiente envie d’en découdre, de progresser, de dominer la nature. Et Elle me regarde, de cet œil qui vous met à la question, comme à la belle époque, allongé sur l’épaisse table de bois, au centre d’une pléiade d’outils de torture tous plus inventifs les uns que les autres. Elle me regarde, mais il n’y a rien de cruel dans cet œil, pourtant. Il est d’une douceur, d’un accueil qui me traverse et brise mes défenses, peut-être bien plus efficacement que toutes les cisailles ou manivelles du monde. Moi qui étais nu, je me sens pour le coup comme le premier homme, subitement gêné d’être ainsi découvert dans sa vérité. Et je ne peux rien Lui cacher, rien soustraire de la puissance de cet œil. Et je crois, oui, je crois qu’en vérité je n’en ai même pas envie. Fini de jouer à cache-cache avec soi-même. Fini, tous ces artifices pour aboutir à déplacer le problème, cachant ici ce que j’ai découvert ailleurs. Écroulés, mes remparts ; à terre, toute la structure. Le jeu est cassé. Écrasé, écrabouillé sous le poids et l’autorité de la baleine bleue.


John ?

Sais-tu qui je suis, John ? Ou bien es-tu encore caché derrière un rempart de doute, un amas narcissique de questionnements sur mon existence, sur ma réalité en dehors de ton fantasmagorique univers ?

Je suis si impressionné, Baleine… Je suis si petit, en rapport avec toi ! Pourrais-je avoir l’audace de t’inventer ? Aurais-je en moi les qualités requises pour te construire de toutes pièces, pour édifier une telle puissance de sagesse ?

Bien sûr, John, que tu le peux. Là n’est pas la question. Tu n’as pas abandonné tous tes remparts, visiblement. Tu joues encore à « l’un ou l’autre ». Abaisse ce dernier bouclier, laisse-moi continuer à te traverser, si tu veux bien : et tu comprendras, peut-être, qui je suis. Qui tu es. Te souviens-tu de la courbe de Pamela, John ? Te souviens-tu de la chute de Pita, te souviens-tu de la fin du voyage de Tahi ? En vérité, il ne s’agit pas de plusieurs, mais d’une seule et même réalité. Laisse-moi te montrer…


Et dans un élan d’une légèreté insoupçonnable pour une masse si imposante, dans une courbe qui semble dessiner un arc-en-ciel au-dessus de l’océan bleu, l’animal se propulse hors de l’eau, hors des éléments et des atomes, même ; hors de la matière qui la freine dans son élan. Et je vois apparaître à nouveau la fameuse Courbe, l’essence même du mouvement volontaire qui préside à la destinée de la Vie. Toute l’épaisse masse de la baleine s’est maintenant réduite à ce fil, tendu entre deux mondes, infinitésimale limite entre l’univers féérique des idées et celui, magique mais pesant, des atomes. Et ce fil n’est pas statique, hésitant, chancelant sous le poids de sa responsabilité : il est – ô paradoxe affolant un esprit cartésien tel que le mien – prudemment résolu à en découdre, pure direction se taillant un costume dans le creux de l’adversité matérielle. C’est comme si, à chaque nouvel effort pour traverser l’opacité de la matière, à chaque nouvel élan pour se frayer un passage au sein de l’inanimé, la courbe dessinait des possibles, organisait le chaos et colorait toute cette masse informe et transparente. Et elle enfantait, oui elle enfantait à chaque instant un nouveau fil, fait de la même matière qu’elle mais prenant une autre direction, traçant sa propre voie dans une gerbe aux allures de feu d’artifice ! Une myriade de feux d’artifice en vérité, éclairant le ciel des idées et la terre matricielle de mille et unes couleurs phosphorescentes. Une aventure proprement psychédélique, au sens premier : celui de la révélation de la véritable nature de l’âme !

Mais voilà que toutes ces courbes espiègles, toutes ces lucioles éclairant la nuit de mon esprit se rapprochent et se condensent jusqu’à s’entremêler en une seule et même ligne, celle à l’origine de la Vie. C’est un peu comme si chaque petit dauphin, chaque orgueilleuse ondulation, pourtant si fière de son autonomie, venait se fondre à nouveau dans cet immense Léviathan que représente le trajet de la baleine bleue. Ou encore – oui c’est plutôt cela, en vérité – comme si les différentes couleurs du spectre lumineux reprenaient leur place au sein du rayon solaire qui perce la rétine jusqu’à la brûler de son intensité. Impossible de regarder en face ce rayon, tellement il est dense et presque… violent ! Impossible de conserver son intégrité, cette fierté liée à la conscience de son existence singulière, face à la puissance de la masse lumineuse. Elle brûle tout sur son passage, elle détruit tout ce qu’elle touche, elle tue, elle ravage et elle laisse derrière elle comme un champ de ruines, comme un immense charnier empli de cadavres. Les restes de son funeste repas. C’est étrange comme ce feu purificateur vient me chercher dans mes propres tripes – s’il m’en reste encore – pour me pousser à réaliser, dans ma chair, ce qu’est le changement, ce qu’est la création en vérité. Destruction de ce qui n’a plus lieu d’être. Assassinat de l’obsolète. Et je vois – oui je comprends maintenant ! –, je vois sous un nouveau jour la chute de Pita, tout au fond de son bassin. Épilogue d’une vie dont une bonne partie du sens avait été d’éclairer la mienne, jusque dans son sacrifice. Je vois Tahi, petite courbe riant de me voir ainsi effaré, retournant à sa source après avoir dessiné pour moi une courte vie faite d’aventures et de deuils, d’amitiés et de souffrance. À chaque nouvelle mort, à chaque abandon d’une partie d’elle-même – « Douhi, ma première mère, puis Moupha, ma maman d’adoption et enfin Tahi, jeune delphine pleine de vie » – c’était une nouvelle courbe qui naissait, une nouvelle esquisse qui sortait du néant de l’infini pour incarner un possible. À chaque mort, une naissance ! Mais voilà : seulement si le deuil de l’ancien est fait : et il peut prendre du temps, parfois !

Et mon deuil, à moi, a-t-il été fait comme il l’aurait fallu, à chacune de mes morts ? A-t-il été l’occasion de laisser dans le passé un élan devenu obsolète, afin de me tourner vers l’inédite nouveauté ? Non, à la réflexion : je crois plutôt que je me suis acharné à vouloir maintenir le cap, à vouloir réparer ce qui avait été détruit, à vouloir venger la mort de chacune des parts qui se sont éteintes en moi. À chaque fois ! Venger la mort de ces cinq dauphins, en mettant au point une technique pour titiller le cerveau de Pita sans avoir à l’endormir ; puis venger la mort de Pita en montant toute cette expérience dans les îles Vierges ! Ce n’est pourtant pas l’acte lui-même qui est obstination, acharnement thérapeutique visant à maintenir en vie ce qui a fait son temps : c’est son intention, sa motivation, sa raison d’être qui est à revoir ! Créer, quoi de plus noble, en vérité ? Mais quand le mobile caché est de se venger du passé, alors la courbe se brise dans son élan, ou plutôt elle revient tourner sur elle-même, indéfiniment, comme le serpent se mord la queue : elle ne produit que de l’ancien, en vérité ! Toute cette expérience géniale est une vengeance sur la mort, je le comprends enfin… Est-ce cela qu’avait voulu me dire Pita ? Pamela ? Et maintenant toi, Baleine ? Mais quoi ? Faut-il en finir avec ce projet, ou le poursuivre en changeant radicalement mon intention ? Est-il possible de ne faire que… changer mon intention ?


Tu es si rapide dans tes conclusions, et si lent dans ton cheminement, John !

Eh quoi ? Ne me laisseras-tu jamais le temps de réfléchir ? La situation est-elle si urgente que je sois sommé de me prononcer, ici et maintenant, sur un sujet aussi délicat ?

Rien ne presse, John. Tu dois tout de même savoir ce qu’il se passe, en ce moment même, dans ton propre laboratoire, avant de prendre une nouvelle décision dont l’inventivité ne ferait que cacher une fuite, une dissimulation et une forme de… lâcheté.

De quoi parles-tu, Baleine ? Que faut-il que je sache ? Dis-moi ! Montre-moi, avant qu’il ne soit trop tard, une nouvelle fois !

Réveille-toi, John, il est temps. Tu as vu. Tu dois maintenant agir.


6 h 50, ce matin même. Je me réveille dans un sursaut de panique et, dans un état de somnambulisme empreint de cette terreur nocturne qui ne laisse pas même l’espoir d’un réveil salvateur, je me saisis du combiné téléphonique.


– Allo ?

– Oui, ici John Lilly, depuis Saint Thomas. Que se passe-t-il ?

– Vous voulez dire – pardon, bonjour Monsieur Lilly –, vous voulez-dire que se passe-t-il ici, en Floride ?

– Bien sûr que c’est ce que je vous demande, bon sang ! Je suis quand même au courant de ce qu’il se passe ici puisque j’y suis ! Je vous demande si vous avez remarqué quelque chose d’anormal dans le laboratoire du Marineland, voilà tout !

– D’accord, Monsieur Lilly, je vais aller vérifier.


Insupportable attente. Le ventre noué, car je sais. Je crois que je sais ce qu’il se passe. Mais je veux en être certain. Et je ne veux pas. C’est terrible, d’attendre…


– Monsieur Lilly ? Oh mon Dieu quelle horreur, quelle horreur ! Ils sont tous morts, Monsieur Lilly, tous les trois morts ! Ils flottent dans leur bassin, je ne sais pourquoi ni comment. Les trois dauphins du projet, ils sont morts… Qu’est-ce que je fais, maintenant ? Qu’est-ce que je dois faire ???


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« …tu dois maintenant agir… »



11 h 30. Le bateau file à travers la baie de Magens, déchirant les eaux de sa terrible envie d’en finir. À bord, Pamela et Sissy semblent remarquablement calmes, comme si elles avaient un tour d’avance sur l’équipage, lui-même inquiet et désemparé. Elles n’en finiront pas de me surprendre, ces deux delphines ! Tout s’est passé si vite, ce matin… À 7 h 15, j’avais pris ma décision et convoqué toute l’équipe dans la salle des machines. Le plus dur a été de leur expliquer, plutôt que de les convaincre : mon ton ne laissait aucune hésitation sur la profondeur de ma résolution. Mais ils ne comprenaient pas, les pauvres ! À 8 heures, nous commencions à préparer la grande expédition, celle de la dernière chance. Harnacher Sissy, la porter, à la grue, hors de son bassin et la déposer délicatement dans son caisson de transport, direction le port ! Pamela n’offrit pas une once de résistance, comme son amie, et à 10 h 30 à peine, les deux delphines quittaient l’île, laissant Peter dans l’expectative, seul dans la villa, seul dans ses appartements, seul, une nouvelle fois, apparemment résigné.

Direction le grand large, le plus loin possible des zones de pêche ou de plongée, le plus sauvagement loin de l’humain prédateur, sans toutefois livrer mes protégées à la faune locale, elle-même suffisamment dangereuse pour que les deux novices ne parviennent pas à traverser la nuit. Il faut trouver un atoll, un refuge de corail dans lequel le requin ne pénètre pas si volontiers. Et qui sait s’il n’y aura pas des dauphins sur place, se reposant, dans la faible profondeur, d’une nuit de chasse passionnante ? Qui sait si – mais ce serait un tel hasard, une chance si infime – nos delphines ne tomberont pas nez à nez avec des cousines, des connaissances, des amies, que sais-je ? Se reconnaîtraient-elles ? Et pourquoi non ? Cela ne devait pas faire plus de trois ou quatre années qu’elles étaient en captivité, dans les studios du Marineland, quand je les ai recrutées dans mon propre programme… Quatre ans… C’est long, quand même… Auront-elles gardé leurs réflexes instinctifs, leur cartographie intuitive, leurs aptitudes à la chasse, à l’orientation, à la vie en société ? Ou bien vont-elles rester en duo, incapables de rejoindre une bande, inadaptées sociales, ayant perdu les nombreux codes qui régissent les groupes de dauphins ? Autant de questions qui n’attendent pas de réponses, pour l’instant. L’essentiel est de rendre à Pamela et Sissy ce qui, trop longtemps, leur a été ravi par l’homme. Par moi, tout aussi bien.


Leur liberté.


Midi passé. Il semblerait que nous ayons trouvé le coin parfait pour la délicate opération. Moteur à l’arrêt, l’ancre est jetée à la hâte, tous les esprits sont maintenant impatients d’en finir, pour se libérer eux aussi du terrible poids de l’hésitation, du questionnement, des doutes et des remords. Quand elles seront à l’eau, plus moyen de revenir en arrière ! Alors, seulement, nous pourrons nous laisser aller à la joie ou à la tristesse, au soulagement ou au regret. Mais nous aurons agi. Qu’il prend de la place, ce besoin d’agir !

12 h 25. C’est fait ! Hésitation. Pas la nôtre, non, il est trop tard ! Sissy s’est éloignée rapidement du bateau, traçant dans l’eau turquoise des courbes d’une fluidité incroyable pour une delphine restée si longtemps dans un exigu bassin ! Pamela, oui c’est bien d’elle qu’il s’agit, hésite, va et vient, nous regarde, comme si tout à coup ce qui semblait si évident, tout à l’heure, quand le vent du large caressait délicatement sa peau régulièrement humidifiée, prenait tout à coup une dimension de réalité qui flirtait avec la panique. Mais voici que Sissy revient et, quelque peu agacée par l’attitude indécise de son amie, la martèle de petits coups de rostre – est-ce pour la réveiller, ou bien pour lui signifier son intention de ne pas rester entre deux eaux, près de ce bateau, tandis que le grand bleu les attend ? Alors, comme sous l’effet d’un électrochoc, la timide delphine plonge tout à coup et disparaît ; oui, elle disparaît avec Sissy, sous la coque du bateau, sans autre forme de procédé, sans même un aurevoir, fini, parties, le voilà le point de non-retour tant redouté, tant désiré, tant fui et maintenant si… réel !

Tout cela a été si rapide… Seuls. Nous voilà seuls sur le bateau à présent, conscients tout à coup de la portée de notre geste, conscients des conséquences de notre folle manœuvre, réalisant sur le tard ce que cela implique à la fois pour les dauphins et pour les humains. Pour le projet. Pour Peter. Pour moi.


Il est maintenant 17 h 45. Seul je suis, à nouveau, dans la salle des machines. Seul, pas tout à fait, puisque Peter semble m’appeler depuis maintenant plus d’une heure, sans discontinuer : les enceintes du labo sont chargées de ses sifflements lancinants et de ses jappements presque… humains. Me demande-t-il des comptes ou se contente-t-il de me livrer l’étendue de sa détresse ? « Iiiiiiiii-iiiiiiiiiii ! Paaaaaaaeeeelaaaaaa ! … Aaaaaagareeeet ? » Tout à coup, je suis saisi, pris sur le fait, comme un voleur honteux de son forfait, comme un enfant surpris dans son mensonge. Comme si enfin je réalisais, devant l’implacable évidence, ce que j’ai fait aujourd’hui. Il les appelle ! C’en est trop pour moi. Je sais ce que je vais faire, dès que j’aurai fini de tracer ces lignes maladives sur ce fichu carnet à la gloire de mes exploits. Fuir. Comme un lâche. Une nouvelle fois. Partir d’ici. Que pourrais-je expliquer à Peter, qu’il puisse comprendre ? Que je ne pouvais pas le rendre à l’océan, lui qui n’a jamais vécu qu’en captivité ? Que pourrais-je lui dire qui le rassure ? Que tout va bien se passer pour lui, que rien ne va changer, ici, dans les îles Vierges ? Plus de retour en arrière. Il ne reste que la fuite en avant. Cela, au moins, n’aura pas changé au fil de mes morts. Un jour, peut-être ? Qui sait…


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- Note du 1er octobre, 8 h 40


Il y a ce qui change et ce qui ne change pas. Il y a ce qui cesse, et ce qui jamais ne cessera, peut-être. Et c’est bien ainsi. Cette nuit, j’ai encore rêvé de lui. Une ultime fois. Il était si beau, Peter, dans sa puissance, au milieu des immondices qui s’accumulent dans son nouvel habitat jusqu’à l’asphyxier purement et simplement ! Il était si bleu, Peter, il ressemblait tant à l’infini de cobalt qui ouvre la porte à l’imagination et permet d’inventer des possibles, de ne jamais s’arrêter à ce qui est mais de toujours naître à ce qui n’est pas ! Et autour de lui tout s’écroulait, tout rapetissait, tout dépérissait jusqu’à n’être lui-même que l’ombre de soi, l’écume de ses jours. Dans ses nouveaux appartements, dans ce laboratoire crasseux qu’il ne connaissait que trop bien, dans ce bassin du Marineland dans lequel il avait été ramené, comme on ramène un jeune fugueur à sa nocive famille, il était si calme, Peter, si… aligné

Est-ce possible d’accepter aussi sereinement la mort, sans même passer par de la colère, par de la résignation ou autre forme de négociation avec la vie ? Je n’en suis pas là, Peter, vraiment pas là. Je crois qu’un bout de moi, encore un bout d’âme perdu dans la bataille, est resté accroché à l’île de Saint Thomas. Figée dans la salle des enregistrements, à tenter d’écouter, dans le déni de ce qui est, les sifflements qui ne sont plus que des acouphènes fantasmatiques dans mes oreilles creuses. Non, je n’accepte pas l’abandon du projet par la Nasa. Non, je n’accepte pas la mort de cette aventure à laquelle j’ai consacré toute une part de ma vie, même si tout cela n’a duré que deux ans. Non, je n’accepte pas le poids de ma propre responsabilité dans ce deuil que j’ai à faire. Auraient-ils continué à financer l’expérience si je n’avais pas rendu à l’océan tes deux amies – jamais, depuis, je n’ai eu de nouvelles d’elles, d’ailleurs –, si ce fichu bout de papier mensonger n’avait pas vilipendé la relation que tu entretenais avec Margaret, enfin si j’avais pu, plus tôt, comprendre que le sens de cette expérience était bien différent de celui qui je m’acharnais à lui donner ? N’est-il pas possible encore, au moins en imagination, de retourner à ce point dont tout part, et, à partir de là, de dessiner un autre possible, de tracer une autre courbe, d’inventer une nouvelle ligne temporelle ?


Oui John, c’est possible. Et non, John, ce n’est pas possible. Tout dépend de toi, en réalité.

Explique-moi, Peter, ce que moi je n’ai pas réussi à t’expliquer quand je suis revenu de l’océan… Explique-moi comment le retour est possible…

Il ne l’est pas, John, jamais. C’est cela, le point de non-retour. À chaque instant, tout est joué et tout est irréversible. Nulle possibilité de revenir en arrière, de recommencer, voire de tenter de se baigner à nouveau dans le même fleuve. L’eau a coulé vers la mer, depuis longtemps déjà !

Mais alors pourquoi me dis-tu que c’est possible, Peter ? Faut-il se résoudre à la fuite en avant, comme je ne sais que trop bien faire ?

Il te faut comprendre le principe de la courbe, John. Tout en moi est courbe, plutôt que ligne droite, et c’est pour cela que je suis aligné sur ce qui est. Car ce qui est n’est jamais tout à fait droit, tout à fait l’un ou l’autre. Voilà ce que nous avons tous essayé de t’expliquer, depuis quelque temps déjà. Depuis cette fameuse nuit du 5 mai 1963, en vérité.

J’ai compris cela, Peter, je peux te l’assurer ! J’ai mis du temps, peut-être, mais je ne pouvais pas faire autrement que de le comprendre, vois-tu…

Bien sûr que si, tu le pouvais, et c’est ce que tu as fait ! Tu as résisté pendant longtemps, tu as fait semblant de comprendre, et tu as montré, par tout cela, ton propre pouvoir de décision. L’ampleur de ta liberté. Rien n’est impossible, John, pas même le refus de ce qui est !

Et toi, Peter, si tu pouvais revenir en arrière et changer quelque chose, le ferais-tu ? Ou resterais-tu aligné sur ce qui est, comme un ascète au fond de sa grotte, imperturbable, alors que la moitié de son corps est en train de pourrir ?

À chaque instant je le fais, John. Et toi aussi, tu le peux. À chaque instant, tu peux réécrire l’histoire, comme une courbe qui prend naissance à un point de non-retour – un point comme tous les autres, tu l’as compris – et qui trace une tangente, proposant une courbure à l’espace-temps, un nouveau possible qui modifie toute la structure de ce que tu nommes « l’histoire ». Oh, il suffit de trois fois rien, pour aboutir à beaucoup… Un degré cinq peut-être, à droite ou à gauche de ce qui est…


Et qu’est-ce que cela change, de s’imaginer que les choses auraient pu être autrement, Peter ? Qu’est-ce que cela change à ce qui est, puisque tout ce qui a été est gravé dans le marbre pour l’éternité et que chaque point de l’histoire est un non-retour ???

Tu n’as pas tout à fait compris, John. Rien n’est jamais figé dans le marbre, puisque c’est de l’eau que nous sommes faits, coulant sur le fleuve de la vie comme les atomes d’une rivière déchainée. Ce n’est pas parce que tu ne peux pas vivre deux fois la même chose, pas parce que tu ne peux jamais vivre à nouveau ce que tu as vécu par le passé, que tu ne peux pas, justement, le vivre autrement ! Tu ne peux pas changer ce qui est, dis-tu ? Alors commence par toi, John. Commence par changer ta manière de percevoir ce qui est, ce que tu as vécu, ce que tu m’as fait vivre. Revisite tout, à chaque instant. Pas avec cette sorte de nostalgie malade qui est encore un refus de la mort. Mais plutôt avec l’idée que si tu nourris en toi, aujourd’hui, ce qui n’a pas pu l’être, hier, avant-hier ou il y a mille ans – un espoir, une idée de génie, un « oserai-je ? » impertinent –, alors tu modifies toute ta structure, et tu changes toute ton histoire. Et cela ne concerne pas seulement ta petite existence, John ! Quand tu lances un caillou dans l’eau, l’onde de choc s’arrête-t-elle au premier cercle ? De l’eau, John voilà ce que tu es ! De l’eau !!!


Et toi, Peter, que vas-tu devenir ? Je te sens si faible, si proche de ta fin, derrière ta belle assurance… Comment puis-je changer ce que tu es en train de vivre ?

Tu ne me laisses pas le choix, John. Me l’as-tu laissé un jour, en vérité ? L’as-tu laissé, vraiment laissé à Pita, à Tahi, à Pamela, à… Margaret ? Tiens, voilà ce que tu peux changer, dès maintenant. Laisse-moi le choix, laisse-moi prendre la responsabilité de ce que je vis. Et prends la tienne, mais juste la tienne ! Peux-tu imaginer que ce que je vis, maintenant, au fond de ce bassin à l’eau sale, peux-tu imaginer que cela est mon choix ? Le tien, tout autant, car jamais les choses ne sont l’une ou l’autre. Mais laisse-moi te montrer qu’elle est ma part de responsabilité, dans ce que je vis ici et maintenant. D’accord, John ?


Et, sans me laisser répondre à cette sommation, Peter m’offre son ultime expiration dans un tourbillon de bulles qui tracent autant de cercles concentriques dans l’eau qui le voit couler, toujours un peu plus profond, dans le bassin de son existence. Et les cercles dessinent une histoire, une intention, une leçon que je prends en pleine face, comme on prend un soufflet qui nous fige en même temps qu’il nous fait bouger profondément, de l’intérieur.


Peter est immobile, maintenant, au fond de l’eau. Lourd d’une vie passée à choisir, à ressentir, à aimer aussi. Sa vie. Sa mort. Jusqu’au bout, le dauphin aura choisi. Le pourrai-je un jour, moi aussi ? Serais-je assez aligné pour choisir ma vie, pour choisir ma mort ? Visiblement, s’il n’a pas été donné à l’humain de pouvoir juste cesser de respirer et mourir, c’est que nous avons encore un peu de chemin à faire, sur ce plan. Mais qui sait ? L’à venir me montrera ce qu’il en est… Je te suis si reconnaissant, Peter… Si reco-naissant

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