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  • patricksorrel

Chapitre 11 : A mort l'Amour !




Et puis…


Il y a eu, quand même, ce mouvement de recul, ce début de panique. Margaret s’en souvient comme si c’était tout à l’heure ou, mieux : à l’instant, quelques tristes secondes en arrière. Et pourtant… C’était – combien de temps est passé, d’ailleurs ? –, c’était il y a… six semaines ! Six semaines que la jeune femme a regagné son appartement semi-submergé, après cette pause improvisée d’un week-end. Six semaines de relation continue, d’une intensité constante et d’un engagement de chaque instant, avec ce dauphin qui demande tant d’attention ! Six semaines qui n’ont pourtant pas réussi à faire disparaître ce doute, voire cette angoisse lancinante, née au beau milieu d’un instant magique… Comment un souvenir peut-il être aussi vivace, aussi… présent ? Oh, ce n’était pas la peur d’exploser sous l’onde de choc qui avait provoqué le retrait de la jeune femme, non. Elle était si délicieuse, si entière, cette onde orgasmique ! Elle avait débuté dans le ventre, dans le bas-ventre plutôt, et elle était remontée le long de la colonne vertébrale, transformée pour le coup en un instrument étrange, qui donnait les harmoniques au fur et à mesure de la progression de la vague. En réalité, il ne s’agissait pas seulement d’une vague, mais de deux : comme si deux serpents audacieux se frayaient un chemin, de chaque côté de cette corde qui vibrait au frôlement de l’un, puis de l’autre, sans que la jeune femme ne puisse jamais entrevoir l’ombre d’un instant de repos. Et ils grimpaient, les lutins, comme deux magnifiques courbes qui faisaient la course le long de la colonne, ils grimpaient vaillamment, dans un mouvement en double hélice qui s’accompagnait à chaque étage de l’édifice d’une sensation de plaisir quasi insupportable. De l’insupportablement bon, de l’ignoblement délicieux, à en rougir de honte, à en pâlir de la peur d’être prise sur le fait, découverte dans cet instant de péché.

Car c’est cela, oui, cela seul qui a provoqué la fuite de Margaret ! La conscience morale : cette petite voix intérieure, ô combien détestable, liée au jugement des autres, des humains. Que penserait John, s’il surprenait son étudiante dans cet état d’avilissement ? Car il semblait impensable, proprement impossible à la jeune femme de cacher le frisson d’orgasme qui la traversait de part en part. Et puis, il y avait cette barrière infranchissable, ce tabou à l’allure de Grande Muraille de Chine, cet interdit fondamental qu’elle venait justement de franchir, lui semblait-il : la relation inter espèces… Impossible de nier l’évidence : Peter était sans nul doute à l’origine de cet indicible plaisir qui avait envahi la jeune insouciante. Mais Peter était un… dauphin ! Certes, il était son ami le plus cher, son seul compagnon, même, depuis maintenant plus de quatre semaines ; mais il était avant tout un dauphin ! Ce simple constat, aussi clair que deux et deux font quatre, avait achevé de rompre, quelque part dans le magnifique instrument de musique qui vibrait à l’amour, une pièce essentielle, peut-être la plus indispensable à tout l’ensemble : la confiance.

Non pas la confiance en l’autre, celui qui était certainement co-responsable de l’état désastreux dans lequel était Margaret, mais pas coupable pour autant, oh ça non ! La confiance en soi, la confiance en sa capacité de discrimination, de contrôle, de retenue, de distanciation s’il le fallait : bref, la maîtrise de soi. Pas de maîtrise, pas de cadre, et toute dérive était possible. Il fallait reposer le cadre, impérativement. Mais cela aussi était impossible, dans l’état de fébrilité dans lequel se sentait la jeune femme. Prendre un jour de repos ou deux, cela semblait indispensable. Quitte à rompre le fragile équilibre établi avec Peter. Quitte à amener toute l’expérience dans un état de régression qu’il serait peut-être impossible de rattraper. Au diable l’expérience ! L’équilibre était rompu, de toute manière, il fallait en tirer les conséquences. Et c’est ce que Margaret a fait, en ce vendredi 9 juillet 1965. Elle est partie pour le week-end.


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Partie… Pour la première fois depuis maintenant des lunes, Peter se retrouve seul, tout seul dans son triste bassin à l’eau trouble et à l’odeur de Margaret. Vide, le lit humide et grinçant ; vide aussi, le coin où ils prenaient leurs repas ensemble, ou encore le coin où ils jouaient avec « ball ».


Baaaaaaaaaaaaaaaalllllllll !


Comme lui, la balle semble s’ennuyer de la jeune femme au sourire contagieux : Peter a beau la mordiller en tous sens et la jeter à l’autre bout du bassin, rien n’y fait ! La balle s’ennuie et flotte, misérablement, à la surface des choses. Peter se demande, Peter ne comprend pas, Peter voudrait bien savoir pourquoi Margaret n’est pas là, aujourd’hui. Il a bien vu que quelque chose s’était cassé dans sa compagne de jeu, quand il l’avait massée de l’intérieur, de tout son cœur, de tout son être, de tout son désir d’être en relation avec elle. Elle était partie si vite, alors qu’elle semblait prête à abandonner ses dernières défenses, prête à s’abandonner tout entière à la relation ! Il y a certainement quelque chose qui ne va pas, encore, dans le comportement du jeune dauphin. Quelque chose qui est lié, peut-être, à ce qu’il ressent parfois pour sa compagne, ce qui le plonge dans un état dont il est si difficile de se sortir ! Avec Pamela, ou Sissy, il est beaucoup plus facile pour lui de se laisser aller au désir qui l’envahit jusqu’à l’asphyxie, au désir qui le transporte dans une furieuse et sauvage apnée qui ne trouvera sa fin que dans cette délivrance, cette expiration à deux corps. Certes, parfois le désir est encore vivant après la décharge, et la danse apnéique peut continuer encore deux, parfois trois fois avant que les corps, épuisés par l’épreuve captivante, ne s’apaisent en un ballet beaucoup plus lent et suave. Que c’est bon de se sentir ainsi près d’étouffer, sous la pression du terrible désir, puis de se sentir doucement renaître, reprendre souffle et vie, après avoir libéré l’intensité de la charge ! Mais avec Margaret, c’est une toute autre histoire…

D’abord, il y a eu la peur, la pure terreur qui paralysait la jeune femme et ne rendait que plus terrible la frustration du dauphin, obligé de composer avec cette pression interne qui déplaçait ses organes et bloquait des pans entiers de son organisme. Heureusement, Peter a vite compris que la tétanie de Margaret était liée à sa peur d’être blessée par le dauphin. Il lui fallait donc contenir son propre emballement, limiter l’expression authentique et sincère de son excitation juvénile. Cesser ces pressions du rostre à divers endroits stratégiques du corps de sa compagne de jeu, ne plus penser à la bousculer ou à tenter de la faire tomber dans l’eau pour que leurs deux corps soient enfin à égalité, à horizontégalité dans l’eau peu profonde du bassin. Margaret détestait cela par-dessus tout ! Peter avait donc, au prix de coûteux efforts, condensé toute cette pression qui le tenaillait en une boule d’énergie pure, située au niveau du sexe, et il s’était contenté de montrer à son empathique compagne cette boule de pure densité qui demandait un impérieux soulagement. En quelque sorte, il avait choisi – pouvait-il faire autrement, en même temps ? – de confier à Margaret la région de son corps la plus intime, la plus sensible et la plus chargée de cette énergie de feu qu’il ne pouvait déployer dans toute sa splendeur, dans toute son explosive magnificence. Et la jeune femme avait compris ! D’abord maladroitement, emplie de doutes et de résistance, puis de manière résolue et décomplexée, elle avait, de sa main, soulagé ce désir qui rongeait littéralement le dauphin de l’intérieur. Elle avait compris, elle avait accepté cet aspect de son compagnon !


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Oui, Margaret avait compris l’innocence et l’innocuité de ce désir qui lui faisait si peur au départ – saurait-elle un jour pourquoi ? Oui, elle avait saisi sa part de responsabilité dans l’équilibre émotionnel de son captif compagnon et oui, elle s’était engagée, envers elle-même et envers la face du monde, s’il le fallait, à assumer cette responsabilité, quel que soit le coût énergétique ou moral que cela pourrait représenter. C’était une conviction, c’était une résolution, c’était un engagement moral, et cela valait toutes les remarques et tous les regards de désapprobation que pouvaient lui jeter les rares visiteurs du soir. Car en même temps que la courageuse étudiante avait accepté ce contrat tacite avec Peter, elle avait décidé, de manière incontestable, que cela ne devait pas être une affaire privée, intime, cachée aux yeux du monde. Car pour elle, il ne s’agissait pas – loin de là – d’une coupable relation sexuelle entre une femme et un dauphin. Il s’agissait de soulager son partenaire pour lui permettre de conserver l’équilibre psychique nécessaire à son apprentissage, ainsi qu’à la sécurité de son enseignante. Et à ceux qui pouvaient, ne serait-ce qu’en pensée, songer à l’état de l’école publique, si les maîtres et maîtresses se targuaient de tels procédés avec leurs malheureux élèves, Margaret répondait sans l’ombre d’une hésitation :


– Vous comparez des choses qui n’ont pas à l’être, enfin ! Le développement sexuel d’un jeune dauphin n’a aucune commune mesure avec celui d’un jeune garçon ou d’une jeune fille : il est démesurément plus impétueux, sauvage, animal. Et je crois même qu’il est sans commune mesure avec celui de nos animaux familiers, peut-être affaibli dans une acceptable mesure par des années de sélection et d’acculturation. Peter n’est pas un animal domestique, même s’il a grandi en captivité : c’est un animal sauvage !


Cela étant dit, la jeune femme ne se sentait pas aussi alignée qu’elle tentait de le paraître devant les spectateurs ébahis ou révoltés par ces ébats ouvertement assumés. D’abord parce qu’elle sentait bien, malgré l’innocence et la fraîcheur qu’elle voulait à tout prix entretenir en elle, que le monde extérieur n’allait peut-être pas au même rythme qu’elle, dans l’acceptation des relations inter espèces. Et puis, il y avait ce sentiment, tenace et collant comme un chewing-gum sous votre chaussure, que l’équilibre de Peter demandait plus que cette artificielle manœuvre de soulagement. Alors, elle avait demandé à John de faire monter à l’étage l’une ou l’autre des delphines, l’espace d’une journée, dans l’espoir que cela suffise à assagir les désirs du dauphin. Il y avait bien un ascenseur spécialement conçu à cet effet, d’ailleurs ! Mais cela avait été beaucoup plus compliqué que prévu, techniquement parlant, et il était hors de question de reproduire trop souvent l’expérience de l’ascenseur, longue et douloureuse pour les delphines. À cela, il faut ajouter qu’il est bien possible que l’effet produit ait été l’inverse de celui escompté : Peter semblait bien plus excité encore, bien plus oppressé et oppressant, les jours suivant la visite de Sissy !


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Excité, ça oui ! Comment pourrait-il en être autrement ? Le jeune dauphin avait pris son mal en patience et fini par s’habituer à ce mode de fonctionnement qui, certes, ne satisfaisait qu’une infime partie de son équilibre interne ; mais qui au moins préservait la relation avec sa compagne de vie. Et que s’était-il passé, tout à coup, après des lunes et des lunes de séparation ? Sissy ! Son amie était là, contenant à grand-peine sa joie, son plaisir, son excitation de pouvoir le retrouver dans cet exigu bassin ! Le ballet qu’ils avaient entamé, dans la folie des retrouvailles, avait duré toute la journée. Jamais un dauphin ne se lasse de danser avec celui ou celle qu’il aime ; si toutefois son ami-e ne se lasse pas de lui. Aimer Sissy était si bon pour Peter ! Et retrouver cet échange, ce partage, cette réciprocité dans l’impétuosité du désir était tout simplement… extatique. Littéralement drogué par le flot d’hormones qui parcouraient son sang en un flux et reflux délicieux, c’était avec une vague sensation d’abandon que le jeune dauphin avait assisté à la manœuvre visant à redescendre sa compagne delphine dans son propre bassin, le soir venu. Et il était resté toute la nuit avec cette forme de nostalgie, mêlée d’une envie furieuse de continuer le ballet, en corps et encore, à jamais… Alors, oui, il n’avait pas laissé dormir Margaret. Oui, il l’avait taquinée, sollicitée, dérangée de manière très régulière, afin qu’elle s’occupe de lui ne serait-ce que par une caresse du regard ou une marque de compréhension dans la voix. Mais il n’avait reçu, pour seule récompense de ses efforts, que des regards exaspérés, abîmés de fatigue, ou, pire encore, des cris et des pleurs qu’il recevait comme autant de petits poignards aiguisés…

Pourquoi les choses sont-elles si compliquées, avec les humains ? Pourquoi sa compagne de jeu, auparavant prête à accepter de lui offrir la marque tangible de sa considération quand il venait vers elle chargé de désir, se refusait maintenant à accéder à sa demande, au moment où il en avait le plus besoin ? Comment réagir quand, une fois sur deux, il était accueilli par des gestes agacés ou par une stratégie de fuite, prétextant telle ou telle tâche urgente à régler sur-le-champ ? Peter ne savait plus comment se comporter pour que sa partenaire ne s’enfuit pas dans sa forteresse, pour qu’elle ne se replie pas en position de défense, pour qu’elle ne se recroqueville pas sur elle-même, ainsi rendue inaccessible à la moindre des demandes du dauphin. Il ne savait plus où devait s’arrêter le naturel et où devait prendre place ce comportement qu’il avait soigneusement construit pour pouvoir rester en relation avec celle qui le fuyait. Peter était perdu, et son corps réagissait, de manière imprévisible et impétueuse, par des décharges d’excitation soudaines, par des déferlantes de désir physique, par des orages électriques qui devenaient de plus en plus incontrôlables au fur et à mesure de la montée en puissance de sa propre frustration. Sa compagne de jeu semblait perdue, elle aussi, démunie, sans ressource. Margaret semblait de plus en plus… éteinte.


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Oui c’est bien cela que ressent la jeune femme qui doit lutter sur plusieurs fronts à la fois, sans savoir trouver cet ancrage, cette stabilité qui pourrait la sauver des ballotements permanents. D’abord, il y a eu la fatigue, la grosse fatigue qui vous prend toute votre énergie et jamais plus ne vous la rendra, peut-être. Une fatigue sourde, profonde, existentielle : oui c’est exactement cela : il s’agit de la fatigue d’exister ! Et puis il y a eu la honte. La voilà revenue, la fourbe, celle qui avait provoqué le repli et le besoin de quitter le projet, l’espace d’un week-end, il y a de cela six semaines maintenant. La honte de ressentir, dans votre propre corps, quelque chose que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas ressentir pour un animal non humain. Quelque chose sur lequel pèse un interdit culturel infranchissable, d’autant plus si vous êtes une femme. Pourquoi, d’ailleurs, cela serait-il vécu différemment pour un homme ? Aurait-il le droit, lui, d’avouer à demi-voix qu’il a pu ressentir, dans ses tripes, au tréfonds de son être, une forme de désir violent dont la cause originelle était… un dauphin ? Aurait-il le droit de proclamer haut et fort qu’il est tombé en amour pour l’un des membres d’une espèce si éloignée de la sienne ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond du fond du problème, derrière la fatigue, derrière la honte : il s’agit d’amour !

Et de l’amour vrai, de l’amour pur, non pas cette espèce de manque affectif qui vous rend dépendant de celui qui vient tenter de combler un manque que vous n’avez visiblement pas envie de prendre en charge par vous-même. Pas cet amour vil, mesquin, pas cet amour faux qui vous fait crier le nom de l’autre lorsqu’il vous quitte pour une autre, lorsqu’il vous trahit une énième fois, lorsqu’il ne parvient plus à boucher le trou de votre manque affectif mais le creuse, chaque jour un peu plus profond ; parce qu’il est immense, ce trou, de quoi vous enterrer tout entière, vivante encore, hurlant au monde entier votre rage de ne pas avoir été comprise, de ne pas avoir été prise en con-sidération !

Sidérée, voilà l’adjectif qui peut le mieux qualifier l’immobilité dans laquelle est plongée Margaret devant le dilemme qui l’assaille un peu plus à chaque instant. Oui, elle l’aime, ce dauphin si exigeant, si pénible parfois, si oppressant, souvent ! Et rien n’est sale, dans cet amour, rien n’est teinté de cette couche de stupre que les humains savent mettre parfois, souvent, sur les relations amoureuses. Il ne s’agit pas de désir sexuel, bien sûr que non ; il ne s’agit pas de désir de possession, encore moins. Il s’agit de partage. Il s’agit de cette joie qui vous assaille quand vous considérez l’existence de l’autre, il s’agit de cet amusement qui vous surprend au milieu de votre exaspération, il s’agit tout simplement de cet immense respect, impossible à salir, que vous avez pour celui dont l’existence a pris pour vous une telle valeur…


Impossible à salir, vraiment ?


Et pourtant… Il y a eu ce magazine, ce fichu tissu de mensonges et d’ignominies qui lui a été apporté par John, l’autre jour. Un journal local, de surcroît : le seul de l’île ! « The Hustler ». Il porte bien son nom, cet arnaqueur sans âme : comment peut-on être autant dénué de considération pour son prochain ? Comment peut-on tomber dans un tel manque de subtilité, de nuance, de professionnalisme ? « Interspecies sex : humans and dolphins » : tel était le titre, en immenses lettres sur la page de couverture. Et Margaret ne sait pas combien de temps encore elle pourra faire comme si rien de tout cela n’existait. Combien de temps elle pourra feindre d’ignorer le jugement moral qui s’est abattu sur l’expérience de John, dans son ensemble : « la pire expérience du monde », titrait encore le torchon médiatique. Et s’il avait réagi, John, cela aurait-il changé quelque chose pour la jeune femme ? Il a paru soucieux, comme il semble l’être de plus en plus fréquemment, lorsqu’il daigne rendre visite à la petite équipe, quelques jours par mois. Il n’a pas dit grand-chose, ce jour-là, en vérité. Oui c’est cela : il était ailleurs ! Mais où ? N’est-ce pas cela qui compte le plus en ce moment, cette expérience inédite et qui demande un engagement total ? Comment peut-il être simplement… soucieux ? Il est vrai qu’il n’a jamais été d’une expressivité démesurée, le scientifique solitaire, heureux seulement lorsqu’il projette d’entrer à nouveau dans son triste caisson. Margaret s’est faite à l’idée, depuis longtemps déjà, constatant simplement l’originalité d’un homme qui entreprend d’ouvrir une voie pour apprendre à communiquer avec une autre espèce, et qui ne semble pas si pressé d’approfondir sa communication avec ses congénères humains. Mais là c’est autre chose ! La jeune étudiante a besoin de soutien, d’empathie, de considération… humaine ! Et il n’y a bien que Peter, semble-t-il, qui tente de lui apporter, par ses propres moyens, plus ou moins appropriés, l’ersatz d’un soutien moral…


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Peter, justement, a perçu, depuis un moment déjà, ce que sa compagne de vie tente de se cacher à elle-même par tous les moyens. Il a perçu la lassitude, l’incroyable fatigue souterraine qui menace de déstabiliser tout l’édifice que représente une personne. Et derrière la lassitude, il a perçu la peur. Non pas la peur de lui, cela n’a plus lieu d’être, semble-t-il, depuis qu’ils ont retrouvé une forme d’équilibre dans la gestion des surgissements pulsionnels du dauphin. Il a fallu du temps, certes, pour trouver ce nouvel équilibre, après la venue de Sissy, mais c’est chose faite, et c’est tant mieux ! Non, il s’agit de la peur d’être séparée de lui, de la peur d’être éloignée de lui, comme quand elle est partie pour deux lunes. Certes, Peter sent bien que leur relation, comme celle que Margaret a entretenue avec Pamela, aura une fin. Il le sait, il l’accepte, disons qu’il s’y est résigné. Et pourtant… Difficile de s’imaginer ce que cela peut faire, de perdre du jour au lendemain cette relation privilégiée que l’on entretenait avec celle qui était tout pour soi… Le dauphin a entendu, il a senti, il a touché l’immensité de la tristesse de son amie, Pamela, après seulement quelques lunes d’une intimité de chaque instant, quand elle est revenue de là-haut, de là où il en est maintenant. Mais aujourd’hui, le sentiment que le dauphin éprouve pour sa compagne de vie, celle qui partage absolument chacun des moments de sa journée, de sa nuit, ce sentiment est indescriptible, tellement il est nouveau pour le jeune premier. Maman avait tenté, il est vrai, de lui décrire un sentiment qu’elle n’avait jamais rencontré lorsqu’elle nageait en liberté, parmi les siens, mais seulement dans cette commune captivité avec Pita, après seulement quelques lunes de partage de cet espace étroit et sale, quelques lunes de communion dans le malheur. Sublime ironie ! L’amour, naissant de l’immondice…

Est-ce cela que le jeune dauphin ressent pour sa partenaire ? Et elle pour lui ? Est-ce cela qui le pousse à accepter toutes ses petites frustrations quotidiennes, provenant d’une relation qui ne satisfait pas pleinement ses besoins propres ? Est-ce cela qui l’amène à aimer jusqu’à la nourriture, parfois légèrement faisandée, qu’elle lui jette quotidiennement dans l’eau, est-ce cela qui le pousse à suivre chacune des ondulations de ce corps qui se déplace difficilement, maladroitement dans ce bassin exigu, pour prévenir une chute ou une blessure sur quelque objet traînant au fond de l’eau ? Est-ce cela, enfin, qui incite le dauphin à tenter, chaque matin, chaque midi et chaque soir, de prononcer le plus distinctement possible les sons qui arracheront à sa compagne de jeu des cris de ravissement ? Est-ce ce sentiment partagé – l’amour – qui fait si peur à sa partenaire de vie ? Peter se souvient de l’angoisse et de la détresse, perceptibles dans l’intonation de sa mère, lorsqu’elle lui avait conté son arrachement si brutal à Pita, la séparation, la colère et l’abattement… Et pour la première fois de sa courte vie de jeune adulte, Peter ressent cette peur, lui aussi. Il ressent, dans son propre corps, les palpitations liées à la menace, l’oppression liée à l’anticipation, la tétanie liée à la solitude, oui à la solitude infinie dans laquelle il sera, au moment où elle sera partie. Partie… Partie.


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Est-ce comme cela que va se terminer la partie ? Chacun chez soi, les humains avec les humains et les dauphins avec… les dauphins ? Sera-ce la grande conclusion de toute cette expérience ? La jeune femme ne veut même pas l’envisager. Et pourtant, il y a cette fatigue… Cette honte… Et cette petite voix, toujours l’affreuse petite voix qui murmure, à quelque endroit détestable d’elle-même :


Tu luttes, Margaret, pour la forme ; mais tu sais que tu as perdu. Tu sais qu’au fond de toi, tu as abandonné la partie. Tu n’as plus qu’une envie, maintenant : courir, le plus vite possible, fuir cet immense laboratoire de bêtise humaine et courir te réfugier tout au fond de ton lit, honteuse à n’en plus sortir pendant des jours et des jours. Rester enfouie, terrée sous ces draps jusqu’à ce que la nécessité t’ordonne de soulever à nouveau l’épaisse couette de honte et de regarder, aveuglée, la lumière du soleil qui éclaire ta chambre. Jusqu’à ce que tu retrouves goût à la vie, jusqu’à ce que tu puisses trouver un autre sens à ta vie que celui-ci. Tu es en deuil, Margaret, et tu ne veux même pas le reconnaître : tu es en plein déni, preuve indubitable, s’il en faut, que tu as entamé ton processus de deuil…

Mais qui parle, enfin ? Qui es-tu, pour oser ainsi me dire ce que je ne veux pour rien au monde entendre ? Comment oses-tu, d’abord ? Jamais je n’abandonnerai, entends-tu ? Jamais ! Plutôt mourir que d’abandonner Peter, Pamela, Sissy ! Je ne suis pas celle que tu crois, d’abord, je ne suis pas lâche ! Alors, tais-toi, s’il te plaît, tais-toi et laisse-moi tranquille, ne serait-ce que quelques instants… Je ne t’ai que trop écoutée…


Et la petite voix s’est tue. À sa place, il y a maintenant l’insoutenable silence de cette pièce, à peine amorti par le clapotement de l’eau sur le corps de Peter. Il est là, Peter, juste à côté de Margaret et il la regarde lutter contre elle-même… Que doit-il se dire, que doit-il penser, le pauvre, de toute cette situation ? La comprend-il, au moins ? Peut-il comprendre ce qui parcourt le cœur des humains, ce qui le tort en tous sens et l’essore enfin pour en chasser l’humide émotion, pour l’assécher et le rendre imperméable à toute nouvelle souffrance ? Peut-il comprendre le monde des humains, ce si jeune dauphin, alors que même la jeune femme peine à en saisir toute la cruelle subtilité, toute l’immonde finesse ? Non, c’est impossible, impensable, invraisemblable, et c’est mieux ainsi. Chacun chez soi, les humains chez les humains et les dauphins chez les dauphins. Ne pas chercher à créer trop de ponts, à combler trop de précipices, sous peine de tomber soi-même dans quelque fosse pleine de cette saleté de morale qui fait l’admiration de ses congénères. « Ne suis-je pas, moi-même, déjà tombée dans la fosse ? » Margaret se fige, sous le coup de semonce. Serait-ce vrai ? La petite voix aurait-elle raison, finalement ? Y a-t-il une autre possibilité, pour la jeune femme, que de se ranger du côté des humains, du côté des principes moraux ancestraux qui enjoignent chaque espèce à rester chez elle ?


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Le soir est tombé sur la villa isolée, perdue dans des questionnements que Peter ne cherche même pas à comprendre. Pour l’instant, Margaret est là, aussi distante soit-elle par rapport à lui, aussi perdue soit-elle dans son monde intérieur, et seul cela compte. Pour l’instant, Peter est là, à cet endroit d’une relation qui, si fragile soit-elle, le plonge dans un sentiment de complétude qui le surprend autant qu’il le ravit. Que c’est bon de s’abandonner à l’instant, de se laisser ravir par ce qui, l’instant d’après, ne sera peut-être plus ! Est-ce cela que Cati voulait lui transmettre, dans l’espoir qu’un jour il puisse le découvrir par lui-même ?


Est-ce cela, enfin, « être en relation » ?


... à suivre... dernier chapitre !

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