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  • patricksorrel

Chapitre 10 : L'invention de la courbe.




- Note du 11 juillet 1965, 7 h 15



Je l’ai fait !


Hier, j’ai donné à Pamela sa première dose de LSD. Aujourd’hui, je ne sais pas si c’était un acte de courage ou de lâcheté, pour tout dire. Une intuition géniale ou un acte désespéré. Je me sens si perdu en ce moment… Si seul… Personne, dans mon entourage proche, ne cautionne l’administration de LSD à des dauphins. Alors, si les médias s’emparent de l’affaire, je crois que c’en est fini de ce programme de recherche pourtant si prometteur ! La plus en colère, je crois, quand je lui ai parlé de ma dernière « lubie », c’était Margaret. « Il est absolument hors de question que vous piquiez Peter avec votre fichu poison pour fou ! », m’a-t-elle lancé à la tête, sans l’ombre d’une hésitation. Il faut dire que Margaret est en train de vivre une expérience aussi intense que profonde, depuis maintenant quatre semaines, enfermée dans 50m² d’eau salée, avec un dauphin. Il y a de quoi être déstabilisée ! Hier, d’ailleurs, elle a craqué. Elle ne m’a pas dit ce qui se passait pour elle et rien n’apparaissait dans ses notes quotidiennes, plutôt succinctes ces derniers jours. Elle m’a juste demandé l’autorisation de quitter l’expérience pendant une journée, après cette quatrième semaine d’éprouvante mitoyenneté. « Pour souffler », m’a-t-elle dit. Mais j’ai vu, dans son regard, l’ampleur du doute qui l’habitait. Quelque chose d’effrayant, comme un voile que je n’avais encore jamais vu ailleurs que dans le regard de cet homme, au petit matin, dans le miroir. Cet homme avait peut-être vécu la pire nuit de toute son existence, assumant les unes après les autres, dans sa chair, les morts des cinq dauphins qu’il avait tués dix ans auparavant. Il n’en était pas revenu, encore : il était coincé entre deux mondes, ni vraiment mort, ni pleinement vivant. Une sorte de spectre.

Alors, bien sûr, je lui ai donné deux jours de congés, espérant qu’elle revienne lundi dans un nouvel état d’esprit. Il lui reste six semaines à vivre, dans cette expérience aussi riche que douloureuse ! Et puis je dois reconnaître que son départ, ce week-end, servait aussi mon intérêt. Non pas que j’en aie profité pour piquer Peter : d’abord parce qu’elle m’avait demandé expressément de ne pas le faire et que je l’écoute, même si je suis finalement le seul responsable de ces trois dauphins ; ensuite, parce que cela pourrait être pris comme un facteur extérieur venant fausser l’expérience, si jamais cela se savait. Les deux delphines, par contre, ne font pas partie de l’expérience des dix semaines. Et personne, mieux que moi, ne peut savoir ce qu’elles pensent de tout cela. Même Margaret, qui a vécu une semaine entière avec Pamela, ne peut certainement pas s’imaginer ce que j’ai vécu, ce que je vis de plus en plus souvent aux côtés de la timide delphine. Il ne se passe plus une seule nuit sans que j’accompagne l’une ou l’autre des deux aventurières dans quelque voyage sous-marin ou dans quelque questionnement existentiel. Est-ce le fruit de mon imagination ? La conséquence de la substance psychédélique qui coule régulièrement dans mes veines ? Ou bien l’exact reflet de leur propre monde intérieur ? J’ai choisi de ne plus me poser la question. Je suis pragmatique moi, on ne peut pas m’enlever cela ! Et le pragmatisme consiste à affirmer que la seule vérité qui compte est celle qui est efficace. Celle qui permet l’action. Non pas l’action gratuite, stérile, un coup d’épée dans l’eau : non ! L’action juste, alignée, celle dans laquelle tout le corps semble vibrer à l’unisson, réunissant en un tourbillon spiralaire tous ses fragments éparpillés, dispersés, parsemés aux quatre coins du monde. Cela donne à la structure une cohérence folle, non pas statique, mais dynamique ! Dans ces moments, rares mais précieux, l’action ne s’accompagne plus du triste doute, elle le retourne plutôt sur lui-même et en fait une force, un carburant pour s’auto-entretenir. « Doute du doute et tu…croiras. », disait un sage. En un mot, je parle de la foi.

Paradoxe ultime : la foi ne supprime donc pas le doute, son moteur et son carburant. Et aujourd’hui, après cette nuit passée en compagnie de Pamela et de Sissy, après avoir vécu cette évidence si criante de vérité pure, le doute est revenu, puissant, comme un poison qui vient inhiber l’action. Mais je sais ce que je dois faire pour transformer le plomb en or : écrire. Mettre des mots sur l’ineffable. Donner corps et vie aux vapeurs éthérées du souvenir. Proposer une structure à la légèreté du nuage. Et sculpter dans le papier les volutes de fumée que rien ne semble pouvoir retenir, condenser en un organisme vivant. Rien, si ce n’est l’écriture.


Nous sommes donc le samedi 10 juillet 1965, il est environ 15 heures. Le soleil éclaire timidement, à travers les nuages qui le demandent en défi, les deux bassins extérieurs de la silencieuse propriété. Pas un bruit ne vient troubler le clapotis de l’eau contre le rebord des bassins. Pamela et Sissy m’observent et me sondent, je le sens, du fond de leurs résidences respectives. Là-haut, dans l’appartement submergé, Peter prend son mal en patience, se demandant quand sa compagne de jeu va revenir partager avec lui les plaisirs de l’existence à deux. Et moi, je me sens serein, déterminé, aligné. Je sais que c’est le moment d’agir.

Ça y est, c’est fait : j’ai administré à Pamela une dose de 80 microgrammes d’acide lysergique. Sans l’ombre d’un doute, encore moins d’un remords. Nul besoin de me poser la question, d’ailleurs : je sais que ce que je fais est juste. Je me sens tellement rassemblé, compact et confiant que je tente la seconde des deux hypothèses que j’avais envisagées pour cette expérience : je ne prends pas tout de suite la dose de 100 microgrammes qui m’attend patiemment, sur la table rectangulaire en bois de merisier.

15 h 30. Le produit doit maintenant commencer à délivrer ses premiers enseignements, dans le sang de la delphine. Pourtant, rien ne semble anormal ou étrange dans son comportement. Peut-être parle-elle plus que d’habitude, à la réflexion. L’incroyable cacophonie de sifflements, de clics et de jappements qui caractérise une conversation en règle a commencé timidement et a pris de l’ampleur, minute après minute, depuis maintenant quelques longs instants. Là-bas, dans la salle des machines, j’ai lancé l’enregistrement audio, pour ne rien perdre de cette expérience psychédélique révolutionnaire. Mais je tiens à être auprès des delphines, en soutien et en observation, le plus proche possible de leur corps, pour dire vrai. Je sais bien que ce n’est pas cette proximité physique qui me rapprochera de leur essence et me permettra de communier avec elle, comme je le souhaite si ardemment. Mais c’est comme une superstition, dont on connaît le caractère irrationnel, sans pouvoir pour autant s’en délivrer. Je veux les voir, les sentir, les entendre de mes propres yeux et de mes propres oreilles. Je veux être à leur côté. Je veux être en elles, cette fois-ci, sans dormir ni halluciner. En elles.

16 heures, ou presque. La conversation a pris une tournure diablement intense : à croire que les delphines se passionnent pour ces histoires qu’elles doivent se raconter, pour sûr, à grand renfort de projections holographiques et de sensations synesthésiques. Difficile de savoir laquelle des deux parle le plus… J’aimerais être derrière la caméra, ou au-dedans de la scène, vivant dans ma chair les aventures trépidantes de quelque chasse à bulles ou de quelque course-poursuite luxurieuse. Tout à coup, je me rends compte que je suis accro à ces scènes de vie et à ces partages narratifs, après les avoir longtemps fuis, les premiers temps, du moins. Oui, tout mon corps tend vers cela, impatient, frustré, incapable de rester inactif une seconde de plus ! Dans un sursaut de junkie, je me saisis de l’ampoule contenant ma délivrance émotionnelle, la brise rageusement au-dessus de ma langue et, maintenant assuré de pouvoir bientôt partager à nouveau le spectacle de la vie intérieure de mes amies sous-marines, je me calme et m’installe confortablement sur un matelas étanche, tout au bord du bassin de Pamela.

17 heures passées. Je me sens fébrile. Rien, absolument rien ne me traverse. Rien de ce que j’avais imaginé, tout du moins. Car je dois avouer que, sur le plan émotionnel, je passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. De la colère à l’espoir, du doute à l’espoir, de l’attente, furieuse jusqu’à la révolte, à… l’espoir. Que quelque chose arrive, n’importe quoi, mais quelque chose plutôt que rien ! Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas mille fois déjà rejoint mes amies sous l’eau, pourquoi suis-je à ce point bloqué dans ma propre et misérable existence, pourquoi suis-je incapable d’être simplement… en relation ? Et d’abord, pourquoi ai-je besoin de ce fichu produit, ou de quelque autre subterfuge, pour entrer vraiment en relation avec mon alter ego ? Suis-je à ce point fermé, emmuré dans ma forteresse protectrice, que je ne parvienne même pas à jeter un œil par l’une des meurtrières ? Sortir du château fort, fuir mon être pour me perdre dans l’autre : voilà ce qui me paraît délicieux, ici et maintenant ! À l’évidence, l’acide n’a pas atteint l’incroyable réseau de connexions neuronales qui composent mon cerveau hyperactif. Ou peut-être si : mais alors pour densifier le réseau, planter des poteaux supplémentaires, tirer des lignes secondaires, creuser des galeries et accélérer encore le phénomène qui me désespère tant. Entrer dans mon caisson ? Je me connais trop bien pour savoir que, dans l’état dans lequel je suis, cela ne ferait qu’augmenter encore ma rage, mon impuissance, ma folie furieuse. Et même si c’est un métaprogramme que j’ai eu plaisir à mettre en lumière lors de mes premières aventures solitaires, ce n’est pas cela que je veux vivre aujourd’hui. Je veux être en relation ! En relation ! Dans un accès de quasi-démence, je me vois plonger dans le bassin, tête la première. Pour rejoindre Pamela.


17 h 30. Ou peut-être un peu plus, ma montre s’est arrêtée sous l’effet de l’eau. Je nage. Cela me fait un bien fou ! Mais qu’il est petit, ce bassin ! À peine la place de se retourner, quand on est deux. Je ne voudrais pas vivre dans un si petit appartement. Pamela, elle, s’en contente bien, pourtant. Elle avait l’air heureuse de nager avec moi, la timide ! D’ailleurs, elle n’a pas l’air si empruntée que d’habitude, ce soir : je peux lire dans ses yeux, dans ses mouvements voluptueux et dans ses frôlements de la caudale, à chacun de ses passages tout près de moi, son désir d’être en relation. Est-ce le sien ou le mien, d’abord ? Et qu’importe ? Je l’ai ressenti en moi, ce désir, mais je l’ai ressenti, aussi, comme étant le sien. Encore une fois, je me garderai bien d’en parler à qui que ce soit, sous peine d’être taxé de pervers, en plus de l’appellation de savant fou que je porte déjà. La honte de la science. Quelle bande de châteaux forts ! Tiens, je suis sorti du mien, visiblement. Pour un temps. Profitons ! Rien de particulier, donc, dans cette plongée improvisée en eaux troubles, si ce n’est le sourire de Pamela.

Mais quel sourire ! Ce n’est pas cette sorte de rictus que l’on peut parfois croiser sur les bouches des humains, et qui se veut une hypocrite tentative de vous amadouer. De quoi me faire fuir, assurément ! Non, c’est un sourire total, une invitation franche et entière à sortir de soi et à la rejoindre, coûte que coûte. Je crois que je pourrais mourir d’asphyxie, à cet instant, juste pour pouvoir enfin… entrer en relation. Pas par les mots, ni par les images, cette fois-ci. Juste par la nage. Juste une valse, une danse magnifique dans laquelle la distance qui sépare les corps s’efface sans que l’on s’en aperçoive, pour laisser place à la communion des âmes. Quelque chose d’extrêmement subtil, voire d’indicible, tellement la sensation est en deçà et au-delà des mots, du langage, de la pensée. Juste une danse, et plus rien d’autre n’existe, plus rien n’est important, hors l’instant lui-même. Il faut avoir vécu cela, pour le comprendre. Au moins une fois dans sa vie, il faut l’avoir senti…

Et puis… sans trop que je réalise pourquoi ni comment, la danse m’a emporté au grand large. Ou bien était-ce en Pamela ? Quelle différence, après tout ? Cela fait un moment déjà que les choses ne sont plus l’une ou l’autre, pour moi. Ce qui est certain – si toutefois une seule chose au monde est certaine –, c’est que je suis en milieu aqueux, profondément, même. Et que le soleil a disparu derrière la surface des choses. Seule subsiste ma propre lumière, celle qui éclaire Pamela, et révèle à mes yeux ébahis son incroyable beauté. J’en suis comme bouche bée ! Ce qui, à la réflexion, me semble plutôt normal, au vu de la couche d’eau qui me surplombe…

Cela dit, à ce point de l’aventure intérieure, le risque d’asphyxie est définitivement écarté. Je ne respire plus avec mes poumons, d’ailleurs, mais avec les siens. Quelle intensité ! Saurai-je retrouver l’affable plaisir d’étirer mon étroite cage thoracique, après avoir déployé ma respiration bien au-delà de ce que je pouvais imaginer ? Saurai-je reproduire ce mouvement circulaire, dans lequel l’expiration et l’inspiration se confondent en quelques instants magiques, quand je retournerai à la surface de ma pitoyable existence de terrien ? Ne pas réfléchir : cela m’éloigne de la sensation, m’éloigne de Pamela. Car elle est là, tout près de moi, la coquine : elle s’amuse à observer ce qui traverse l’autoroute de mes pensées, alors que je cherche péniblement à rester collé à elle, voire… incrusté en elle. C’est drôle, cette sensation que j’ai d’être à la fois dans mon corps et dans le sien, tout comme elle-même habite nos deux corps, indistinctement. La différence entre elle et moi, s’il y en a encore une – oui, c’est certain ! – c’est qu’elle semble naviguer d’un corps à l’autre à loisir, presque sans effort, alors que ma propre tentative pour garder une connexion stable entre nos deux univers me demande beaucoup d’attention et de concentration. Ne pas la perdre… Ne pas ME perdre…


Où sommes-nous, Pamela ?

Nous sommes chez moi, John. Chez toi, tout aussi bien. Nous sommes dans l’océan originel, la mère de toutes les mers, celle qui m’a vue naître, ainsi que toi, bien avant que nous n’empruntions notre consistance actuelle.

Voilà que tu parles en énigmes, comme Pita ? Ne peux-tu pas me dire, de manière intelligible, quel est le sens de ce voyage dans lequel je t’accompagne ? J’ai tant de questions, Pamela… Tant de choses à te demander, tant d’énigmes à résoudre. Et je ne sais par où commencer, ni si cela finira un jour, d’ailleurs…

Alors, pose ton esprit, John, et suis-moi, sans dire mot. Suis-moi comme un disciple suit son maître, et sois moi, comme une goutte d’eau est à elle seule l’ensemble de la mer qui l’entoure et la caresse. Il n’y a rien d’autre à faire que cela, en réalité : être cela qui nous transperce !


Et, joignant le geste à la parole, Pamela plonge à la verticale, tout son corps dessinant une courbe qui bientôt vient effacer l’ensemble de ce qui n’est pas nécessaire au pur mouvement de la plongée dans sa profondeur. Plus besoin de nageoires, plus besoin d’une queue ou d’un rostre pour être ce mouvement qui plonge. Plus besoin non plus de jambes, de bras, d’une tête ou d’un torse : je me sens devenir celle que je m’efforce de suivre de tout mon corps, de toute mon âme, et bientôt je ne suis moi-même rien d’autre que cet élan que je suis, auquel je m’accroche et pour lequel je me simplifie jusqu’à l’essentiel, jusqu’à la plus pure essence du mouvement. Que reste-t-il, d’ailleurs, quand on a supprimé tout ce qui freine le mouvement et le bloque dans son élan ? Il ne reste que la ligne, ondulante et sinueuse, élastique ou concentrée : folle aventurière, désireuse d’avaler l’espace qui la précède, mais aussi prudente ascète, soucieuse de se ramasser dans son essence, s’il le faut – le point. En un mot, c’est la courbe que je vois danser devant moi jusqu’à me séduire, jusqu’à me réduire à sa propre finesse. La courbe n’est pas bonne ou mauvaise, elle n’est pas polarisée, ni même colorée : elle est pur élan vers ce qu’elle n’est pas encore, vers ce qu’elle ne connaît peut-être même pas encore. Pure… tentation. Elle est, et elle veut. Est-veut. Ève ?! Invention, affabulation mythologique indigne de mon esprit scientifique ! Mais oui, c’est bien cela dont il est question ! La courbe est invention ! La courbe est, et elle invente ce qu’elle est !


Je reste sans voix, devant cette découverte. Et, tout à coup, je vois, oui je vois… la courbe qui me sourit ! C’est le sourire de Pamela, aucun doute n’est possible là-dessus. Un sourire certes réduit à l’essen-ciel, stylisé au possible, mais inimitable, car si singulier… Et autour de ce sourire, qui semble gentiment se moquer de ma superbe découverte, tout en approuvant pourtant la direction que j’emprunte, il y a ces couleurs, qui apparaissent et qui dessinent des formes nouvelles, audacieuses, si tentantes ! Au contact de ces couleurs, vibrantes des possibilités que contient la vie, la courbe semble prendre de la consistance et quelque chose comme de l’assurance : oui, elle s’épaissit ! Forte de cette épaisseur qui, certes, la ralentit, mais qui lui donne aussi une puissance que la simple légèreté ne peut jamais posséder, la courbe commence à créer, plutôt que simplement inventer. C’est comme si, à chaque nouvelle création, elle accouchait d’elle-même, dans une direction nouvelle, tout en restant attachée à ce qu’elle est. Elle se divise ! Elle crée ainsi des branches qui, à partir de l’infime instant de leur naissance, prennent leur espace et leur autonomie, comme une déclaration d’indépendance faite à la matrice dont elles proviennent, tout en restant solidaires de cet instant, de ce point singulier dont elles proviennent. C’est magnifique ! Et c’est coloré, incroyablement coloré, comme si les couleurs avaient organisé une immense fête, en l’honneur de la création. Moi-même, je fais partie de la fête, à n’en pas douter : je suis à la fois ligne, courbe, invention et création colorée, et tout cela de manière indissociable. Je suis… ému.

É-mu : mu vers l’extérieur, en mouvement vers l’autre… Est-ce cela, l’émotion originelle, créatrice des mondes ? Est-ce cela seul qui peut me mettre en relation avec l’autre, avec ce que je ne suis pas ? Suis-je en train, en ce moment même, d’assister au spectacle de la création d’un monde ?


Es-tu toujours aussi grandiloquent, John ? Ne pourrais-tu pas te contenter de vivre, au lieu de mettre quelque distance entre toi et le monde, par l’interposition de mots de grandeurs variables ?


La remarque m’a cueilli comme un fruit mûr à point. Un fruit bien rouge, chargé maintenant d’une colère que seule la vérité la plus nue peut provoquer. Dans un éclat de cette rage d’être découvert, une fois encore, je lance à mon impertinente maîtresse une flèche chargée de ce venin orgueilleux dont j’ai le secret :


Et toi, Pamela, existes-tu vraiment ? Es-tu réellement en train de m’apprendre la vie, ou bien n’es-tu que cette partie de moi qui cherche à prendre enfin sa place, oppressée qu’elle a été jusqu’à présent, coincée par toutes les briques de ma forteresse ? Que réponds-tu à cela, Pamela ? N’es-tu pas, à l’heure actuelle, en train de nager, insouciante, dans ton propre bassin ?

Je le suis, John. Et toi de même. Nous ne faisons que nager dans notre bassin, tu sais. Tout dépend de la taille que nous lui donnons…

Mais alors, à quoi bon t’avoir administré « l’éclaireur de perception », si tu connais déjà tout de la partie qui se joue ? Pis encore, si ce n’est qu’à moi-même que je m’adresse, présentement ?

La vérité, John, c’est que tu as beau taper contre les murs, employer la force, la rage même, tu n’as pas réussi, jusqu’à présent, à écarter les parois de ton bassin de plus de quelques millimètres. Te souviens-tu de la cage de verre de Pita ?

Es-tu en train de me dire que ma forteresse possède l’étroitesse de la prison dans laquelle j’ai rêvé Pita ?

C’est exactement cela, John. Et à un niveau bien plus profond que ce que tu as été capable de comprendre jusqu’à présent. Le rêve de Pita, John, c’est TON rêve. La cage de Pita, c’est TA prison de verre. Tout ce que tu lui as fait subir, ainsi qu’aux cinq autres dauphins, ainsi qu’à moi, à Sissy et à Peter, c’est à toi que tu le fais vivre. Tu es coincé, John, désespérément coincé en toi… Comment pourrais-tu sortir de ta forteresse ?

Comment, Pamela, dis-le-moi ! Je deviens fou ! Aide-moi ! Je sens que si tu ne fais rien pour moi, à cet instant-même, c’est tout mon château fort qui va s’effondrer !

Non, John, c’est exactement le contraire. Tu cherches encore à préserver ta forteresse, parce que tu as si peur de ce que tu pourrais devenir si elle s’effondrait enfin… Si ton bassin s’élargissait de quelques centimètres, cette fois-ci… Qui serais-tu, alors ? Comment agirais-tu ? Pourrais-tu, en premier lieu, continuer toute cette expérience ?


Le voilà, enfin, le point de non-retour, le point où tout finit parce que tout revient à son commencement. Décider d’arrêter toute l’expérience, ici, sans négocier. Arrêter sur le champ ce que l’on a mis des mois, des années à construire. Libérer ces otages, avec lesquels on a bâti tant de relations, tant de connivence, tant… d’amitié ! Et quoi, ensuite ? Rentrer chez soi, s’installer dans son canapé avec un verre de son meilleur scotch et appeler doucereusement sa petite femme ? Quelle horreur !!! Je ne peux pas faire cela, Pamela, tu le sais bien. Je ne peux plus te libérer, te rendre à la nature. Tu n’y es plus adaptée, si un jour tu l’as été. Je ne ferais que te déplacer, t’offrir une cage plus sale, plus petite : te condamner à une mort plus rapide… Est-ce cela que tu appelles « délivrance » ? Est-ce cela que tu projettes, quand tu m’exhortes à couper court à toute cette expérience ? Est-ce une tentative de suicide, à peine masquée ? Où te caches-tu, d’ailleurs, Pamela ? Et pourquoi suis-je si seul, tout à coup, au fond de ce bassin ? Pourquoi les murs se rapprochent-ils de moi, toujours un peu plus, jusqu’à venir me contenir dans cet espace détestable, dans cette cage de verre ? Qui es-tu, Pamela, finalement ? Qui suis-je, moi le grand scientifique ? Que suis-je ?


Rrrrrrrrrrrrrrraaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa…


.


11 juillet 1965, 3 h 30. Je suis trempé. Le matelas, pourtant étanche, sur lequel je me suis vraisemblablement assoupi, est maintenant une piscine, chargée de toute cette eau que j’ai rendue. Une eau salée, tiède et visqueuse. Je ne parviens pas bien à déterminer s’il ne s’agit que de ma propre eau, ou s’il y a aussi celle du bassin au bord duquel je me suis réveillé. Ce qui est certain, à tout le moins, c’est que je me sens comme… desséché. Vide. Combien de temps ai-je dû transpirer ce que je ne voulais plus garder en moi, pour être aussi sec qu’un bâton ? Cela est facile à calculer, au vu de l’heure que m’indique ma montre. Tiens, elle ne s’était pas arrêtée, d’ailleurs ? Et comment le pourrait-elle, puisqu’elle est étanche, aussi étanche que mon propre cerveau ? Décidément, je ne comprends rien à rien… Je me sens si perdu… Était-ce une erreur d’administrer à Pamela cette première dose de LSD ? Ou bien d’en avoir pris moi aussi ? Ou alors, l’erreur est-elle l’expérience tout entière ? À cette dernière question, je décide de ne pas apporter de réponse tout de suite : les conséquences en seraient bien trop importantes. Et puis, un ami proche ne m’a-t-il pas dit, la première fois qu’il m’a offert l’éclaireur de perception, de ne JAMAIS prendre de décision importante dans les jours qui suivent la prise ? Il savait bien, lui, le pourquoi de son exhortation !


Pamela… La simple idée d’être séparé d’elle, de Sissy et de Peter me fait hérisser les poils sur toute la longueur de mes avant-bras. Ces dauphins sont sous ma responsabilité, leur bien-être, leur vie même dépend de moi. Comment pourrais-je les trahir ? Dans un sursaut de culpabilité, comme un enfant qui se demande si ses parents ont pu entendre ce qu’il a pensé si fort dans sa tête, je me tourne subitement vers le bassin de la delphine. Elle est là, le nez calmement posé sur le rebord du bassin, juste à côté de moi, qui me regarde ! Et dans ses yeux, je peux lire tellement de choses… De l’appréhension, tout d’abord. Elle se demande ce qu’il m’arrive, pourquoi je suis dans un tel état. Elle se fait du souci pour moi ! Et puis, il y a du questionnement aussi, une sorte d’interrogation sur la suite des événements. « Que vas-tu décider de faire, John, maintenant que tu sais tout ça ? », semble-t-elle me demander du regard. Rien, Pamela, je ne vais, précisément, absolument rien changer. Je ne vais pas t’abandonner, ne t’inquiète pas ! Il faut que je laisse infuser tout ce que j’ai vécu auprès de toi, cette nuit. Mais je vais maintenir le cap, comme je sais si bien faire : droit devant, en avalant les obstacles, comme le ferait la courbe de l’invention. Te souviens-tu, Pamela ? C’est toi qui m’as montré cette courbe, toi qui m’as dit qu’elle n’était ni bonne ni mauvaise – amorale, en bref –, juste puissance de vie et d’action ! Bien sûr que parfois elle oscille à droite ou à gauche, elle se tortille pour contourner telle impasse, ou elle se condense pour mieux se déployer ensuite. Bien sûr qu’elle n’est pas droite, rigide, obstinée, cette ligne. Elle est puissance d’affirmation, puissance de résolution : invention ! Je vais trouver un moyen de maintenir le cap, tout en prenant en compte ta demande. Quelle demande, d’ailleurs, Pamela ? T’en souviens-tu, toi ? Pourrais-tu me la reformuler ? Non, bien sûr. Tu ne parles pas. Ou, du moins, je ne comprends pas ton langage, sauf quand je suis sévèrement dérangé, que ce soit par l’effet d’une substance chimique ou par la privation sensorielle. Et je ne suis ni dans le premier, ni dans le second cas, à l’instant présent…


« Et c’est bien dommage », se dit la timide delphine, refaisant dans son esprit tout le parcours de son étrange compagnon humain, du saut dans le bassin jusqu’au point de non-retour. Comment est-il possible d’avancer, de créer, de discuter, même, avec ses amis proches, quand on doute à ce point de leur existence ? Comment est-il possible d’entrer en relation, de sortir de soi et de s’offrir, de s’abandonner à l’autre, quand on maintient en nous, vivante et lancinante, la possibilité de la réduction de l’autre à soi-même ? Impossible d’imaginer faire cela, pour un dauphin. La présence de l’autre est trop forte et prend trop de place en soi pour pouvoir inventer qu’il ne s’agit que de soi. Nul besoin, pour entrer profondément en communion avec l’humain, de charger ses veines de ce produit que John lui a pourtant injecté. Nul besoin d’artifice pour entrer dans sa propre profondeur. À chaque instant, la delphine se sent traversée par la présence de Sissy, du moins quand les deux amies ne sont pas séparées par un épais et cruel rempart. À chaque instant de leur valse commune, ce sont les émotions de John, entières et tranchantes jusqu’à l’insupportable, qui ont atteint la danseuse et ont modifié sa trajectoire, en creusant des sillons sous sa fragile peau et en allant jusqu’à déplacer ses propres chairs. Comment peut-on nier cela ? Et continuer pourtant à vouloir communiquer ?! Dans un hochement d’incompréhension, Pamela se laisse glisser sous l’eau et, doucement, se sent couler jusqu’à ce point duquel tout part et auquel tout retourne, tout repart toujours à zéro, parce qu’il est le commencement : le pla-fond inférieur de son bassin.


Quant à moi, exténué par tous ces doutes et toutes ces projections fantasmagoriques, dont je ne pourrai peut-être jamais savoir si elles renvoient à quelque réalité existante en dehors de mon bassin, je me laisse tomber, inanimé, sur l’humide matelas de mousse et d’incertitude. Pamela… Pita… Pameta… Pila… Les noms s’entremêlent et se confondent dans une danse qui vient réveiller le souvenir d’une courbe qui savait exactement, elle, où elle voulait aller. Ève… Et c’est alors que l’impensable se produit : la courbe, fière et altière dans sa solitude, est bientôt rejointe par une autre courbe, tout aussi joyeuse et colorée, mais simplement… différente. Et les deux courbes se mettent à danser, l’une dans l’autre, avec une telle souplesse, une telle fluidité que j’en ai les larmes aux yeux ! On dirait deux brins d’ADN, deux polarités complémentaires qui auraient décidé de ne suivre aucune voie, aucune direction tracée d’avance ! À nouveau, je me sens ému… Diablement touché, même ! Attention, John ! Pas de mots, cette fois-ci. Souviens-toi : pas de distance. Il s’agit de vie, et de vie seule. La vie se suffit à elle-même, dans ces cas-là. Et dans les autres aussi, d’ailleurs…



... à suivre ...

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